interview

"La rue au Beurre doit devenir une destination mondiale"

©Dieter Telemans

Interview | Jacques, Arnaud et Brice Wittmann, horlogerie-joaillerie De Greef

À deux pas de la Grand-Place, au sein de cette bijouterie-horlogerie de presque 170 ans, les deux frères Wittmann, Jacques et Arnaud, préparent petit à petit la relève en la personne de Brice Wittmann, représentant de la 7e génération.

Comment s’est passée l’arrivée de la 7e génération au sein de l’entreprise familiale?

B: Même si j’avais voix au chapitre, ce n’est qu’à l’occasion des discussions autour du projet d’agrandissement de la boutique que j’ai décidé de rejoindre l’entreprise. Cela m’a intéressé.

J: Nous, nous avons attendu que Brice ait envie de venir. Mettre une sorte de pression générationnelle sur les épaules de nos enfants, c’est une très mauvaise chose. On a qu’une seule vie. Il faut faire ce qui nous plaît à 100%.

Ensemble, quel est votre objectif?

J: Faire de De Greef une destination mondiale.

CV express

En 1848De Greef ouvre ses portes.

Elle a accueilli des clients tels que René Magritte ou Jacques Brel.

En 1998, les deux frères reprennent l’entreprise familiale.

Depuis une dizaine d’années, l’enseigne est fournisseur de la Cour de Belgique.

En 2016, ils lancent avec Jaeger-LeCoultre une montre en édition limitée en hommage à Magritte.

Un projet très ambitieux…

J: Quand j’ai commencé il y a 25 ans, j’ai lu un livre qui s’appelait "La saga des Cartier". L’on pouvait y lire que, de 1920 à 1930, le monde entier venait rue de la Paix (où se trouve la boutique mythique de la maison Cartier, NDLR), des tsars aux pachas, en passant par les grandes fortunes américaines. Si, à l’époque, alors qu’il fallait prendre le bateau et que cela prenait 15 jours, c’était déjà possible, pourquoi ne pas parvenir à ce que le monde entier vienne rue au Beurre (où se situe De Greef, NDLR). De Moscou, ce n’est qu’à 2-3 heures!

Pourquoi ne pas ouvrir directement des boutiques à l’étranger?

J: Beaucoup de nos marques nous l’ont suggéré. Nous avons refusé. Parce que quand vous ouvrez plusieurs magasins, vous perdez la relation privilégiée que vous avez avec les clients. Vous devenez des gestionnaires. Et ça, ça ne nous a jamais intéressés.

La rue au Beurre est donc au centre de votre stratégie?

A: Oui. C’est pour cela que nous avons décidé d’investir près de 2 millions d’euros afin d’agrandir la boutique et de pouvoir accueillir les clients de manière plus personnalisée au sein d’un salon privé.

Vous devez tenir compte du fait que le bâtiment est classé…

A: En effet. En 1953, Jacques Dupuis (architecte belge de l’après-guerre, NDLR) a entièrement dessiné le magasin, et ce, de façon très avant-gardiste pour l’époque. Pour arriver à un compris avec la Région dans le cadre des travaux de rénovation, cela a pris quasiment deux ans et demi. Mais, de toute manière, le but pour nous n’était pas de tout jeter. Ce magasin fait partie de notre âme.

En parlant d’âme, De Greef est dans le giron familial depuis presque 170 ans. Qu’est-ce que cela vous apporte?

A: La confiance des clients, mais aussi l’existence d’une structure forte.

J: Et ça, cela ne s’invente pas. Nous avons eu la chance de recevoir l’éducation que nos parents nous ont donnée, chose impossible à obtenir du jour au lendemain. Cela constitue une espèce de fonds de commerce qui se transmet de génération en génération et qui contribue ensuite à la valeur ajoutée du service que nous proposons.

Quels sont les défis auxquels vous devez faire face aujourd’hui?

A: Le monde est devenu tellement petit que l’on peut tout avoir partout. Il est donc nécessaire de se différencier par rapport à la concurrence. Pour y parvenir, nous ne proposons que des produits qui nous passionnent, aussi bien en joaillerie qu’en horlogerie. En bijouterie, nous avons développé une marque "De Greef" qui nous permet de proposer quelque chose de différent dans un secteur où chacun se copie l’un l’autre.

Comment se portent vos activités aujourd’hui?

A: Pas trop mal, même si nous connaissons un petit creux cette année à la suite des attentats et du contexte actuel en Belgique et à Bruxelles. Mais, de toute façon, nous, c’est le long terme que nous visons.

J: Oui. Et pour l’avenir, nous sommes très confiants, surtout quand on regarde d’où nous venons. Cela fait 20 ans que nous avons repris la boutique. Depuis lors, nous avons connu une croissance qui tourne autour de 15 à 20% par an. Nous sommes passés de 2 à 16 millions d’euros de chiffre d’affaires. Quand vous ramenez cela en franc belge, c’est surréaliste!

Qu’est-ce qui a changé par rapport à vos débuts?

J: Il faut s’intéresser aux choses, rencontrer des gens, discuter,… afin de ne pas vivre en vase clos. Dans le passé, on ouvrait simplement son petit volet. Aujourd’hui, un commerçant ne peut plus être qu’un commerçant. Il faut se tenir au courant de ce qui se passe dans le monde entier. Il faut savoir ce qu’aime un Chinois, un Brésilien, un Américain, un Africain, un Russe,…

Bruxelles

"À long terme le piétonnier est une très bonne chose"

Située en plein cœur de Bruxelles, entre la Grand-Place et la Bourse, la maison De Greef est liée, bon gré mal gré, à l’évolution du quartier dans lequel elle est implantée. À la question de savoir ce que pensent les Wittmann du futur piétonnier, ils répondent à contre-courant du discours ambiant: "à long terme, ce piétonnier est une très bonne chose." Selon eux, la transformation était nécessaire. En effet, les touristes qui visitent la capitale y passent très peu de temps. Il est donc impératif que leur expérience, aussi brève soit-elle, soit la meilleure possible. "Comme pour une boutique, une ville est un commerce", analyse Jacques Wittmann. Or, le commerce Bruxelles-centre n’avait en l’état pas fière allure. "Le boulevard Anspach était un véritable chancre", poursuit le spécialiste en horlogerie. Pourtant, de la rue Antoine Dansaert en passant par le Boulevard Anspach et la Grand-Place, en remontant jusqu’au Sablon, il est possible de proposer une belle promenade aux touristes. En bref, Arnaud Wittmann explique que "Bruxelles avait pris pas mal de retard par rapport à d’autres villes européennes". "Il était donc temps que des investissements soient faits", selon lui.

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