tribune

Inflation de sottises au sujet des surprofits

Économiste, Fondation Joseph Jacquemotte

Il n'y a jamais eu 35 milliards de surprofits en Belgique depuis 2021.

En choisissant d'ignorer le conseil de Talleyrand, lequel estimait que «tout ce qui est excessif est insignifiant», la gauche radicale qui monte dans les sondages (mais pas les coalitions gouvernementales) s'est sans doute tiré une rafale de Kalachnikov dans le pied.

Xavier Dupret. Économiste-analyste à l'ACJJ.
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En effet, dans une communication adressée à la Chambre des Représentants, un économiste de cette mouvance a diffusé une batterie de chiffres au sujet des surprofits réalisés par les entreprises en Belgique.

Selon cette source, il convient d'intégrer dans la masse des surprofits les bénéfices réalisés par les établissements de crédit. Cette option aurait gagné à être davantage justifiée sur un plan théorique, quitte à ce que le travail présente deux séries de données (l'une incluant les banques et l'autre les excluant).

De fait, la valeur ajoutée des sociétés financières ne constitue pas un concept allant de soi, dans la mesure où celles-ci n'engrangent pas de revenus via un procès productif permettant un ajout de valeur continu, mais, au contraire, grâce à des opérations connues pour leur volatilité potentielle, notamment les plus ou moins-values basées sur la détention de titres ainsi que les marges résultant de la diffusion de produits dérivés sur les marchés.

Grosse ficelle

Cette ambigüité ne poserait pas trop de difficultés si elle ne s'accompagnait de développements autrement contestables. On pense surtout à l'affirmation qu'entre le début de 2021 et le premier trimestre de cette année, les entreprises ont accumulé des profits injustifiés pour 35 milliards d'euros, cette progression correspondant quasiment exclusivement à un renchérissement de leurs tarifs.

Pour produire cet interpellant résultat, l'auteur utilise une grosse ficelle qui ne peut que laisser pantois. Il propose deux courbes qui ont pour origine le mois de janvier 2021 et se terminent en mars 2023. Tandis que l'une retrace l'évolution réelle des profits (hausses des prix incluses), une autre montre ce qu'aurait été la progression des bénéfices si les entreprises n'avaient pas augmenté leurs prix de vente.

L’adage qui veut que «plus c’est gros, plus ça passe» sera-t-il démenti cette fois? On ne peut que l’espérer.

L'auteur procède ensuite à une addition trimestre par trimestre de la différence entre les deux courbes (donc, en fait, en comptant quatre fois la même chose chaque année). Évidemment, cette opération a pour particularité de gonfler artificiellement les chiffres puisque les bénéfices nominaux des entreprises s'élevaient, en Belgique, à 47 milliards d'euros au premier trimestre 2021 et sont passés à 56 milliards cette année. Le différentiel entre les deux périodes est donc de 9 milliards, et jamais 35 milliards d'euros, car même les raffinements économétriques les plus sophistiqués ne peuvent fouler aux pieds les fondements de l'arithmétique.

Correct... à 26 milliards près

De fait, une spoliation de 35 milliards d'euros équivaudrait à 7% du PIB du pays. Un choc de cette ampleur sur la consommation ne se retrouve que dans des cas extrêmes. Par exemple, en Argentine durant la crise de 2001, mais pas chez nous en ce moment. Il n'y a donc jamais eu 35 milliards de surprofits en Belgique depuis 2021.

Pour estimer les choses au mieux, on comparera l'évolution des bénéfices avec et sans augmentation des prix depuis deux ans. On obtient alors 9 milliards (soit 1,8% du PIB) au terme des exercices 2021 et 2022 cumulés [1]. Les conclusions produites par la gauche de la gauche sont donc presque justes... à 26 milliards d'euros près. Une paille, car, c'est bien connu, quand on aime la Révolution, on ne compte pas.

L'adage qui veut que "plus c'est gros, plus ça passe" sera-t-il démenti cette fois? On ne peut que l'espérer. À l'heure où l'hypothèse d'une inflation tirée par les profits est clairement formulée par la présidente de la Banque centrale européenne (BCE), il ne sert, en effet, à rien de déforcer par de douteuses approximations un constat relevant désormais de l'évidence partagée et pouvant, dès lors, faire l'objet de négociations responsables entre acteurs sociaux.

[1] Banque nationale de Belgique, Compte national des secteurs, mai 2023.

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