interview

Jo De Backer (Niko): "J'étais le prince héritier de la famille"

©Tim Dirven

Entretien avec Jo De Backer, patron de l'entreprise Niko depuis plus de 20 ans.

Jo De Backer (60 ans) dirige l’entreprise familiale Niko, spécialisée dans l’équipement électrique de la maison, depuis plus de deux décennies. Il en a fait un groupe affichant 178 millions d’euros de chiffre d’affaires et 24 millions de bénéfice l’an dernier.

Niko
  • Fondée en 1919, établie à Sint-Niklaas.
  • 700 travailleurs, dont 500 en Belgique. Opère dans 12 pays européens.
  • Chiffre d’affaires de 176,7 millions d’euros en 2018, pour un bénéfice net de 23,8 millions.
  • Développe et produit des interrupteurs, des prises de courant, des capteurs et de la domotique.

À 12 ans, il rêvait d’explorer les fonds marins, inspiré par la vie d’aventurier de l’océanologue et documentariste français Jacques Cousteau. Mais apprendre la plongée sous-marine dans la piscine de Temse lui est interdit. "Trop dangereux. Tu connais pourtant les responsabilités qui t’attendent plus tard", lui rétorque-t-on.

Jo De Backer est en effet la troisième génération à la barre de l’entreprise. Sous sa houlette, Niko a accéléré sa croissance, s’est internationalisé et a investi à fond dans la domotique, le moteur de son développement. "Nous voulons faire de Niko le cerveau de votre maison", déclarait il y a peu son successeur Paul Matthijs.

Cette année, l’entreprise fête son 100e anniversaire. Son parcours lui vaut une nomination aux Family Business Awards belges. Le moment idéal pour la famille, très discrète, de sortir de l’ombre.

"Mon père m’a donné mon ‘ordre de mission’ à 29 ans: ‘La famille compte sur toi.’"

Étiez-vous prédestiné à diriger Niko?
Enfant, aux côtés de mon frère, nous entendions parler de Niko autour de la table familiale. Si ces discussions ne m’intéressaient pas du tout, j’avais tout de même été intronisé "prince héritier" parce que j’étais le petit-fils le plus âgé d’un des deux fondateurs. Mon père m’a donné mon "ordre de mission" à 29 ans, alors que je m’apprêtais à aller travailler aux États-Unis pour le fabricant de robinets Hansgrohe: "La famille compte sur toi." J’ai débuté au département commercial, comme bras droit de mon oncle, qui était CEO.

Quelles ont été vos réalisations majeures en tant que CEO?
J’en citerai deux. La première: j’ai poursuivi l’automatisation de l’entreprise que mon père avait lancée. Dans les années 1990, nous avons tourné la page des tables où 150 dames montaient des prises de courant. Les syndicats l’ont bien compris. Sans cela, Niko n’existerait plus aujourd’hui. Ce processus d’automatisation, que nous continuons à raison de 10 millions d’euros d’investissement par an, nous a permis de décrocher le prix de Factory of the Future.

"Une de mes réalisations majeures? Avoir compris assez tôt le potentiel de la domotique."

Et la seconde?
Avoir compris assez tôt le potentiel de la domotique. En 1995, nous avons lancé notre premier produit: Niko Bus, un système qu’il fallait programmer à ses débuts avec un tournevis. C’était l’ancêtre de l’actuel Niko Home Control, qui pèse aujourd’hui 30% de notre chiffre d’affaires. Nous passions ainsi du monde des biens physiques (prises de courant, interrupteurs, etc.) pour plonger dans celui des logiciels.

Pourquoi avoir quitté votre fonction de CEO il y a deux ans?
À 58 ans, j’ai estimé que mes qualités de visionnaire en domotique s’émoussaient. Et puis, Niko n’était plus une entreprise belge qui exporte, mais un groupe européen ayant son siège en Belgique. En somme, j’avais hissé l’entreprise à un niveau où je n’étais plus l’homme de la situation. Mon successeur Paul Matthijs (NDLR: débauché chez Barco) dispose, lui, du bagage nécessaire.

"Les quatorze actionnaires familiaux n’ont pas exprimé le souhait de vendre leurs parts.Mais nous devrons nous habituer à ce que le management ne soit plus familial."

N’êtes-vous pas tenté de jouer les belles-mères? Vous êtes toujours officiellement directeur exécutif.
Je veux encore intervenir au niveau des ressources humaines et des finances. Cela me suffit d’autant plus que ma présidence du Voka Anvers m’aide à prendre de la distance.

Aucun membre de votre famille ne pouvait vous succéder?
Personne ne s’est manifesté. Et aucun de mes fils n’a été intronisé "prince héritier." Mon épouse m’exécuterait immédiatement si je manigançais un tel scénario.

Et l’actionnariat, restera-t-il familial?
Les quatorze actionnaires familiaux n’ont pas exprimé le souhait de vendre leurs parts. Mais nous devrons nous habituer à ce que le management ne soit plus familial. Ce n’est plus mon rôle de régler les petits désagréments.

2/4 | En lice pour le family business award

Niko est l’une des quatre entreprises familiales nominées cette année pour le Family Business Award, organisé par EY en partenariat avec L’Echo/De Tijd, FBN Belgium, Guberna et BNP Paribas Fortis, et qui sera décerné le 5 décembre prochain. Les autres entreprises en lice sont Spadel (L’Echo du 30 novembre), Duvel Moortgat et Inex. En 2018, c’est Sipef qui avait décroché le titre d’Entreprise familiale de l’année.

La Belgique continue à fournir deux tiers du chiffre d’affaires de Niko. Percer à l’étranger et se mesurer aux mastodontes semble difficile.
En Belgique, nous avons bâti une image de partenaire efficace des installateurs, qui sont nos clients. Nous pouvons protéger et monétiser cet avantage. Hors de nos frontières, nous devons nous développer autrement. Primo, par des rachats, comme nous l’avons fait en Scandinavie, en Suisse, en Allemagne et en Pologne. Secundo, par les nouvelles technologies. Nous avons investi par exemple dans les capteurs de mouvement et la domotique, où les habitudes culturelles ne jouent pas.

Avec Niko Home Control, on peut télécommander chez soi absolument tout. L’avenir est-il à la maison qui règle tout à notre place?
En tout cas, toutes les pièces technologiques sont là. Mais le tout automatique se heurte à deux barrières humaines. Primo, nous voulons conserver le contrôle. Et secundo, nous voulons pouvoir nous y fier. Rien ne serait pire qu’une maison qui "tombe en panne."

L’objectif de niko? Un trésor de guerre de 100 millions

Le groupe Niko a accumulé un bas de laine de 20 millions d’euros pour investir dans des entreprises technologiques. L’entreprise entend attirer d’autres investisseurs pour que son fonds affiche 100 millions d’euros de trésor de guerre. "Une équipe de spécialistes du secteur du capital-risque s’y emploie activement", précise Jo De Backer.

Le fonds recherche ses moyens notamment auprès de familles d’entrepreneurs et d’industriels belges. "Plus nombreux nous serons, plus ce fonds ressemblera à l’écosystème que nous voulons créer", fait-il encore remarquer. Même les concurrents de Niko sont les bienvenus. "Nos grands adversaires ont mis en place des fonds similaires, où sont placées des participations croisées. Feel free to join us."

Le fonds ciblera surtout des entreprises belges et d’Europe occidentale. "Nous visons la technologie qui se situe dans le prolongement ou à la marge des activités de Niko. Le secteur technologique se développe rapidement. Plus personne ne peut tout embrasser dans son coin. C’est une manière d’observer les évolutions et de nouer des collaborations."

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