Fournir la police? Le chemin de croix de l'armurier

Daniel Cornet espère toujours être en mesure de livrer la police, mais le compte à rebours est enclenché: d'ici mai, il devra avoir trouvé une solution.

Les banques ont mis le secteur des armes sur liste noire. Comment faire, dès lors, pour emprunter quand on doit fournir la police en munitions ? Casse-tête...

Dans le secteur des armes, faire des affaires est devenu de plus en plus difficile, même quand il s'agit de livrer un équipement indispensable aux forces de l'ordre. L'entreprise bruxelloise Cornet & Co, spécialisée dans le commerce des armes et munitions, est en train d'en faire l'amère expérience.

75
millions d'euros
Le contrat d'approvisionnement de la police en munitions porte sur 75 millions d'euros sur 7 ans.

La société est sortie première d'une compétition pour approvisionner la police fédérale et la police locale en munitions. Le contrat est important: depuis les attentats de 2016, la police utilise de nouveaux fusils d'assaut de type FN SCAR et elle a besoin de plusieurs millions de cartouches pour les sept prochaines années. Les produits proposés par les quatre candidats au marché ont été soumis à une batterie de tests et d'examens, à l'issue desquels Cornet & Co est sortie première devant Belgian Weapons Corp, Fiocchi Munizioni et Daniel Dekaize SA. Elle a donc décroché le contrat, qui porte sur quelque 75 millions d'euros pour des livraisons à espacer d'ici 2028. Elle s'est engagée à fournir des munitions produites par Vista Outdoor. Ce fabricant américain établi à Anoka, dans le Minnesota, pèse 1,7 milliard de dollars de chiffre d'affaires et est coté en bourse de New York.

"Je me retrouve au pied du mur, avec un contrat à honorer, mais sans moyens de le faire."
Daniel Cornet
CEO, Cornet & Co

Jusque-là, tout allait bien pour l'entreprise, qui avait décroché là le plus gros contrat de son histoire. Puis un sérieux grain de sable est venu gripper la mécanique. ING, la banque à laquelle s'adressait Cornet & Co depuis quelque 35 ans, a décidé de quitter le secteur des armes et a mis un terme à ses relations avec l'ensemble des entreprises du secteur. Du jour au lendemain, Cornet & Co s'est retrouvé sans possibilité de crédit bancaire alors que, pour honorer les premières livraisons de deux fois 750.000 cartouches à la police, en mai et en août prochains, il lui fallait dare-dare avancer 500.000 euros à Vista Outdoor...

Le tour des banques

L'armurier a réagi d'une part en attaquant ING en référé au tribunal de l'entreprise, d'autre part en se mettant à la recherche d'une autre banque. Sans que l'affaire soit terminée pour autant, ING a accepté de rouvrir un compte de base pour Cornet & Co, mais sans plus d'accès au crédit. Forcé, contraint, l'armurier est allé frapper à la porte de Belfius, BNP Paribas Fortis, Axa Banque, bpost Banque, la Banque van Breda... Et s'est vu opposer partout le même refus. Motif: le secteur des armes et munitions est devenu non grata parce qu'associé au crime, aux guerres, etc. Il entre en collision frontale, si l'on peut dire, avec leur souci d'investir dans le respect des critères ESG (environnement, social et gouvernance).

Il s'agit pourtant, dans le cas de ce contrat spécifique, d'équiper les policiers du Royaume, investis a priori de la mission d'assurer la sécurité de nos concitoyens. N'y aurait-il pas là une contradiction ou, à tout le moins, une bonne raison de faire des concessions? Belfius nous répond qu'elle n'exclut pas d'office ce secteur, mais qu'il fait l'objet chez elle "d'une vigilance accrue". Sans vouloir commenter le cas d'une entreprise en particulier.

"La livraison d'armes à la défense ou la police dans un pays reconnu comme de faible risque ESR est une activité acceptée par la politique de risques (d'ING)."
Joëlle Neeb
Media Relations, ING Belgium

Chez ING, la porte-parole Joëlle Neeb nous explique que "la banque met régulièrement à jour sa politique en matière de risques environnementaux et sociaux (ESR), notamment en renforçant les critères d'évaluation pour plusieurs secteurs tels que la défense et l'industrie de l'armurerie". Dans ce cadre, poursuit-elle, "la livraison d'armes à la défense ou la police dans un pays reconnu comme de faible risque ESR est une activité acceptée par la politique de risques (d'ING)." Avant d'ajouter: "Mais c'est l’ensemble des activités de la société du client qui est regardé et pour lequel cette politique s’applique." Autrement dit, Cornet & Co payerait en raison de ses autres activités.

D'autres pistes explorées

Entre-temps, l'armurier a élargi ses recherches. Il a ainsi contacté tour à tour le holding public régional Finance.Brussels et la plateforme de crowdlending Look&Fin. Et y a essuyé un même refus. "Votre secteur d'activité est exclu de notre stratégie d'investissement", lui a signifié Finance. Brussels. Quant à Look&Fin, "nos investisseurs sont soucieux de prêter à des entreprises qui font sens", y souligne le CEO Frédéric Lévy Morelle. "Si l'on proposait un tel secteur d'activité sur la plateforme, je crois que nos prêteurs n'y souscriraient pas."

"Je me retrouve au pied du mur, avec un contrat à honorer, mais sans moyens de le faire", constate, désabusé, Daniel Cornet, le propriétaire et CEO de l'entreprise. Comme alternative, il lui reste la possibilité de demander à son fournisseur américain un report de paiement. Si celui-ci refuse et si aucune banque ne lâche du lest, il devra renoncer à livrer à la police ce qui constitue selon lui "les meilleures munitions sur le marché".

Le résumé

  • Le commerçant en armes et munitions bruxellois Cornet & Co a décroché un gros marché public pour fournir la police fédérale et la police locale en munitions.
  • Il a besoin d'un crédit de 500.000 euros pour préfinancer les premières importations en provenance de Vista Outdoor (États-Unis) en mai prochain.
  • ING, sa banque habituelle, a mis un terme à leur relation.
  • Aucune des autres banques de la place n'a accepté de l'aider.

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