Et si on faisait affaires avec la Jordanie et le Liban?

©© Yadid Levy

Une mission économique bruxelloise et wallonne s’est rendue à Amman et à Beyrouth ces derniers jours. L’occasion de voir comment Jordaniens et Syriens réagissent à la guerre en Syrie.

La Syrie et l’Irak, c’est la porte à côté. Pourtant, la vie suit son cours en Jordanie et au Liban. Plutôt étonnant lorsque l’on sait que les deux petits pays font face à une crise régionale d’autant plus déstabilisante qu’elle s’invite chez eux via l’afflux de millions de réfugiés. Ce qui n’a pas empêché une quinzaine d’entreprises belges de se rendre la semaine dernière dans les deux pays, à l’occasion d’une mission économique organisée par Brussels Invest & Export et l’Awex, sous la direction de la secrétaire d’État bruxelloise au Commerce extérieur, Cécile Jodogne. Il faut dire que les demandes des deux pays sont énormes, autant que le potentiel d’affaires pour nos entreprises.

Ce qu'en disent les entreprises

Le mois dernier, le Royal Automobile Club de Jordanie inaugurait son simulateur de conduite flambant neuf. C’est le Bruxellois ERS qui le lui a livré. Tractebel vient lui de fêter ses dix ans de présence dans le royaume. La société y a décroché de nombreux contrats, notamment dans le cadre du gazoduc égyptien fournissant du gaz à la Jordanie et du terminal gazier du port d’Aqaba. "Nous aimerions encore rester au moins dix ans. En fait, nous ne comptons pas partir", explique Marc Lepièce, General Manager Power & Gas.

"Nous aimerions encore rester au moins dix ans. En fait, nous ne comptons pas partir."
Marc Lepièce
General Manager Power & Gas chez Tractebel

Tractebel veut se diversifier sur le marché jordanien, et aimerait s’impliquer dans le développement de transports en commun à Amman. "On a été approchés par les autorités pour les conseiller dans le développement d’une flotte de bus roulant au gaz compressé. On va devoir voir comment monter ce projet et si on pourrait décrocher des financements européens, par exemple", ajoute Lepièce.

Besix, autre géant belge de cette mission, est présent dans la région depuis plusieurs décennies. Il s’y est fait un nom, notamment en participant à la construction de la tour Burj Khalifa à Dubaï. Le groupe de construction vise d’autres projets, comme le sauvetage de la mer Morte grâce aux eaux de la mer Rouge. Ghassan Ejjeh, Executive Vice President de Besix, a eu l’occasion d’en parler avec les autorités jordaniennes pendant la mission. Son message est clair: "c’est le secteur privé qui doit s’en charger et Besix est l’une des sociétés qui a le know how pour participer à ce chantier".

"On ne fera peut-être pas maintenant des affaires, mais on veut être là et soutenir nos clients libanais. Il faut toujours être présent sur ses marchés, même en temps de crise."
Corinne Morleghem
International account manager chez Vervloet

Dans un tout autre rayon, Corinne Morleghem, International Account Manager de la société Vervloet, est venue réactiver ses contacts auprès de clients libanais qui n’ont plus travaillé avec le fabricant bruxellois de serrures décoratives depuis un an. Vervloet, qui a notamment travaillé pour la famille de l’ancien Premier ministre assassiné, Rafiq Hariri, vise des hôtels 5 étoiles qui pourraient équiper leurs pièces les plus importantes avec les poignées de portes et autres garnitures fabriquées dans leurs ateliers molenbeekois. Mais Corinne Morleghem garde les pieds sur terre. "On ne fera peut-être pas maintenant des affaires, mais on veut être là et soutenir nos clients libanais. Il faut toujours être présent sur ses marchés, même en temps de crise". Quant à fournir des clients syriens après la guerre, pourquoi pas. "Je prends toutes les opportunités qui viennent à moi".

Pour Yves Dethier, ce voyage au Liban et en Jordanie aura été une première. Le Managing Director de Boostcode, une société wallonne de conseils en logistique et chaîne de distribution, en revient ravi. En Jordanie, il a notamment renforcé ses relations avec la société Aramex, l’équivalent de DHL chez nous. "On n’a pas signé de contrat, mais notre rencontre a débouché sur une intention de collaboration", se félicite-t-il. Au Liban, il a également eu un "excellent contact" avec un prestataire de services logistiques dont il préfère taire le nom. L’entreprise est active dans le transport maritime et aérien. "On doit se revoir, je reviendrai dans les prochains mois en Jordanie et au Liban", ajoute Dethier.

"La situation régionale n’est évidemment pas particulièrement propice aux affaires."
William Pissoort
Partenaire au sein du cabinet d’avocats DG partners

Partenaire au sein du cabinet d’avocats DG partners, William Pissoort ne le cache pas. Pour lui, "la situation régionale n’est évidemment pas particulièrement propice aux affaires". S’il a un conseil à donner aux entreprises belges tentées par l’aventure, c’est de bien se renseigner et se préparer avant de venir. Il a participé à la mission pour élargir son réseau de bureaux d’avocats partenaires dans la région. Mais pas rien que cela. "Je suis aussi là pour rencontrer les entreprises belges participant à la mission", précise-t-il. Des clients potentiels qu’il pourrait aider à rédiger leurs futurs contrats ou épauler si les choses tournent mal...

La Jordanie, au point de rupture

En Jordanie, l’impression qui prévaut, c’est que le pays a clairement atteint un point de rupture. Difficile pour lui de continuer à accueillir toujours plus de réfugiés syriens. Aujourd’hui, ils sont 1,2 million, soit un habitant sur cinq. Il y a quasi 200.000 réfugiés rien qu’à Amman, explique Akel Bilatji, le maire de la capitale jordanienne. Depuis la terrasse de son bureau situé au cœur de la vieille ville, il montre les collines avoisinantes. Le moindre carré de terre y a été bâti d’immeubles à appartements, souvent vétustes.

3 millions
La Jordanie et le Liban se partagent aujourd’hui quasi 3 millions de réfugiés syriens et, dans une moindre mesure, irakiens.

Plus bas, les rues de la capitale sont engorgées. C’est un trafic anarchique qui rythme le quotidien des habitants, comme c’est souvent le cas dans cette partie du monde. Sauf qu’ici, l’afflux de nouveaux réfugiés ne cesse de compliquer la donne. Des réfugiés qui consomment et font tourner l’économie. Mais qui représentent aussi une charge pour le pays. Exemple: à la défense civile d’Amman, qui est responsable des services d’ambulance, de secours et des pompiers, on nous explique que 8 stations de secours ont été ouvertes dans les camps de réfugiés. Or, ici, comme ailleurs dans le pays, ses services sont gratuits. "Un cadeau du roi Abdallah", nous y explique-t-on.

Ça pèse évidemment sur le budget du pays, déjà déficitaire, et une dette publique de plus de 90% du PIB. D’autant que la Jordanie doit importer la plupart de ses ressources, notamment en pétrole et en gaz. Le pays souffre également d’un chômage endémique. Officiellement, le taux de chômage s’élève à 12% de la population active. Mais dans les faits, il est bien plus élevé.

Autre gouffre budgétaire: le gouvernement jordanien a répondu au Printemps arabe par des réformes – notamment la décentralisation des niveaux de pouvoir –, mais aussi par des subsides à la population et à ses entreprises. Les exportations de biens sont par exemple exemptées de taxes jusqu’à la fin de l’année. Un régime favorable aux exportateurs jordaniens que le pays aimerait prolonger mais auquel s’opposent plusieurs Etats membres de l’OMC. "Nous aimerions que la Belgique plaide en notre faveur à l’OMC", a expliqué Maha Ali, la ministre jordanienne de l’Industrie, du Commerce et des Approvisionnement lors d’un tête à tête avec Cécile Jodogne. Autre revendication de la ministre, et de nombreux interlocuteurs jordaniens: que l’Union européenne assouplisse ses règles en matière d’appellations d’origine alors que le pays est obligé d’importer une grande partie de ses matières premières.

"Nos exportations vers l’UE sont freinées par ces règles communautaires. Nous voulons obtenir temporairement de l’UE un traitement favorable en la matière", plaide-t-elle. Mais les besoins de la Jordanie ne s’arrêtent pas là. Ses infrastructures sont vieillissantes et mises à rude épreuve par tous ses nouveaux habitants. Le pays aimerait aussi diminuer sa dépendance aux importations d’énergie, notamment de gaz. "La Jordanie doit développer ses énergies renouvelables et la filière nucléaire civile", explique Ayman Hatahet, président de la Chambre d’industrie jordanienne. "On a également beaucoup à faire au niveau du traitement des eaux usées, des transports et d’autres infrastructures", ajoute-t-il. Même son de cloche à la mairie d’Amman: "on veut faire en sorte que la ville se développe durablement. On veut notamment produire de l’électricité à partir de nos déchets. Le but est de fabriquer une centrale électrique qui produira 9 MW d’électricité".

Les Libanais, prêts à reconstruire la Syrie

"L’Europe ploie sour le poids de 350.000 réfugiés. Imaginez le Liban. Sur une population de 4 millions d’habitants, nous avons 1,5 million de réfugiés syriens et 500.000 Palestiniens!"
Alain Hakim
Ministre libanais de l’Economie

Au Liban aussi, la pression des réfugiés est énorme. Alain Hakim, ministre libanais de l’Economie, n’y va pas par quatre chemins au moment de rencontrer Cécile Jodogne: "L’Europe ploie sour le poids de 350.000 réfugiés. Imaginez le Liban. Sur une population de 4 millions d’habitants, nous avons 1,5 million de réfugiés syriens et 500.000 Palestiniens!". Une présence syrienne au Liban qui ne date pas d’hier et a souvent été source de tensions... Que ce soit en termes d’emplois, de croissance démographique, ou de pression sur les infrastructures libanaises vieillissantes, le poids de ces réfugiés est énorme. Sans parler des questions sécuritaires. "Quatre à cinq pour-cent des réfugiés syriens disent être des sympathisants de Daesh. Ca fait 60.000 à 75.000 personnes, c’est énorme", s’inquiète Hakim.

+2%
Le FMI a évalué à 2% la prévision de croissance du PIB libanais cette année.

Privé de président depuis plus d’un an et englué dans une énième crise politique qui bloque tout le processus législatif, le Liban n’avait pas besoin de cette source supplémentaire de déstabilisation. Mais l’économie libanaise se montre résiliente. Le Fonds monétaire international a beau avoir revu à la baisse sa prévision de croissance du PIB libanais cette année, à +2%, cela reste très convenable vu les circonstances. Et même si les défis en termes d’infrastructures électriques, d’eau courante et de traitement des déchets sont de taille dans leur pays, les acteurs économiques libanais se disent déjà prêts à participer à la reconstruction de la Syrie, une fois la paix revenue.

Le Libanais est commerçant et voyageur. Alors, quand il flaire des occasions de faire des affaires chez son voisin, il s’y prépare. Et il encourage ses partenaires commerciaux à se joindre à lui. "Si les entreprises belges sont intéressées, c’est le moment de venir. La crise syrienne ne sera peut-être résolue que dans deux ans, mais dans deux ans, c’est demain", lance Mohamed Choucair, président de la Fédération des chambres de commerce, d’industrie et d’agriculture de Beyrouth et du Mont Liban, lors d’une rencontre avec les entreprises belges de la mission économique. "Le jour où la reconstruction commencera en Syrie, il y en aura pour plus de 200 milliards de dollars de contrats", renchérit Fouad Zmokhol, président du rassemblement des dirigeants et chef d’entreprise libanais. Bref, il y a du potentiel. Encore faut-il voir comment évoluera la situation en Syrie et quel impact l’implication grandissante de la Russie aura sur toute la région.

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