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reportage

Le secteur de la nuit attend son réveil: "La nuit est presque devenue le dernier espace libertaire"

Sans la moindre perspective, le monde de la nuit bruxelloise a du mal à imaginer son avenir. ©Photo News

La crise du coronavirus a poussé le secteur de la nuit à se fédérer, ce qui lui a permis de devenir un interlocuteur des autorités. La route sera encore longue.

La nuit, tous les chats sont gris. La rengaine est connue. Mais depuis le mois de mars 2020 et le premier confinement, le monde de la nuit se moque bien de la couleur de la couleur des chats. Depuis plus d'un an, les boîtes de nuit, les clubs ou les discothèques — appelez-les comme vous voulez — sont fermés, les pistes sont vides et le secteur attend son heure, de pied ferme, au gré des comités de concertation. En attendant d'y voir plus clair sur une potentielle réouverture, le secteur résiste comme il peut et s'organise. Dès les premiers mois du confinement, le monde de la nuit s'est retrouvé autour d'une même table pour s'organiser, se fédérer et exister. Rien que ça, ce n'était pas gagné d'avance.

"Lors des premières réunions, c'était particulier de se retrouver avec ce panel d'organisateurs et de propriétaires de discothèques avec, d'un côté, un quasi-punk et de l'autre, un fils à papa de Rhode-Saint-Genèse. C'était génial parce que, pour une fois, tout le monde s'entendait", se rappelle Fryderyk de Peslin Lachert, l'un des co-fondateurs de la Brussels by Night Federation. Génial, certes, mais si tout ce petit monde, plutôt habitué à mener seul sa barque dans les eaux sombres de la nuit, a décidé de se parler, c'est aussi parce que "tout le monde crevait de faim face à des charges incompressibles super élevées".

La nuit comme une opportunité

Aussi étonnant que cela puisse paraître, la première tâche de cette fédération naissante aura été de cartographier le monde de la nuit. À ce moment, aucune autorité n'était capable de dire combien de discothèques il y avait à Bruxelles. "Où vont les jeunes? À quelle heure? Quelles sont les nuisances dans tel quartier? Les pharmacies de nuit et les commissariats ouverts la nuit sont-ils en phase avec ces mouvements nocturnes", se demande pour sa part Lorenzo Serra, l'autre cofondateur de la fédération, par ailleurs pilier du monde de la nuit, connu, entre autres, pour avoir lancé les soirées dirty dancing au Mirano, en 2003.

"Cela a été un travail de titan de se faire reconnaître comme un secteur à part entière".
Fryderyk de Peslin Lachert
Co-fondateur de la Brussels by Night Federation

Avant ce premier confinement du mois de mars 2020, c'est un peu comme si le monde de la nuit n'existait pas. Pas officiellement, en tout cas. Et certainement pas comme un interlocuteur des autorités. "Cela a été un travail de titan de se faire reconnaître comme un secteur à part entière" explique Fryderyk de Peslin Lachert qui reconnaît qu'il a été très difficile d'arriver à la table des discussions.

Une fois attablé, le secteur a eu du mal à se faire entendre car personne ne disposait de statistiques sur ce secteur. "On ne sait pas ce que ça représente en chiffre d'affaires, on ne sait pas dire combien de personnes y travaillent, on sait que c'est un secteur pyramidal qui fait travailler une série de sous-traitants et qui génère pas mal d'argent, mais ce n'est pas chiffré. Personne n'a pris la peine de le faire parce qu'officiellement, ce secteur n'existait pas", résume Fryderyk de Peslin Lachert, qui est par ailleurs l'avocat de la fédération.

Sauver les murs des clubs

Ce travail de cartographie du secteur est encore à faire, mais en attendant, la jeune fédération s'est donné trois missions prioritaires: décrocher une aide financière pour sauver les murs des clubs, écrire les protocoles de réouverture de la nuit et, enfin, penser au plan de relance. Pour Lorenzo Serra, ce sauvetage des murs des clubs était essentiel. "On s'est dit que si les clubs disparaissaient, il n'y aurait jamais de relance", nous a-t-il expliqué. Pour cela, la fédération a négocié - et obtenu - la prime Tetra, pas de quoi danser la samba sur les tables des clubs vides, mais de quoi faire face, dans un premier temps, à une série de coûts fixes. "Ce fut une première victoire, c'est la première fois que quatre ministres ont dit ensemble 'monde de la nuit' et ont débloqué des millions d'euros. Ce fut la reconnaissance que la nuit faisait partie de l'écosystème de la région", explique Lorenzo Serra.

Lorenzo Serra, co-fondateur de la Brussels by Night Federation. ©Kristof Vadino

Voilà pour la reconnaissance. Reste encore à gérer le problème de l'image. "Les autorités nous voient encore comme des cow-boys qui vendent de la cocaïne", explique Fryderyk de Peslin Lachert. Ce dernier reconnaît que l'image du monde de la nuit est difficile à changer. Pour les deux fondateurs de la fédération, "la nuit est prolifique et riche, elle rend une ville attractive". "La nuit, ce n'est pas juste du gros son et être bourré de la nuit au matin", assurent les deux complices qui voient la nuit comme vecteur de la culture, entre autres. "La nuit est fondamentale et essentielle et on a tendance à l'oublier. À force de la négliger, on a fini par la tuer à coups de réglementations et de politiques communales. C'était vraiment la politique du 'not in my backyard"; chaque bourgmestre était favorable à la nuit, mais pas dans sa commune", détaille Fryderyk de Peslin Lachert.

"Il y a un vrai travail à faire pour que le monde politique voie la nuit comme une vraie opportunité."
Lorenzo Serra
Cofondateur de la Brussels by Night Federation

Lorenzo Serra ne dit pas autre chose. "Il y a un vrai travail à faire pour que le monde politique voie la nuit comme une vraie opportunité", explique-t-il. Ce qui passionne ce vétéran de la nuit (il a commencé à organiser des rave parties en 1987), c'est faire comprendre que la nuit est une opportunité, qu'elle fait partie de la vie en société, que ce n'est pas qu'une nuisance et qu'au contraire, il faut amener des solutions positives aux nuisances. "Pour nous, la fédération doit travailler sur la nuit du 21e siècle au niveau de la mobilité nocturne, de la santé publique, du droit du travail, des nuisances et du coaching".

Vers une réouverture sauvage?

Mais, en attendant de pouvoir cartographier, expliquer, encadrer, il faut - encore et toujours - assurer la survie du secteur. Et cela passera par un financement correct. "Si on décide de nous garder fermés parce qu'on juge que le risque est trop élevé, il faut nous dédommager. C'est l'article 23 de la Constitution, on a le droit au travail, au choix de notre travail et à la dignité humaine. Si on nous empêche de travailler, il faut nous dédommager". Que se passera-t-il dans le cas contraire? La réponse ne se fait pas attendre et ce n'est guère une menace. Plutôt un constat, dressé par Lorenzo Serra. "Il y a une idée qui circule dans le milieu... Imaginez que demain, les 150 clubs de Belgique déclarent qu'ils ouvrent le 1er octobre et qu'ils invitent les jeunes à venir faire la fête gratuitement! 500.000 personnes vont bouger et ils vont faire quoi? Mettre des policiers devant toutes les boîtes?", se demande le co-fondateur de la fédération, qui espère être entendu par les autorités. "On tolère des fêtes sauvages partout. Si tout le monde peut le faire, pourquoi pas nous? C'est la question que le monde de la nuit est en train de se poser"

"On se bat pour payer le loyer"

Sur le terrain, la situation n'est guère brillante. Dans le courant du mois d'avril, Maud Partouche qui, aux côtés de Philippe Fatien, exploite Madame Moustache en plein centre-ville, a introduit une requête en réorganisation judiciaire (PRJ) pour tenter de tenir le coup. "Comme pas mal de gens à Bruxelles, je suis caution personnelle pour les loyers. À raison de 10.000 euros par mois, on arrive vite à une dette de 100.000 euros. C'était un moyen de me protéger. Quand je demandais pour avoir des prêts pendant la crise, on me demandait d'être encore caution personnelle, mais j'estime que ce n'est pas de ma faute", nous a-t-elle expliqué dans son établissement remis à neuf entre les deux confinements.

Maud Partouche, aux commandes de Madame Moustache. ©Kristof Vadino

La terrasse de Madame Moustache leur permet de tenir le coup et le fait d'avoir transformé le vestiaire en bar, plus proche de la rue, les a peut-être sauvés. Il n'empêche, les deux associés ont dû se retrousser les manches et reprendre du service, mais sans pouvoir se verser de salaire. Servir des croque-monsieur et des boissons fraîches au lieu de faire danser la jeunesse bruxelloise ne figurait pas dans les plans des deux associés, mais il a fallu composer et s'adapter.

"Je suis en train de me demander si je ne ferais pas mieux de créer autre chose, ailleurs, au cas où ça irait mal".
Maud Partouche
Madame Moustache

Aujourd'hui pourtant, les deux associés ont l'impression d'être dans une impasse. Les discussions avec Alken-Maes, qui lui-même, loue le bâtiment à une propriétaire, piétinent. "Depuis qu'on a ouvert la terrasse, pour eux, c'est normal de payer un loyer plein", nous a expliqué Maud Partouche, mais là, pour le coup, la coupe est pleine. "Mon associé dit qu'il veut bien se tuer à la tâche, mais là, on se bat pour payer le loyer. Il dit qu'il veut bien continuer jusqu'à la réouverture des discothèques si on ne peut payer que la moitié du loyer. Mais si on doit payer la totalité du loyer en se battant comme ça, on va arrêter". Si elle reconnaît avoir connu des hauts et des bas, si elle dit être habituée à rebondir, elle se pose des questions sur son futur. "Je suis en train de me demander si je ne ferais pas mieux de créer autre chose, ailleurs, au cas où ça irait mal".

Dans leur besace, les deux associés ont pourtant des idées et des projets à revendre, mais faute de perspectives, on les sent à deux doigts de ranger les platines et d'éteindre les spots. "Même si j'aimerais bien croire que tout va bien aller en septembre, le futur proche ou lointain n'est peut-être pas pour nous, je ne sais pas", nous a encore glissé Maud Partouche.

Entre réorganisation et prime Tetra

Plus haut dans la ville, à côté du bowling Crosly, une façade sombre et une porte cochère abritent le Jalousy, un discret bar VIP lancé par Renaud Deru et l'acteur Jérémie Renier. Le lieu, connu de certains happy few et accessible en délivrant un mot de passe, est désert et silencieux. Tristan Pierson, le gérant des lieux, nous reçoit entre des cartons de bouteilles qui n'attendent qu'à être ouverts.

"Je suis en train de me demander si je ne ferais pas mieux de créer autre chose, ailleurs, au cas où ça irait mal".
Tristan Pierson
Gérant du Jalousy

Comme Madame Moustache, le Jalousy a dû passer par la case PRL. La société Love is all, qui chapeaute le Jalousy et le Vertigo - un resto-bar - a dû se résoudre à faire le ménage. "J'ai beaucoup réfléchi à la question. Pendant le corona, la difficulté de la gestion des coûts, c'est la compréhension de la ligne du temps", explique Tristan Pierson. Si les exploitants du Jalousy et du Vertigo avaient su dès le début que tout serait à l'arrêt pendant dix-huit mois, ils auraient résilié toute une série d'abonnements, raboté une série de coûts, tout en discutant autrement avec leurs bailleurs. "C'est cela qui nous a mis dans le pétrin, on pensait rouvrir, mais il n'y avait pas de perspectives", explique-t-il encore.

Manque de flexibilité de l'administration

Au départ, faute de connaître l'outil, le gérant du Jalousy et du Vertigo ne voulait pas entendre parler de la PRJ. "J'avais du mal à accepter cette idée. La première fois que quelqu'un m'en a parlé, je l'ai pris pour un idiot de me parler de cette idée. Pourtant, cette PRJ fut un cadeau du ciel", reconnaît aujourd'hui Tristan Pierson. Ce dernier s'est ensuite perdu dans les méandres de la prime Tetra.

Tristan Pierson, le gérant du Jalousy et du Vertigo ©Kristof Vadino

Ayant étudié la finance et soucieux de tenir une comptabilité en ordre, il fut parmi les premiers à demander à pouvoir bénéficier d'une prime Tetra. Il a d'abord rempli le formulaire de la prime pour le restaurant (Vertigo) avant de remplir celle pour la discothèque (Jalousy). À peine a-t-il fini qu'il reçoit un message lui indiquant qu'il ne peut pas remplir deux demandes de prime pour le même numéro TVA. Souhaitant alors ne demander qu'une seule prime pour le Jalousy (deux fois plus élevée que pour le Vertigo) l'administration lui répond qu'il ne peut plus faire marche arrière et que seule la première demande sera validée. "Ce qui est difficile à accepter, c'est ce côté tout à fait inflexible", explique le gérant du Jalousy. "De tout ce qu'il s'est passé avec le Corona, c'est ce qui m'a le plus dégoûté, c'est ce qui m'a fait percevoir un gouvernement inefficace, inflexible. Par rapport à pas mal de gens du monde de la nuit, j'avais une vision utopiste, mais ceci va me faire passer du côté grisé de ma perception du gouvernement", assure-t-il.

Pour autant, les responsables du Jalousy ne baissent pas les bras, comme en attestent les cartons remplis de bouteilles qui jonchent le sol. Il s'agit en réalité de nouveaux cocktails imaginés par Alexis Mosselmans, le mixologiste attitré du Jalousy, autant de nouveautés qui sont en train d'être commercialisées, mais c'est une autre histoire.

La possibilité de se réinventer

Autre salle, autre ambiance. Attablé aux brasseries Georges, récemment reprises par le groupe Art Blanc qu'il co-dirige avec son frère Jonathan, Jérôme Blanchart nous reçoit pour faire le point. Outre des bars de nuit, le groupe Art Blanc possède le Mirano (en travaux après un incendie) et le Spirito. Si la formule n'est pas encore connue, il compte rouvrir le Spirito en septembre et le Mirano en octobre. "Nous le ferons en fonction des règles Covid et nous nous adapterons", nous explique-t-il, assurant que la solution passe par la vaccination. "Lancez un plan de communication portant sur la réouverture des lieux de nuit à partir du 1er octobre pour les gens vaccinés, demain matin, il y a entre 300.000 et 600.000 nouvelles inscriptions pour la vaccination", précise encore Jérôme Blanchart.

"Si pour une raison quelconque, le monde de la nuit s'arrêtait demain, nous pouvons nous réinventer".
Jérôme Blanchart
Art Blanc

Et ce dernier, dont le groupe compte 13 établissements fournissant de l'emploi à près de 320 équivalents temps plein, est prêt à se réinventer. "Si pour une raison quelconque, le monde de la nuit s'arrêtait demain, nous pouvons nous réinventer", dit-il, évoquant une possibilité rendue possible par la disposition des deux clubs du groupe. Mais il est serein quant à l'avenir. "Les dix prochaines années pour le clubbing à Bruxelles seront bonnes, car les acteurs s'entendent et communiquent dans le cadre d'une saine concurrence". Ce qui est vrai pour Bruxelles ne l'est pas nécessairement vis-à-vis des autres Régions. Jérôme Blanchart, comme bon nombre d'autres exploitants d'établissements bruxellois, regrette la disparité des aides fournies par les Régions, avec un net avantage pour la Flandre. "Quand on va relancer les machines, on va nous dire qu'il faut être dynamique, mais comment être dynamique face à la Flandre? On va redémarrer à moins dix alors qu'ils vont redémarrer à zéro", précise-t-il, jetant un regard vers la France "un pays uni qui répond plus vite aux problématiques qu'un pays divisé comme le nôtre", conclut-il.

La nuit, tous les chats sont gris. Et depuis plus d'un an, ils ne dansent plus...

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