Félix Van de Maele (Collibra): "Nous visons un chiffre d'affaires de 200 millions de dollars"

©Saskia Vanderstichele

Le spécialiste bruxellois du big data veut devenir l’un des plus gros acteurs de son industrie. Et peut-être un jour la première "licorne" belge?

Il y a bientôt dix ans naissait Collibra, une spin-off de la VUB aux ambitions modestes et un peu trop en avance sur son temps. "Pour l’anecdote, on s’est installé à Bruxelles parce que la Région de Bruxelles-Capitale a bien voulu investir dans notre projet, alors que la Flandre ne voulait pas", se souvient Félix Van de Maele, son CEO. C’est ce qu’on appelle une occasion manquée. Car cette scale-up, qui a su saisir l’opportunité que représentaient l’explosion et la gestion du big data bien avant les autres, est bien décidée à devenir le plus gros acteur de son industrie. Elle qui vient encore de lever en fin d’année dernière quelque 50 millions d’euros et compte parmi ses premiers clients les plus grosses banques de Wall Street.

Son avenir semble tout tracé par un parcours presque sans faute jusqu’à aujourd’hui. La société emploie actuellement près de 300 personnes réparties entre Paris, Bruxelles, Londres et New York. Et d’ici la fin de l’année, elle prévoit d’en engager 100 de plus. Son objectif? 200 millions de dollars de chiffre d’affaires dans les deux à trois ans. "Il y a une diction dans notre industrie: triple, triple, triple, double, double. Autrement dit, pendant les trois premières années, le chiffre d’affaires doit tripler, puis doubler les deux suivantes. Nous avons réussi à le faire ces cinq dernières années." Tout est dit. Rencontre.

"Nous avons eu de la chance aussi: nous étions au bon endroit avec le bon produit au bon moment."

Vous vivez aujourd’hui à New York, comment gérez-vous le day-to-day?
J’ai déménagé il y a deux ans et demi. Avant, je faisais la navette entre Bruxelles et New York, mais ce n’était pas tenable à long terme. Aujourd’hui, en fonction des exigences familiales et du travail, je viens à Bruxelles une à deux fois par trimestre. Le management est basé à New York mais toutes les équipes de développement se trouvent à Bruxelles et en Pologne.

Avez-vous du mal à recruter en Belgique?
Cela va de mieux en mieux, notamment parce que nous devenons de plus en plus connus dans le marché mais cela reste évidemment l’une de nos plus grandes contraintes. Nous recherchons énormément de profils, cela va du développeur back ou front end en passant par de l’intelligence artificielle, le machine learning, le cloud, le Saas…

N’avez-vous jamais considéré bouger vos équipes de développement aux Etats-Unis?
Non. Nous avons de bons ingénieurs ici et en Pologne. Le plus difficile, ce n’est pas de trouver des "smart talents". Le problème vient en partie du fait qu’il n’y a pas beaucoup d’entreprises de logiciels en Belgique. Or, il nous faut aussi des gens qui ont déjà vu et déjà fait ce que nous faisons, qui ont déjà travaillé à cette échelle. L’un de nos ingénieurs en intelligence artificielle/big data a travaillé au CERN en Suisse. C’est ce type de background, couplé au talent, que l’on recherche. Et ils sont nettement plus rares.

Vous avez lancé Collibra au sortir de vos études sans aucune expérience industrielle. Comment avez-vous comblé ce manque?
Nous avons énormément travaillé évidemment mais nous étions un peu trop en avance par rapport au marché. Donc, pendant les trois et quatre premières années, on a pris notre temps. On a fait évoluer notre idée pour que notre produit colle le mieux possible aux besoins des clients. C’était une bonne chose finalement car nous avons eu l’opportunité de définir le marché. En outre, même si nous n’avions pas d’expérience industrielle, nous venons du milieu académique et cela nous a permis d’avoir un regard frais. Ce genre de naïveté aide à résoudre les problèmes et surpasser les obstacles. Et bien sûr, nous nous sommes entourés de personnes d’expérience, comme Tony Mary, qui a occupé de hautes fonctions chez IBM, Belgacom ou encore à la VRT.

Les phrases clés
Les phrases clés

"La question de la gestion du risque des données va bien au-delà du nouveau règlement sur la protection des données en Europe (GDPR)."

"Nos clients sont la raison pour laquelle nous sommes à New York et pas à San Francisco."

2008, c’est le début de Collibra mais aussi de la crise financière. Vos premiers clients sont parmi les plus grandes banques cotées à Wall Street. Comment une petite entreprise belge a réussi les convaincre?
De la patience! Cela nous a quand même pris deux ans à parcourir le monde et les conférences pour ressentir la forte demande des banques. La principale raison pour laquelle ils ont accepté de nous parler, c’est que nous étions les seuls à faire ça. Et là, notre background académique nous a servi parce qu’il nous donnait du crédit. Un jour, une grande banque nous a choisi pour un projet stratégique en lieu et place d’IBM. C’était fou, on avait une équipe de dix/quinze personnes tout au plus.

Votre dernier tour de table porte le total des fonds levés à 133 millions de dollars, notamment auprès d’investisseurs américains de première classe. Les attentes sont encore plus élevées aujourd’hui…
C’est vrai. Les attentes sont clairement plus élevées mais pas seulement celles des investisseurs. Les nôtres aussi. Nous voulons réellement construire une grande entreprise, être le plus gros de notre catégorie. Nous pensons que nous avons cette opportunité car, soyons honnêtes, nous avons énormément travaillé mais nous avons aussi eu la chance d’être au bon endroit avec le bon produit au bon moment.

Avec tout ce beau monde autour de vous et ce capital, Collibra pourrait-elle devenir la première licorne belge?
Ce n’est clairement pas notre objectif. Ce qui compte pour nous, c’est d’avoir un bon produit et des clients satisfaits. Il y a évidemment d’autres choses qui sont importantes, mais si on n’a pas ça, le reste n’a pas d’importance. Nos clients sont la raison pour laquelle nous sommes à New York et pas à San Francisco. Si l’on continue sur cette voie, peut-être qu’un jour, on sera une licorne.

Comment faites-vous pour avoir le meilleur produit sur le marché?
On s’entoure de la meilleure équipe possible. C’est davantage la question de l’exécution d’une idée qui importe que l’idée en soi. C’est quelque chose que j’ai appris et qui reste une de mes plus belles leçons. Il faut s’entourer des meilleures personnes possibles à tous les niveaux et être capable de prendre des décisions difficiles, en sortant de sa zone de confort.

Le nouveau règlement sur la protection des données en Europe (GDPR) marquera un milestone important pour les entreprises et leurs clients. Ne craignez-vous pas que les entreprises développent de plus en plus leur propre logiciel en interne?
Je pense que c’est plutôt bon pour nous. Beaucoup d’entreprises utilisent déjà notre logiciel en interne. Nous les aidons à être en conformité avec le GDPR. L’idée générale derrière cette réglementation c’est qu’aujourd’hui, nous vivons dans un monde où de plus en plus de business dépendent de la gestion du big data. Tout est question de données, et plus spécifiquement de données personnelles. D’un côté, il faut protéger les consommateurs, parce qu’ils ne donneront plus leurs données s’ils n’ont pas confiance, et de l’autre, il faut protéger la croissance de ces entreprises.

La deadline approche (25 mai prochain). Pensez-vous que les entreprises sont prêtes?
Je ne pense pas mais c’est normal. Beaucoup le prennent sérieusement et travaillent dessus, ce qui est plutôt une bonne chose. Le GDPR, je le vois comme un levier, une manière de forcer le changement. Il faudra voir comment l’implémenter, des ajustements seront nécessaires au fur et à mesure pour que la réglementation puisse s’appliquer correctement à toutes les entreprises. Mais si la deadline est bien le 25 mai, je ne pense que l’Europe s’attend à ce que tout le monde soit prêt à ce moment-là. Surtout, la question de la gestion du risque des données va bien au-delà du seul GDPR.

Qu’entendez-vous par là?
Les entreprises comprennent la valeur des données qu’elles détiennent et les risques qui y sont associés. C’est devenu une variable économique majeure, il suffit de penser aux entreprises qui ont connu des scandales, des piratages majeurs: l’impact sur leur réputation, leurs revenus, leur part de marché a été très important. Prenez le cas d’Equifax, par exemple. Ce piratage, qui a exposé les données personnelles de 145 millions d’Américains, a coûté à l’entreprise la bagatelle de 20 milliards de dollars. Le CEO a démissionné. De la même manière que les entreprises se sont positionnées il y a quelques années sur les questions liées à l’environnement et la durabilité, elles réalisent aujourd’hui que la gestion et la sécurisation de leurs données sont tout aussi critiques.

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