"La prime Covid, ce n'est pas ça qui va payer les frais fixes de l'entreprise..."

La récente réouverture des commerces ne suffira pas à restaurer la solvabilité de certains magasins juste avant les soldes. ©Photo News

L'arsenal des aides "corona" remplit plutôt bien ses fonctions dans les entreprises mais la pente de la reprise sera longue à gravir. De l'avis des entrepreneurs, les soutiens doivent poser les bases du futur.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'arsenal réglementaire mis en place pour venir en aide aux indépendants et aux entreprises dans le cadre de la crise sanitaire est vaste. Entre les aides fédérales, régionales et parfois communales, les solutions ne manquent pas. A tel point qu'il y a parfois de quoi s'y perdre dans les méandres administratifs d'une telle profusion.

Mais qu'on ne s'y trompe pas, ces aides ne remplacent pas le chiffre d'affaires qu'une entreprise a pu perdre durant ces neuf mois de crise sanitaire. Et neuf mois de crise, c'est long et usant. "Et surtout, cela tire sur la corde financière, qui n'est pas loin de craquer pour certaines entreprises", fait remarquer Clarisse Raemakers, économiste de l'Union des classes moyennes (UCM). "La rentabilité et plus encore la solvabilité des entreprises sont mises à rude épreuve."

Dès le premier confinement du mois de mars, les aides publiques ont tenté de soulager les entreprises et les indépendants. C'était l'objectif des mesures les plus couramment utilisées par les entrepreneurs, comme le recours au chômage économique pour force majeure ou la "prime" unique de 5.000 euros proposés par la Région wallonne. Ces deux mesures s'adressaient à la totalité des entreprises, indépendamment de leur taille.

Les oubliés

La totalité, ou presque... La mesure wallonne se base sur des codes d'activités économiques (NACE). Et la liste établie par l'administration oublie certaines activités. "C'est le cas notamment de pas mal de sous-traitants de l'horeca. Pendant ce deuxième confinement, ils ont pu rester ouvert, mais de facto, ils avaient perdu la plupart de leurs clients qui, eux, étaient obligés de fermer", pointe Raemakers. On pense aux loueurs de matériel d'organisation d'événements, de vaisselle par exemple. Dans d'autres secteurs, certains pans de la communication sont également passés sous le radar. "Mais aussi les pressings dont l'activité a terriblement baissé. Du fait du confinement, on ne porte plus le costume par exemple..."

Denis Stevens est le CEO de Miysis, une société active dans la réalisation d'images de synthèse, essentiellement pour l'immobilier, mais aussi pour le secteur de la publicité. Malgré une baisse assez sensible de son chiffre d'affaires, il n'a pas voulu mettre son personnel au chômage économique. "Je ne voulais pas pénaliser mes collaborateurs en reportant sur eux la baisse de revenus que subissait la société", précise-t-il. Il a bien tenté d'obtenir le forfait de 5.000 euros de la Région, mais après un bug dans la collecte des données de l'entreprise sur la plateforme ad hoc, les services de la Région l'ont informé que son secteur d'activité n'était pas éligible pour cette prime... "Pas de chance, mais en même temps, 5.000 euros par rapport à une baisse de chiffre d'affaires de 150.000 euros, c'est assez peu de chose..."

"Je ne voulais pas pénaliser mes collaborateurs en reportant sur eux la baisse de revenus que subissait la société."
Denis Stevens
CEO de Miysis

C'est peu de chose mais, clairement, c'est toujours ça de pris pour les plus petites structures. "Pour le confinement de l'automne, les aides oscillent entre 3.000 et 9.000 euros en fonction de la taille de l'entreprise et du nombre de personnes employées. Ce n'est pas énorme évidemment mais comme le droit passerelle, c'est avant tout une forme d'indemnité de chômage pour les indépendants ou les dirigeants de petites entreprises qui ont dû interrompre leurs activités", fait remarquer Clarisse Raemakers. "Cela remplace leur salaire, mais ce n'est pas ça qui va payer les frais fixes de l'entreprise, comme le loyer, les assurances, ou la Sabam pour les restaurants et cafés, etc..."

D'autant qu'entre les deux périodes de lockdown, total ou partiel, certaines entreprises ont dû s'endetter pour garder la tête hors de l'eau et assurer le paiement de ces frais fixes. "Et ce n'est probablement pas fini", estime Dehalu. "Les aides publiques maintiennent certaines entreprises en vie, mais comment fera-t-on pour aider ces entreprises plus lourdement endettées et pour leur donner des perspectives?", s'interroge encore l'économiste de l'Union wallonne des entreprises (UWE).

Pessimisme ambiant

Les Ateliers Fraipont, établis à Francorchamps, sont actifs dans la mécanique de haute précision. Peu impactée par la crise sanitaire grâce à un carnet de commandes remplis à deux ans, l'entreprise n'en est pas moins prudente. "Nous avons mis un point d'honneur à ne pas utiliser des aides dont nous n'avions pas besoin. On en a profité pour maîtriser nos coûts. On a gelé nos projets de déménagement et d'extension", précise Nancy Fraipont.

Mais toutes les entreprises ne sont pas à si belle enseigne. Selon la dernière enquête de l'UCM auprès de ses membres, 87% des commerces non-alimentaires craignaient de ne pas terminer l'année s'ils ne pouvaient pas rouvrir avant les fêtes. Il y a quelques semaines, juste avant le second confinement, le point conjoncturel de l'Union wallonne des entreprises ne se voulait pas plus optimiste. Sur les deuxième et troisième trimestres, l’activité des entreprises wallonnes a diminué en moyenne de 25% ! La chute du chiffre d'affaires est de 17% en moyenne, pour 14% sur l'ensemble du territoire. Et les tendances de l'Economic risk management group (ERMG) en Wallonie ne vont pas dans le bon sens non plus. Après un pic historique en avril dernier, le sentiment de menace avait diminué durant l'été mais il remonte depuis le mois de novembre.

25%
Sur les deuxième et troisième trimestres, l’activité des entreprises wallonnes a diminué en moyenne de 25%.

Pratiquement, ce pessimisme se ressent aussi sur la consommation. Selon l'UCM, la réouverture des commerces non-alimentaires ne risque pas d'avoir un effet très sensible sur les finances des commerçants. "Ce n'est pas le tout de rouvrir, encore faut-il que les gens viennent acheter. Mais les mesures sanitaires de distanciation, le confinement et l'absence de fêtes de fin d'année risquent de dissuader les gens de venir dans les magasins. Le plaisir du shopping a totalement disparu", constate Clarisse Raemakers.

Mieux ciblées

"Les aides publiques, quelle que soit leur forme, ont été nécessaires et le sont encore", avance Jean-Christophe Dehalu, économiste de l'UWE, dont 50% des membres affichent des perspectives très sombres. "La question de les supprimer aujourd'hui ne doit même pas se poser, même si l'on sait que l'enveloppe budgétaire n'est pas extensible ni éternelle."

Depuis le premier confinement, les aides publiques, notamment wallonnes se font plus précises et mieux ciblées. "C'est nécessaire et utile", constate encore Dehalu. "Ce n'était sans doute pas possible en mars, vu l'urgence de la situation. Les aides actuelles, même limitées, sont donc aujourd'hui mieux adaptées aux besoin réels.

Une ombre au tableau des aides publiques généralement appréciées: les délais de mise en oeuvre entre le moment de la décision et sa mise en application. Mais la situation s'améliore, disent les membres des deux associations professionnelles. Plus critique par contre est le jugement sur l'accord passé entre le Fédéral et Febelfin pour faciliter l'accès au crédit des entreprises. Le système s'est finalement avéré complexe, plein de freins et peu efficace, remarque Dehalu.

"Pour cette deuxième vague, le système est plus précis et sans doute mieux adapté, mais il est aussi plus compliqué. Du coup, on est toujours dans le flou. Les banques attendent les détails et cela commence à devenir inquiétant", estime Arthus de Bousies, le patron de Bister

Relance

Mais de l'avis général des entrepreneurs, il ne faudrait pas que les aides publiques s'arrêtent à court terme. Au contraire. D'abord parce que certains secteurs, comme la construction par exemple, ont traversé la crise dans une relative sérénité, grâce aux commandes antérieures. "Mais on craint un effet retard de l'inertie prise ces derniers mois. Très peu de permis ont été délivrés. Cet effet retard n'est pas nécessairement pris en compte, alors que la construction est primordiale dans une politique de relance", exprime Frédéric Coorman, porte-parole du groupe Eloy.

"On craint un effet retard de l'inertie prise ces derniers mois. Très peu de permis de construire ont été délivrés. Cela va se sentir dans le courant de l'année prochaine."
Frédéric Coorman
Porte-parole de Eloy

"Il faut transformer cette crise et la dynamique qu'elle crée pour mettre au point un plan de relance ambitieux et pérenne", réclame l'économiste de l'Union wallonne.

Les initiatives ne manquent pas pour l'instant avec "Get up Wallonia", par exemple, les fonds Feder ou le plan de relance européen. "Il faut rester dans une dynamique de création d'activités économiques innovantes et performantes", estime encore Dehalu.

CEO de AMB Ecosteryl, une entreprise qui fabrique des machines de destruction de déchets médicaux, Amélie Matton va dans le même sens. "Je ne sais pas si c'était tout à fait opportun de créer une filière de production de masques en Belgique. Peut-être valait-il mieux diversifier les sources d'approvisionnement et consacrer cet argent à des activités plus créatrices de valeur."

Nancy Fraipont insiste aussi sur cette nécessaire relance. "Il faudra faciliter l'investissement. Les entreprises auront besoin de capitaux pour rebondir. Il y a encore plein de qualités dans nos entreprises, il faut les encourager.

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