Publicité
Publicité

L'étau se resserre autour du financement des entreprises

©REUTERS

Les taux d'intérêt sur les prêts aux entreprises ont augmenté. Les conditions d'accès au crédit se resserrent, alors que les entreprises ont un besoin vital d'investissements.

Les entreprises ont plus de mal à trouver le chemin du financement. C'est vrai pour les crédits bancaires, mais aussi pour le private equity. Dans le secteur des start-ups et celui des biotechs, les investisseurs se montrent également plus regardants.

Les banques haussent les taux et serrent la vis

Les taux d'intérêt sur les prêts accordés aux entreprises sont en hausse. Et les conditions d'accès au crédit se font plus strictes. "Les conditions de refinancement des entreprises sont plus compliquées, observe Christopher Dembik, directeur de la recherche chez Saxo Bank. Ce n'est cependant pas une tendance uniforme pour toutes les entreprises. Celles qui bénéficient d'une bonne note de crédit sont moins touchées que les entreprises qui traversent des difficultés financières." À la période covid a succédé une crise énergétique profonde, qui pèse sur la structure de coût des entreprises. Les sociétés les plus touchées, qui avaient déjà du mal à redémarrer, ont du mal à convaincre leur banquier de leur prêter de l'argent. "Je connais une entreprise française qui a vu les taux d'intérêt sur ses emprunts passer de 3% à 9%. C'est prohibitif et cela compromet sa capacité à investir", ajoute Christopher Dembik.

Publicité
2,77%
taux d'intérêt moyen
Le taux d'intérêt moyen pondéré des nouveaux crédits aux entreprises était de 2,77% en septembre dernier, alors qu'il tournait auparavant autour de 1,5%.

Selon les données de la BNB, le taux d'intérêt moyen pondéré des nouveaux crédits aux entreprises était de 2,77% en septembre 2022. Au cours des années précédentes, il tournait autour de 1,5%. Ils ont enclenché une hausse à partir du mois de février dernier, dans la foulée du début de l'augmentation des taux directeurs (voir graphique).

Le secteur bancaire n'est pas prêt à prendre des risques inconsidérés. "Les banques s'interrogent sur la poche d'exposition au risque qu'elles peuvent se permettre de conserver. Faute de visibilité sur la situation économique, le secteur est prudent", pointe Christopher Dembik.

Dans les derniers chiffres communiqués par Febelfin, le secteur bancaire revendique des encours de crédit aux entreprises en hausse de + 6,3%. À la fin du mois de septembre, l'encours des crédits a atteint un niveau record de 184,4 milliards d'euros. "La croissance annuelle a été très forte", observe Febelfin. Par contre, les conditions d'accès au crédit se resserrent. Selon la dernière enquête trimestrielle de la Banque nationale de Belgique (BNB), la perception des contraintes de crédit du côté des entrepreneurs n'a fait qu'augmenter. La proportion d'entreprises jugeant les conditions de crédit défavorables s'élevait à 35,7% en octobre 2022, contre 24,1% en juillet dernier (voir graphique).

"Les PME et TPE sont moins solides financièrement que les grandes entreprises et sont donc encore plus touchées par la hausse des taux d'intérêt."

Jean-Christophe Dehalu
Économiste à l'Union wallonne des entreprises

Du côté des banques, on explique cette augmentation par la hausse des taux directeurs. "Les taux des crédits dépendent en partie des taux directeurs, mais d’autre facteurs jouent comme des critères de risque ou de durée du crédit", complète-t-on chez Belfius. La banque rappelle que sa politique de risque est constamment réévaluée en fonction de la situation économique. Alors que la période est particulièrement délicate, les banques jouent-elles leur rôle de soutien à l'économie? "Les entreprises en difficulté continuent à avoir accès au crédit. Il est dans notre intérêt mutuel qu'elles puissent, in fine, renouer avec le succès", soutient-on chez BNP Paribas Fortis.

Du côté de l'Union wallonne des entreprises, on constate aussi que le coût du financement augmente pour les entreprises. "C'est une mauvaise nouvelle. Surtout dans une période où les besoins en financement sont colossaux, notamment pour financer la transition écologique", réagit Jean-Christophe Dehalu, économiste à l'UWE. Toutes les entreprises ne sont pas touchées dans les mêmes proportions. Comme souvent, les PME et les TPE sont les plus impactées. "Elles sont moins solides financièrement que les grandes entreprises et sont donc encore plus touchées par la hausse des taux d'intérêt. Les banquiers ne peuvent faire que constater la détérioration de la capacité d'emprunt de leurs clients", pointe Jean-Christophe Dehalu.

"Les restrictions d'accès au crédit risquent de durer encore six mois au moins."

Christopher Dembik
Directeur de la recherche chez Saxo Bank

La hausse des taux directeurs se poursuit, ce qui fait augurer d'une nouvelle augmentation des taux d'intérêt sur les prêts aux entreprises. "Les restrictions d'accès au crédit risquent de durer encore six mois au moins. Tant qu'on ne sort pas de la période d'incertitude économique, les banques ne peuvent pas faire marche arrière", conclut Christopher Dembik (Saxo Bank).

Private equity: la fin de l'âge d'or

Côté private equity, il nous revient également que la donne est devenue plus complexe ces derniers mois. De quoi amener certains observateurs à même parler de la fin d'un âge d'or.

Il faut dire que le monde du capital-investissement a vu ses repères complètement chamboulés. La hausse des taux a en effet eu un impact clair, à savoir de provoquer, par définition, un renchérissement du crédit. Or, la dette était devenue un outil de choix ces dernières années dans le secteur, permettant d'augmenter le retour sur investissement, d'une part, et la puissance de feu pour des opérations plus importantes, d'autre part.

Des trois types de rachat par effet de levier (dit "leveraged buy-out" ou "LBO" dans le jargon) qui existaient jusqu'ici, permettant à un investisseur de s'endetter pour acquérir une cible, seul le classique "club deal" bancaire (qui ne permet pas de lever de gros montants) persiste aux côtés des fonds de dette (qui sont, eux, bien plus onéreux). La syndication bancaire, elle, a tout bonnement disparu des radars.

"De nombreuses acquisitions n'ont pas pu aboutir ces derniers mois en raison de la difficulté à trouver les financements pour."

Un fin connaisseur du secteur du private equity

Résultat de ce changement, "de nombreuses acquisitions n'ont pas pu aboutir ces derniers mois en raison de la difficulté à trouver les financements pour", nous renseigne un fin connaisseur du secteur. Mais les conséquences ne s'arrêtent pas là. En raison de crédits plus chers, "le retour sur investissement devient plus faible. Ce qui force à diminuer le prix d'achat pour compenser et donc tire vers le bas les multiples d'application pour valoriser les sociétés".

Du reste, pour ce qui est des fonds, plus spécifiquement, un véhicule de private equity se voit traditionnellement confier de l'argent à investir sur une période de cinq ans, puis à désinvestir dans la foulée sur une seconde période de la même durée. "On voit aujourd'hui de nombreux acteurs demander l'accord de leurs investisseurs pour étendre la période d'investissement, qui se fera sur un rythme plus lent qu'à l'accoutumée". Du reste, la récolte d'argent frais pour de nouveaux véhicules se fait également moins vite qu'avant, "quand elle est même possible, car on a aussi vu certains fonds ne pas parvenir à lever l'objectif fixé".

Situation tendue sur le marché des start-ups

Chez Cohabs qui vient de lever plus de 100 millions d’euros, les lignes de crédits bancaires, on connaît. Dans un business qui demande d’acheter chaque semaine une nouvelle maison pour augmenter le parc de biens sur ses différents territoires, les besoins en crédits sont importants. "Nous allons voir les banques pour deux choses, des crédits hypothécaires pour acheter nos immeubles et des crédits M&A pour potentiellement racheter des entreprises", nous explique Youri Dauber, le CEO de Cohabs.

"Depuis quelques mois, plusieurs institutions bancaires ne prêtent plus."

Youri Dauber
CEO de Cohabs

Il confie que la situation sur le marché est assez tendue. « Depuis toujours, nous avons des discussions et des négociations pour ces produits avec différents acteurs du marché. Mais depuis quelques mois, plusieurs institutions bancaires ne prêtent plus. ING et Natexis, par exemple, vont uniquement refinancer des clients existants et pas prendre de nouveau client pour les crédits hypothécaires. Il y a ce qu’on appelle un ‘credit crunch’. C’est plus compliqué d’avoir du capital bancaire de manière générale."

Les scale-ups en recherche d’argent se tournent vers des banques qui continuent à prêter comme Belfius, BNP ou HSBC. Mais là encore, il faut montrer patte blanche. Une levée de fonds de 100 millions, c’est une bonne carte de visite. "Sans notre levée de fonds, cela aurait été plus compliqué. Aujourd’hui, si tu es une start-up ou une scale-up et que tu n’as pas un gros fonds derrière toi, c’est compliqué d’aller chercher du crédit bancaire." Sans oublier qu’il faut avoir les moyens d’emprunter. "Heureusement, nous pouvons nous permettre de payer du 3,5%", conclut Youri Dauber.

"Les banques veulent toujours bien prêter, mais avec des garanties d’institutions. Le contexte de financement est beaucoup plus difficile qu’avant."

Thomas Lepelaars
CEO de Nodalview

Tous n’ont pas cette capacité financière. La start-up Nodalview qui commercialise une technologie de prise de vue pour les biens immobiliers, a récemment levé 4 millions d’euros en faisant le choix de ne pas emprunter aux banques. "Les banques veulent toujours bien prêter, mais avec des garanties d’institution comme PMV en Flandre. Le contexte de financement est beaucoup plus difficile qu’avant. Il y a 12 mois, les investisseurs ou préteurs cherchaient de la croissance à tout prix et peu importe le prix et maintenant le critère principal, c’est la rentabilité à court terme", confie Thomas Lepelaars, CEO de Nodalview. Les jeunes pousses doivent être capables de démontrer une rentabilité très proche dans le temps, c’est qui est complexe pour certaines entreprises qui doivent creuser leurs pertes pour viser gros. "Nous n’avons pas fait de dette bancaire. Les taux ont triplé même pour simplement financer un treizième mois ", constate le fondateur de Nodalview.

Les biotechs sentent la frilosité des investisseurs

"On observe en particulier un retrait de la plupart des investisseurs américains, en raison du contexte européen, à la fois au niveau macroéconomique et politique."

Eric Brandt
Invest manager chez Noshaq

Dans le secteur des sciences du vivant, on admet aussi une difficulté certaine des sociétés à lever des fonds. La première cause évoquée est la frilosité des acteurs du capital risque à investir dans de nouveaux dossiers. Ils ne manquent pas de cash, mais réservent leurs fonds pour protéger leur portefeuille. "On observe en particulier un retrait de la plupart des investisseurs américains, en raison du contexte européen, à la fois au niveau macroéconomique et politique", observe Eric Brandt, invest manager chez Noshaq, qui précise que "c’est moins vrai pour les investisseurs asiatiques, qui veulent établir un lien avec les entreprises européennes". Celui-ci évoque également un "contexte boursier défavorable, avec une très forte chute des sociétés de biotechnologie sur les places boursières en Europe et aux USA".

Certaines de ces sociétés cotées sont maintenant valorisées en dessous de leur cash disponible. Résultat: après plusieurs années prolifiques, il y a désormais une fermeture totale de la fenêtre pour une entrée en bourse. Les entreprises qui avaient prévu ce type de financement en 2022 et pour l’année prochaine sont contraintes notamment de refaire des tours de financement en interne.

Les capital risqueurs ont eux-mêmes des difficultés à créer de nouveaux fonds. Malgré un palmarès de plusieurs fonds avec des bonnes performances financières, certains "VC" peinent à convaincre les investisseurs à créer de nouveaux fonds. Ce phénomène réduit évidemment la manne de moyens à disposition pour le secteur des sciences du vivant. À cela, il faut ajouter que dans le secteur des technologies médicales, le nouveau règlement européen relatif aux dispositifs médicaux et les contraintes règlementaires associées amènent un plus grand nombre de sociétés à se tourner vers les USA au détriment de l’Europe.

Tout n’est pas sombre cependant. La correction des valorisations en amont permet à certains investisseurs de rentrer dans des projets, en particulier pour les sociétés en préclinique, à des niveaux plus raisonnables, surtout après la période de spéculation qui s’était mise en place ces dernières années. Par ailleurs, un certain nombre de sociétés qui affichent des fondamentaux solides ont conservé leur capacité à lever des fonds. On l’a constaté en Wallonie avec Intressa Vascular (18 millions), Novadip (40 millions), Universells (43 millions) et en Flandre avec Astrivax (30 millions).  

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité
Publicité
Messages sponsorisés
Tijd Connect
Echo Connect offre aux organisations l'accès au réseau de L'Echo. Les partenaires impliqués sont responsables du contenu.
Partnercontent
Partner Content offre aux organisations l'accès au réseau de L'Echo. Les partenaires impliqués sont responsables du contenu.