interview

La SRIW prête à lancer une plateforme dédiée à l'industrie

©CORALIE CARDON

Le holding public wallon spécialisé dans les grandes entreprises a gonflé d’un gros milliard et s’intéresse de plus près au secteur agro-alimentaire. Son patron Olivier Vanderijst nous explique comment et pourquoi.

La Société régionale d’Investissement de Wallonie (SRIW) est devenue plus industrielle à l’issue du lifting de son capital, réalisé fin décembre dernier dans le cadre de la réforme des outils économiques publics wallons. Elle a aussi bouclé un exercice marqué par une activité intense avec une quarantaine d’injection de fonds, pour plus de 170 millions d’euros au total. Olivier Vanderijst, qui préside son comité de direction, détaille sa mue organique, lève un coin du voile sur ses résultats et pointe les nouveaux secteurs prioritaires.

Pourquoi la SRIW a-t-elle augmenté son capital d’un peu plus d’un milliard d’euros ?

"Ces quatre entreprises (FN, Ethias, Sonaca, Safran Aero Boosters, NDLR) devraient toutes verser un dividende cette année et contribueront dès lors à nos bons résultats."
Olivier Vanderijst
président du comité de direction, SRIW

Olivier Vanderijst: La Région wallonne a apporté à la SRIW ses participations historiques : FN (100% du capital), Sonaca (93%), Safran Aero Boosters (31%) et Ethias (31%) qui, suite à une série d’opérations successives, ne sont plus détenues en mission déléguée pour la Région mais sont devenues des participations entièrement détenues par la SRIW. Au cours de ce mois, on va supprimer trois filiales, Wespavia, Sowaspace et Fiwapac, qui portaient jusqu’ici ces participations. Cela fait partie de la simplification de nos structures et cela clarifie nos responsabilités, puisque ces sociétés intègrent le périmètre de la SRIW. Comme le soulignait récemment Guberna, l’institut belge des administrateurs, quand des pouvoirs publics détiennent des participations via un centre d’expertise professionnel, il est préférable qu’elles soient détenues par ce dernier. Cela pourra constituer la base d’une plateforme dédiée à l’industrie, avec d’autres participations comme Prayon ou CMI, plateforme qui pourra aussi servir plus tard à établir des relations avec des start-ups… Cela a un impact sur nos chiffres: notre capital social passe de 0,5 à 1,7 milliard d’euros. L’ensemble de nos participations totalisent aujourd’hui 2,2 milliards à leur valeur d’acquisition et notre total bilan, 2,6 milliards. Ces quatre entreprises devraient toutes verser un dividende cette année et contribueront dès lors à nos bons résultats. Par le passé, on a souvent posé la question: cela a-t-il du sens que les pouvoirs publics viennent au secours des entreprises en difficulté ? On voit ici que l’intervention des pouvoirs publics a permis de préserver ces sociétés, de maintenir leur centre de décision en Wallonie et de faire croître leurs activités. Cela montre l’utilité d’outils publics, y compris dans le retournement d’entreprises en difficulté.

La direction de Sonaca a pourtant convoqué un conseil d’entreprise extraordinaire pour lundi : n’y a-t-il pas du souci à se faire dans son cas?

"Le management (de Sonaca, NDLR) a défini un plan stratégique à trois ans qui prévoit à la fois une adaptation de l’organisation et la recherche de nouveaux relais de croissance."
Olivier Vanderijst
président du comité de direction, SRIW

Non, ils ne vont pas annoncer de plan de restructuration, mais un plan stratégique sur 3 ans. Je n’ai pas à donner de détail à ce sujet, le CEO Bernard Delvaux les réserve pour les syndicats. Ce que je peux dire, c’est que comme les actionnaires privés, les actionnaires publics doivent s’assurer d’avoir un excellent management. C’est le cas à Sonaca. Et pas plus que les privés, les actionnaires publics ne protègent les entreprises contre les réalités économiques et commerciales. Concernant Sonaca, il n’y a pas de nouvel avion en développement chez les avionneurs. Les ventes d’A380 et d’A400M sont plus faibles qu’estimé initialement, mais les ventes d’A320 et d’A350 sont excellentes. Ce sont toutefois des programmes existants, dans de gros volumes, avec donc une pression sur les prix. Le management a défini un plan stratégique à 3 ans qui prévoit à la fois une adaptation de l’organisation et la recherche de nouveaux relais de croissance. C’est sa responsabilité de le faire, pour assurer la pérennité de la société. Mais on n’est pas ici dans une situation telle que celles évoquées dans plusieurs autres grandes entreprises ces derniers jours.

Combien la SRIW a-t-elle investi en 2018 ?

Nous avons investi 172 millions d’euros : 101 millions sous forme de prêts et 71 millions en capital. C’est notre deuxième plus haut montant après 2017, année où on avait investi 85 millions dans Sonaca qui avait racheté LMI aux Etats-Unis. Nos trois plus gros investissements ont été effectués dans l’éolien offshore (SeaMaid), dans un prêt à CMI et via une augmentation de capital chez Sonaca.

Quels secteurs ont retenu votre attention ?

"On doit encore développer davantage notre activité en matière de transmission."
Olivier Vanderijst
président du comité de direction, SRIW

On a consolidé nos points forts. On a injecté 32 millions dans 23 entreprises et deux fonds de biotechnologie ; à fin 2018, on totalise, en valeur d’acquisition, pour 176 millions d’euros dans 38 entreprises et cinq fonds biotech. C’est notre plus gros secteur en nombre de sociétés. On a également investi 32 millions dans la transition énergétique et l’environnement, dont l’opération dans le parc offshore SeaMaid. Aujourd’hui, on est actif dans cinq parcs offshore et on est " propriétaire " de 127 mégawatts installés en Mer du Nord. On est au capital d’acteurs de l’efficacité énergétique comme Opinum, Haulogy et Coretec. On a investi 34 millions dans l’aéronautique, le spatial et la défense, puis 20 millions dans l’agro-alimentaire, avec des sociétés comme la Malterie du Château (malt), Mydibel (frites), Invineo (machine à vins), Chocolat Libert, et des brasseries comme Val-de-Sambre et Brasserie de Bastogne. On a suivi quelques dossiers plus technologiques, comme Tessares (qui permet de couvrir en télécom les zones peu desservies) et High Care (maintenance prédictive). On a par ailleurs libéré une dizaine de millions pour des fonds : Vesalius et Newton Biocapital dans la biotech, Serena I et II dans la technologie, Gingko dans l’assainissement des sols et Innovation Fund dans la chimie. Bref, en termes de variété des produits, on est déjà fort agile.

Ce qu’il reste à améliorer ?

On doit encore développer davantage notre activité en matière de transmission. En 2018, on a financé le rachat du groupe de construction Ronveaux par Wanty. On pourrait se montrer plus actif, notamment pour des transmissions à mener en deux étapes : en entrant au capital dans un premier temps, en aidant le vendeur à préparer l’opération. On est aussi confronté à une évolution toujours plus rapide des business models. On assiste aujourd’hui à un phénomène de décloisonnement des modèles d’affaires, où les sociétés changent très vite de position dans la chaîne des valeurs : une banque peut devenir concurrente des " Gafa " (les géants de l’internet , NDLR) dans les modes de paiement, mais aussi des Fintechs, tout en se lançant elle-même dans une activité de plateforme de transactions… Autre exemple : la maison connectée devient l’enjeu d’une concurrence entre " utilities ", Gafa et opérateurs télécoms. Quant au commerce de détail, il est sévèrement disrupté par le commerce électronique… Et le financement s’internationalise aussi de plus en plus. Voyez les biotechs, qui attirent de plus en plus de fonds étrangers. On doit approfondir notre réflexion stratégique afin de devenir plus qu’un acteur de financement : on doit à la fois apporter une solution financière globale dans certains dossiers et aide les entreprises à anticiper ou poursuivre leur croissance.

Allez-vous aussi bouger les lignes du côté des secteurs ?

"On doit se renforcer dans l’agro-alimentaire, qui connaît une forte mutation, dans l’industrie 4.0 et dans le spatial."
Olivier Vanderijst
président du comité de direction, SRIW

A côté de nos secteurs forts, on doit se renforcer dans l’agro-alimentaire qui connaît une forte mutation, dans l’industrie 4.0 et dans le spatial. Dans l’agro-alimentaire, on assiste à l’émergence de nouveaux modes de consommation, au développement de l’agriculture urbaine, à l’immixtion de la technologie et de l’e-commerce, au déploiement des circuits courts, à l’envol du bio… Les menus des restaurants, qui n’ont quasi pas changé depuis 40 ans, sont en train d’être réécrits : dans dix ans, je parie qu’on n’y trouvera plus aucun des mets d’aujourd’hui. Bref, on doit accroître notre force de frappe en ce domaine.

Les fonds français Serena et Partech, dans lesquels vous avez injecté une mise, ont-ils réalisé leurs premiers investissements en Wallonie ?

Oui, Serena a investi 3 millions dans Elium, une société spécialisée dans la gestion documentaire, tandis que Partech a mis des fonds dans E-Peas, une start-up de Louvain-la-Neuve qui a mis au point un système de recharge de batteries en utilisant l’énergie ambiante (pour des capteurs dans l’internet des objets). Partech a permis à cette occasion de fédérer trois investisseurs français dans le tour de table d’E-Peas : CEM Tech, JC Decaux et Airbus Venture.

Avez-vous contribué à faire émerger un écosystème wallon du numérique, comme vous l’annonciez il y a deux ans ?

Le flux de nouvelles initiatives est toujours au rendez-vous dans le numérique. Chez Wing, on a continué d’accueillir une centaine de porteurs de projets l’an dernier, comme en 2017. Wing a investi 8,5 millions dans 62 start-ups. A l’autre bout de la chaîne, il y a des sociétés comme Odoo, Elium, Haulogy, Qualifio ou E-Peas qui se développent bien dans ce secteur. Ceci dit, il faudrait avoir davantage de sociétés passant à la vitesse supérieure, avec des tours de table de 5 millions et plus pour accélérer leur croissance. On voit des projets se multiplier, comme les B-Code à Liège et Charleroi, l’Ecole 42 à Bruxelles… Il faut probablement accroître les collaborations entre les start-ups et les sociétés industrielles matures.

Quels résultats avez-vous réalisés en 2018 ?

C’est un peu tôt pour le dire. L’an dernier, nous n’avons pas enregistré d’exit comparable à celle d’Ogeda en 2017. Si l’on tient compte de notre nouveau périmètre (avec FN, Ethias, etc.), on a réalisé un bénéfice net de quelque 50 millions. Pas comparable avec 2017, où le deal Ogeda nous avait rapporté 63 millions, ce qui avait porté notre profit net à cent millions.

Comment faire émerger des champions wallons à plus d’un milliard de chiffre d’affaires ? Sur vingt sociétés milliardaires en Belgique, on en compte que deux en Wallonie contre la majorité en Flandre…

"Voyez le temps qu’IBA a dû patienter avant d’enregistrer son premier projet en Wallonie. C’est révélateur d’une sorte de timidité à oser donner une référence domestique à nos entreprises."
Olivier Vanderijst
président du comité de direction, SRIW

Le patron wallon est peut-être plus attentif à maintenir le contrôle de son entreprise et à le transmettre dans sa famille, alors qu’en Flandre, son homologue est plus disposé à ouvrir son capital pour croître plus rapidement, voire à la vendre pour en créer une nouvelle ensuite. Il y aurait une plus grande rotation du capital au nord du pays. Beaucoup d’entreprises wallonnes affichent néanmoins une forte croissance… L’économie wallonne s’est construite petit à petit en partant de plus bas que la Flandre après les crises du charbon et de l’acier. Je n’ai en revanche guère l’impression qu’elles ont plus de mal à trouver du financement ni qu’elles sont moins bien positionnées dans la chaîne de valeur.

Le marché wallon est aussi plus étroit…

Il faut s’internationaliser et c’est plus facile au départ d’un marché domestique plus important. Voyez le temps qu’IBA a dû patienter avant d’enregistrer son premier projet en Wallonie. C’est révélateur d’une sorte de timidité à oser donner une référence domestique à nos entreprises. Si IBA était française, il est probable que les dix premiers hôpitaux de l’Hexagone seraient déjà dotés d’une protonthérapie. Maos ne soyons pas négatifs : d’ici cinq ans, le nombre de champions wallons aura triplé. Le monde politique est convaincu, je crois, de la nécessité de favoriser leur éclosion et qu’ils doivent aller à l’international. En France, trois outils sont toujours mis en œuvre pour développer de nouveaux secteurs : la recherche, les marchés publics et la normalisation (les règles applicables aux produits). En Wallonie, si on est attractif dans la recherche, on doit aller plus loin sur les deux autres plans.

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