interview

"Le tax shift ne va pas compenser l'écart salarial"

©Anthony Dehez

À la tête de l’Union wallonne des entreprises depuis jeudi, Yves Prete pousse le gouvernement fédéral à aller plus loin dans la baisse des charges sur les salaires. Il plaide aussi, côté wallon, pour une réforme intelligente des aides à l’emploi.

Que représente pour vous cette nomination à la tête de l’Union wallonne des entreprises?
Dans mon esprit, on doit toujours essayer un jour de rendre à la société ce qu’elle vous a donné. Je vais faire une comparaison audacieuse avec ma passion pour le rugby. Quand j’étais joueur de rugby, j’étais bien content qu’il y ait à la fédération de rugby des dirigeants bénévoles. Quand je suis devenu un peu plus âgé, je suis devenu dirigeant de club et dirigeant de la ligue francophone de rugby. Je suis un peu dans le même état d’esprit. Je peux amener quelque chose à l’UWE pour essayer de développer l’esprit entrepreneurial wallon, développer les entreprises. C’est bien de m’engager à ce moment-ci de ma carrière. J’y vais sans aucune ambition personnelle. J’ai 61 ans, je ne vais plus changer de fonction, probablement. Mais pour la Wallonie, les entreprises sont importantes. Il faut les défendre. Et les Wallons se porteront mieux si les entreprises se portent mieux.

Quels seront les axes forts de votre mandat?
L’UWE a depuis 4 ans une stratégie basée autour d’un plan intitulé Ambition 2020. Je compte pérenniser les quatre axes de ce plan (croissance des entreprises, un marché du travail de qualité, un climat social constructif en Wallonie et une bonne gouvernance publique). Le monde est très imprévisible. La Wallonie toute seule ne peut influencer les affaires du monde. Nous devons travailler à la croissance des entreprises, avoir un personnel bien formé, un climat social serein et une gouvernance publique seine.

"Quand je vois les mesures prises par François Hollande, elles ne sont pas éloignées des mesures que nous prenons en Belgique."

Y a-t-il encore beaucoup de travail?
Il y a encore énormément de boulot. Même s’il y a un léger mieux, nous avons toujours une croissance trop faible pour améliorer nos deux problèmes: le PIB par habitant est sous les 80% de la moyenne européenne et le taux de chômage est trop élevé. Nous sommes des créateurs de richesses. Nous essayons de développer nos entreprises. Mais l’UWE n’est pas le gouvernement. Nous devons convaincre les autres partenaires de prendre des mesures pour aider les PME à croître. Nous sommes satisfaits de voir qu’il y a deux plans pour les PME: le plan wallon Small Business Act et le plan fédéral du ministre Willy Borsus. Le pacte d’excellence dans l’enseignement est aussi une très bonne chose. Le plan Marshall est également un outil remarquable qui insiste sur l’innovation et la créativité.

Le monde politique a donc fait sa part du travail...
NON, non, tout n’est pas fait… Les coûts salariaux doivent revenir à un niveau acceptable. Aujourd’hui, on a toujours un écart salarial énorme par rapport à nos voisins.

Les mesures fédérales prises récemment dans le cadre du tax shift sont donc, selon vous, insuffisantes?
Le tax shift va dans le bon sens mais il ne va pas non plus compenser l’écart salarial. Aujourd’hui, 54% de la richesse produite en Belgique est accaparée par les coûts de fonctionnement de l’État. On peut faire des économies partout. Et je ne vois pas pourquoi la sécurité sociale devrait être un tabou.

À la tête de l’entreprise Techspace Aero depuis 2011, Yves Prete a été désigné jeudi par l’assemblée générale de l’Union wallonne des entreprises (UWE) pour remplacer Jean-François Heris (AGC) à sa présidence. Industriel pur jus comme Jean-François Heris, Yves Prete se démarque néanmoins par le profil des activités de pointe de Techspace Aero.

Cette filiale du groupe français Safran est spécialisée dans les moteurs aéronautiques et spatiaux. Ingénieur civil électromécanicien de formation, cet ancien joueur de rugby – il a aussi été président du Rugby club de Visé et président de la Ligue belge francophone de rugby – a débuté sa carrière d’ingénieur en 1979 chez FN Moteurs (devenue Techspace Aero).

L’arrivée de la N-VA au Fédéral a-t-elle, selon vous, permis de faire bouger certaines lignes?
Je ne crois pas. Je n’aime pas trop parler politique… Les solutions de bon sens s’imposent. L’opposition socialiste critique mais c’est son rôle. Quand je vois les mesures que prend François Hollande en France, elles ne sont pas tellement éloignées des mesures que nous prenons en Belgique. Les mesures prises par le gouvernement actuel sont peut-être différentes mais les gens ont la mémoire courte. On critiquait beaucoup les mesures prises par le gouvernement précédent d’Elio Di Rupo.

Quelle mesure attendez-vous encore de pied ferme?
Notre handicap salarial est un très gros problème. Et il frappe surtout les gens qui sont peu formés. Ne pas prendre de mesures sur le handicap salarial est antisocial. Ce ne sont pas les ingénieurs qui ont des difficultés à trouver du boulot. Ce sont les gens qui n’ont pas de formation. On a un handicap de 16% par rapport à nos voisins. Avec ce tax shift, on va gagner quelques pour-cents mais on ne va pas résorber complètement cet écart salarial.

Certains estiment que ce tax shift favorise les entreprises et les patrons…
Ça, cela m’énerve… En quoi baisser les charges sur les salaires est chouchouter les patrons? Baisser ces charges, c’est chouchouter les employés. Lorsqu’on fermera une entreprise parce que les charges sont trop élevées, dira-t-on qu’on a chouchouté les patrons? Non, on dira qu’on pénalise les employés. Ces baisses ne sont pas des cadeaux aux patrons. Ce sont des slogans mais c’est faux. Une entreprise qui survit et qui croît, c’est bon pour les employés.

On parle beaucoup du tax shift du Fédéral. Qu’attendez-vous du gouvernement wallon?
Une réforme sur les aides à l’emploi est en discussion. On peut faire une sorte de tax shift wallon via les aides à l’emploi. C’est une opportunité de bien orienter des moyens publics au profit de l’emploi. Ces moyens doivent être utilisés pour l’aide à l’emploi productif. Si ces aides sont utilisées uniquement pour l’emploi dans le secteur non marchand, cela va aggraver le problème wallon qui est que l’emploi public reste trop important par rapport à l’emploi privé.

Le monde patronal wallon va-t-il pousser les entreprises à engager des réfugiés?
L’UWE n’a pas pris de position. Les réfugiés viennent d’arriver. Faut-il faire de la discrimination positive entre un réfugié et un autre demandeur d’emploi qui se présente dans mon entreprise? A priori, je prendrai le meilleur des deux CV. Tout le monde a la même chance. On ne va pas changer la structure de l’emploi en Belgique parce qu’il y a des réfugiés. Il ne faut pas traiter le problème des réfugiés de façon économique. C’est un problème humanitaire.

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