interview

"Il y a trop d'investisseurs qui ne pensent qu'à leur compte en banque"

Désiré Collen. ©Kristof Vadino

Fund+, le fonds d’investissement qu’il préside, est son dernier enfant. Dans deux ans, Désiré Collen, scientifique mondialement connu à la fibre entrepreneuriale, se retirera définitivement. Au terme d’une vie professionnelle bien remplie.

Retiré depuis quelques années de la gestion opérationnelle, Désiré Collen consacre son temps et ses moyens à aider financièrement les sociétés biotechnologiques qui amorcent leur envol. La page ThromboGenics est tournée, non sans une pointe d’amertume: la percée scientifique n’a pas été couronnée d’une réussite économique. Avant de se retirer définitivement de la vie active, Désiré Collen préside aux destinées de Fund+, le fonds d’investissement dédié en priorité aux jeunes entreprises belges spécialisées dans les sciences de la vie, le diagnostic et les technologies médicales.

Créé il y a un an et demi et fort désormais d’un matelas financier de 125 millions d’euros, Fund+ doit donner aux entreprises en plein essor les moyens de franchir la "vallée de la mort", ce passage intermédiaire durant lequel les sociétés ne peuvent plus se contenter de petites levées de fonds et n’ont pas encore le produit qui leur permettra de nouer un partenariat avec un gros acteur.

On vous décrit souvent comme le porte-drapeau des biotechnologies en Flandre. Mais vous êtes aussi très présent en Wallonie.
Absolument. Je n’ai pas d’idiosyncrasie religieuse, linguistique, économique. Les fonds viennent de Belgique, ils doivent donc aller en premier lieu aux Belges. Mais je suis tout aussi à l’aise aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne.

Les mondes wallon et flamand des biotechs sont-ils très différents?
Les Wallons avaient pris un peu de retard quand le VIB (Vlaams Instituut voor Biotechnologie) a été constitué. Mais ils sont en train de rattraper leur retard. De plus gros acteurs émergent, comme par exemple Celyad, à la création de laquelle nous avons participé.

"Nous voulons attirer des investisseurs étrangers qui injectent des capitaux en Belgique"

Vous insistez beaucoup sur les aspects sociétaux des objectifs de Fund+. C’est important pour vous?
J’ai vécu des expériences qui m’ont déçu. Il y a trop d’investisseurs qui ne pensent qu’à leur compte en banque. Cela s’explique, cela n’a rien d’illégal, mais pour moi c’est insuffisant.

Je me rappelle qu’à l’époque où ThromboGenics n’avait pas encore vendu grand-chose, un investisseur significatif, que je ne nommerai pas, m’a conseillé de vendre. Quand je lui ai demandé ce que je devais faire de ses 100 collaborateurs, il m’a répondu qu’ils n’avaient qu’à trouver un autre boulot. Je ne raisonne pas comme ça.

Avec Fund+, nous sommes attentifs à la valeur ajoutée sociétale: la création d’emplois, l’ancrage belge et le maintien de la propriété intellectuelle en Belgique.

C’est pour cela que vous insistez sur la notion d’investissement à long terme?
À long terme, et à durée indéterminée. J’ai l’intention de garder ma part dans le fonds. Chaque fois qu’on sort d’une société, tous les investisseurs ont le droit de réclamer leur part du bénéfice proportionnellement à leur participation ou de réinvestir. Nous avons réalisé une première sortie de capital en début d’année, mais tout le monde a décidé de rester.

Dans cette logique, il est d’ailleurs important que nous ayons des fonds publics parmi nos investisseurs.

Avez-vous le sentiment d’être le chaînon manquant du tissu financier belge pour les biotechs?
Avec 125 millions d’euros, on ne fait pas la pluie et le beau temps. Mais dans le monde du financement, nos concurrents sont aussi nos partenaires. On a toujours un syndicat d’investisseurs dans les différents projets d’entreprise, et on essaie d’apporter un peu d’éthique sociétale. C’est cela le petit + de Fund+.

CV express
  • 21 juin 1943: naissance à Saint-Trond
  • 1968: doctorat en médecine (KUL), complété d’un doctorat en chimie en 1974
  • 1979: découverte de la protéine t-pa
  • 1991: il crée la société Thromb-X, rebaptisée ThromboGenics 7 ans plus tard
  • 2006: ThromboGenics entre en Bourse
  • 2015: création du fonds Fund +

Fund + n’a pas vocation à aller investir dans des sociétés étrangères?
Il faudrait vraiment que ce soit une opportunité exceptionnelle. Nous nous concentrons effectivement sur la Belgique, mais la science ne s’arrête pas aux frontières linguistiques ou nationales.

Une partie de notre mission est aussi d’attirer des investisseurs étrangers qui injectent des capitaux en Belgique. L’objectif est de nous renforcer et de créer un effet de levier. Si on lève 10 millions d’euros entre investisseurs belges et qu’on peut attirer 10 millions de capitaux apportés par des fonds français par exemple, cela fait 20 millions qui entrent dans notre écosystème. On veut faire jouer cet effet de levier en nouant des partenariats au niveau européen.

L’écosystème belge est d’ailleurs devenu intéressant pour les financiers étrangers grâce aux déductions d’impôts sur les brevets obtenus par une société belge. Le coût du travail est peut-être élevé, mais il y a tout de même des avantages aussi.

Fund+ a 125 millions en caisse. Peut-on envisager l’arrivée de nouveaux partenaires qui viennent gonfler le capital?
On va d’abord essayer de bien investir ce qu’on a.

Vous ne cherchez plus de partenaires?
Pas à l’heure actuelle. Nous ne sommes pas en recherche active, mais nous sommes toujours à l’écoute. Ce qu’on pourrait faire à l’avenir, mais pas avec les fonds que nous avons actuellement, c’est investir dans des projets entrepreneuriaux plus précoces. Il y a parfois des projets qui mériteraient que l’on investisse 250.000 ou 500.000 euros, mais c’est impossible de le faire avec Fund+. Avec 125 millions, il faudrait suivre 300 sociétés. Ce n’est pas faisable.

Fund+ est votre dernier projet?
Oui. J’ai l’intention de m’arrêter à 75 ans, c’est-à-dire dans deux ans.

Vous êtes peu connu en Belgique francophone. Comment peut-on vous décrire? Comme un scientifique qui s’est découvert une passion pour l’entreprise ou comme un entrepreneur au background scientifique?
C’est venu graduellement. Après mes secondaires en latin-maths dans un pensionnat de Louvain, j’ai dû faire un choix entre des études de médecine et d’ingénieur. J’ai choisi la médecine, sans vocation particulière. Je me voyais devenir médecin généraliste à Saint-Trond. Mais je me suis découvert des affinités pour le laboratoire. J’ai donc complété mon cursus par un doctorat en chimie, puis je suis devenu biologiste clinique au laboratoire du Pr Verstraeten, qui travaillait sur la coagulation sanguine et l’hémophilie.

Les phrases clés

"Les fonds viennent de Belgique, ils doivent donc aller en premier lieu aux Belges."

"Avec Fund +, nous sommes attentifs à la valeur ajoutée sociétale: création d’emplois, ancrage belge et maintien de la propriété intellectuelle en Belgique."

"Nous voulons faire jouer un effet de levier en nouant des partenariats au niveau européen."

C’est en étudiant le système fibrinolytique, un processus physiologique complexe qui permet de dissoudre les caillots sanguins, que j’en suis arrivé à l’idée qu’un caillot se dissout parce qu’il y a un assemblage de molécules à la surface. C’est cela qui m’a amené à découvrir le t-pa, une protéine qui empêche la formation de caillot de sang.

J’ai découvert le t-pa dans le mélanome en février 1979, et nous avons soumis le premier brevet en juin 1980. Nous étions trois: moi-même, le professeur néerlandais Nick Rijken, qui a mis au point un système de purification, et un postdoc japonais, Osamu Matsuo, qui a contribué à élaborer le modèle animal.

Comment s’est passée la conversion vers le monde de l’entreprise?
Le brevet a été soumis aux Pays-Bas le 10 juin 1980. J’étais en contact avec le Leuven Research&Development, qui a démarré ici à l’initiative de Pieter De Somer, le premier recteur laïc de la KUL, qui avait une âme d’entrepreneur. En 1973, il avait eu l’idée de créer un système de transfert de technologies pour valoriser les produits des recherches. J’ai été le premier à décrocher un contrat de recherche.

Au départ, la société que vous créez, Thromb-X, visait à développer des alternatives moins chères au t-pa…
Le t-pa a sauvé des dizaines de milliers de vies. Genentech a traité plus de 5 millions de malades. S’il est aujourd’hui remplacé par les stents, le t-pa reste le seul traitement possible pour la thrombose cérébrale. Le hic, c’est que Genentech vendait le traitement par t-pa à 2.200 dollars par dose. Pour la grande majorité, c’est impayable. Je me suis donc mis à chercher une alternative moins coûteuse.

En 1989, je rencontre mon collaborateur japonais Matsuo à un congrès. Il m’explique qu’il a travaillé avec une molécule de bactérie, la staphylokinase, qui donne des résultats semblables au t-pa. J’ai alors décidé de créer Thromb-X pour concentrer la propriété intellectuelle et pour tenter de récolter des fonds en vue d’une étude clinique. Mais cela s’est avéré trop coûteux.

Comment est née ThromboGenics?
Au début, j’ai financé ThromboGenics avec mes royalties sur le t-pa. J’avais travaillé un peu sur la microplasmine, un dérivé de l’enzyme qui dissout la fibrine. Nous avons réalisé une étude clinique assez prometteuse sur une trentaine de malades. Mais pour réaliser une étude de phase 3 sur la thrombose cérébrale, je me trouvais à nouveau face au problème du financement.

C’est là que vous vous tournez vers les maladies oculaires?
Un ami, Marc De Smet, chirurgien ophtalmologue à Amsterdam, m’a fait part de son intérêt pour mes travaux sur la staphylokinase. Il connaissait des difficultés avec des patients souffrant de déficience vitro-maculaire. Il m’a proposé d’essayer la staphylokinase sur des animaux pour étudier la possibilité de soigner la VMT par injection plutôt que par chirurgie.

©Kristof Vadino

La staphylokinase ne pouvait fonctionner parce qu’il n’y a pas de plasminogène dans l’œil. Mais la microplasmine donnait des résultats positifs. Nous avons donc réalisé des études qui ont abouti au lancement du Jetrea.

Par après, le conseil d’administration a préféré tout miser sur le Jetrea et abandonner les autres programmes que j’avais introduits chez Thromb-X puis chez ThromboGenics. À un certain moment, je me suis dit que j’avais fait mon temps.

Avec le recul, vous n’éprouvez pas de regrets? Le Jetrea est un beau produit, mais qui ne se vend pas.
Effectivement. Je ne voudrais pas m’exprimer au nom des dirigeants de ThromboGenics qui ne sont pas là pour s’expliquer, mais ils ont fait le choix de s’adresser aux chirurgiens. Le problème, c’est que quand on propose à un chirurgien ophtalmique, surtout aux Etats-Unis, d’injecter une dose de microplasmine dans un œil et d’avoir un remboursement de 150 ou 200 dollars au lieu de pratiquer une opération à 5.000 dollars, il n’est pas difficile de deviner sur quoi leur choix se porte.

Comment aurait-il fallu faire selon vous?
On aurait dû démarcher les ophtalmologues non-chirurgiens. On voit bien qu’aujourd’hui, avec le Lucentis, que Genentech a développé pour la dégénérescence maculaire, tous les ophtalmologues pratiquent des injections dans l’œil. C’est devenu courant.

En 2012, vous avez dit à mes confrères du Tijd que votre meilleur placement, c’était vos actions ThromboGenics. Comment voyez-vous les choses aujourd’hui?
Les royalties sur le t-pa, soit 61 millions d’euros, ont été injectées dans ThromboGenics. Au bout du compte, je dirais que j’ai récupéré ma mise. Mais ce n’est certainement pas mon meilleur placement. Je le comparerais à un livret d’épargne. Ce n’est donc pas une catastrophe.

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