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Le travail de nuit, cet obscur objet du désir

©BELGAIMAGE

La nuit porte conseil... Mais le travail de nuit? Ils sont nombreux à penser que son extension aiderait la Belgique à combler son retard dans le commerce en ligne. L'enjeu concerne aussi un paquet d'emplois, mais tout cela a un prix.

Le travail de nuit dans le commerce en-ligne monopolise aujourd'hui bien des énergies. C'est à lui, ou plutôt aux barrières qu'on y met, que la Belgique devrait son retard dans le commerce numérique par rapport aux pays voisins. La France, l'Allemagne et surtout les Pays-Bas accueillent en effet une série de centres logistiques aux abords de leurs frontières avec la Belgique, tandis que de grandes plateformes d'e-commerce desservent notre pays depuis leurs territoires. Et comme la crise pandémique a dopé les ventes en-ligne, la part de ces chiffres d'affaires qui nous échappe pour filer à l'étranger a forcément enflé elle aussi. Du coup, le gouvernement fédéral s'est emparé du sujet et, dans le cadre de la confection de son budget 2022, il a tenté de prendre des mesures pour faciliter le recours au travail de nuit sous nos latitudes. Il n'y a pas entièrement réussi, faute d'avoir convaincu le partenaire socialiste en ses rangs, mais il a néanmoins tracé une sorte de mini-feuille de route. Charge à la table ronde qu'il va ouvrir aux partenaires sociaux de concrétiser les mesures d'assouplissement proposées. S'ils n'y arrivent pas, le fédéral reprendra la main le 22 mars prochain...

Entre autres balises, le gouvernement De Croo a proposé de faciliter l'introduction du travail de 20 à 24 heures, d'étudier la possibilité d'introduire le travail de nuit de manière individuelle pour les travailleurs qui le souhaitent, et de permettre d'expérimenter des nouvelles manières de travailler (de nuit...) avec des employés et ouvriers volontaires dans des entreprises. Il veut aussi remettre au goût du jour des mesures déjà lancées sous un précédent gouvernement par Kris Peeters, alors ministre en charge de l'Emploi et de l'Économie, telles que la signature d'une seule organisation syndicale pour entériner une convention sur le travail de nuit et l'automaticité de la modification du règlement de travail. Toutes mesures à discuter lors de cette table ronde, qui reste à convoquer.

40.000 emplois à perdre au total?

Un programme a priori sensé et alléchant, compte tenu des enjeux en termes de chiffre d'affaires et d'emplois, qu'on risque d'engranger ou de perdre selon que notre pays refera ou non son retard dans l'e-commerce. Comeos, la fédération du secteur du commerce et des services, estime que 20.000 emplois directs ont déjà été perdus parce que nous avons loupé le premier train du développement du digital, et ajoute qu'on risque d'en perdre 20.000 de plus à l'heure du deuxième train...

"Il y a sept ans a démarré le train du secteur non alimentaire, souligne son CEO Dominique Michel. Nous ne l'avons pas pris, et nous y avons perdu des parts de marché et de l'emploi. Aujourd'hui, la crise du coronavirus a accéléré l'arrivée du second train, celui de l'alimentaire: ce sont, par exemple, les livraisons de repas à domicile. Pensez qu'un acteur néerlandais dans le domaine de la viande a déjà pris 15% du marché en Flandre! Cela va exploser, c'est clair, et si nos supermarchés ne sont pas capables de réagir là-dessus, ils vont se faire laminer."

2 X 20.000
emplois
Selon Comeos, le retard enregistré par la Belgique lors du premier boom de l'e-commerce dans le non-alimentaire a coûté 20.000 emplois directs. Et si le pays loupe le second, il perdra 20.000 autres emplois directs.

La table ronde ne soulève pourtant pas un énorme enthousiasme, ni de la part des organisations d'employeurs comme Comeos et la FEB, ni du côté des syndicats. "On va rejouer la même pièce qu'en 2015", dit Delphine Latawiec, la responsable nationale du secteur commerce à la CNE (chrétien). Cette année-là, sous l'impulsion du ministre Kris Peeters (encore lui), employeurs et syndicats avaient conclu une convention collective cadre permettant le travail de nuit dans les entreprises qui le souhaitent, moyennant un accord avec les syndicats. "Pour autant qu'on négocie des conditions en termes de statut et de salaire plus importantes qu'en journée, précise Delphine Latawiec, car travailler de nuit n'est pas anodin: diverses études ont montré que cela a un effet sur la santé et le bien-être", ce qui mérite une compensation.

L'accord de 2015 resté sans effet

Seulement voilà, en 2016, aucune entreprise du secteur n'a conclu d'accord en ce sens. Et le gouvernement n'a pas tenu sa promesse d'agir si, au bout d'un an, rien n'avait bougé. "En l'absence d'accord, Kris Peeters nous avait dit qu'il imposerait un système d'automaticité sans plus d'obligation, pour l'entreprise, que de passer par un accord avec les syndicats au plan sectoriel. Mais il n'a rien fait", pointe Dominique Michel.

Quelques entreprises ont, après, tout de même conclu un accord, mais elles se comptent sur les doigts d'une main. Il s'agit du distributeur Colruyt, du géant du meuble Ikea, du groupe de magasins de chaussures Torfs et du groupe d'électroménager Vanden Borre. Le plus important d'entre eux, Colruyt, l'a signé à la fin du mois de mai dernier, et il est entré en vigueur le 1er juillet.

Sursalaire ou blocage?

Selon les syndicats, tout se résume à une question salariale. Si les employeurs n'ont pas saisi la perche tendue en 2015, c'est parce qu'ils estimaient les sursalaires revendiqués pour le travail de nuit trop élevés. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'ils revendiquent une redéfinition du travail de nuit avec la période de nuit proprement dite débutant à minuit plutôt qu'à 20 heures – un point qui semble repris par le gouvernement De Croo –, parce que cela leur ferait gagner 4 heures à moindre coût.

Du côté des employeurs, on voit les choses autrement. "Dans les entreprises, il y a des travailleurs qui se portent volontaires pour le travail de nuit, bien entendu avec des avantages financiers et des récupérations à la clé. Il y en a même beaucoup, mais tout est bloqué par les syndicats au niveau sectoriel (pas par leurs représentants dans les entreprises), pour des raisons idéologiques, souligne Dominique Michel. À ce propos, qu'on doive négocier avec une seule ou trois organisations syndicales ne change rien au problème: ils défendent les mêmes positions."

"Dans les entreprises, il y a des travailleurs qui se portent volontaires pour le travail de nuit. Il y en a même beaucoup, mais tout est bloqué par les syndicats au niveau sectoriel."
Dominique Michel
CEO de Comeos

"J'irai à la table ronde, ajoute le dirigeant de Comeos, je ne refuse pas de parler avec qui que ce soi, mais est-ce le moment de l'organiser? Nous étudions l'avènement du commerce en-ligne depuis 2014 et rien n'a été fait, depuis, pour augmenter la flexibilité et adapter les structures en Belgique. On a dix ans de retard et la table ronde va encore nous faire perdre des mois. On sait ce qu'il faut faire et on sait quels garde-fous poser pour éviter que cela devienne une jungle sociale comme au Royaume-Uni."

Au Setca (employés, socialiste), la présidente Myriam Delmée répond à Dominique Michel qu'elle est demandeuse d'une table ronde depuis des années. "Avec tous les intervenants du commerce en-ligne, et pour débattre de l'avenir du secteur tout entier." Elle ajoute que "Comeos a toujours refusé de se mettre autour de la table pour aborder réellement la situation du secteur". Ambiance.

À la CNE, "nous sommes ouverts à la table ronde, dit Delphine Latawiec, sans tabou, mais avec des balises et des standards à défendre". Dont les fameux sursalaires, qui vont de 25 à 100% actuellement, selon les tranches horaires et les entreprises. À ce propos, on nous affirme, dans le marché, que Colruyt aurait consenti des sursalaires déraisonnables pour décrocher son accord, et que cela devrait éroder ses marges. Le même topo vaudrait pour Ikea.

L'exemple de Colruyt

Difficile à vérifier. Ce qui est sûr, c'est que Colruyt y aura consacré beaucoup de temps: un an de négociation, selon le groupe, quatre ans, selon d'autres sources. Pour les syndicats, l'accord Colruyt est un bon exemple. "Si l'on transférait la convention Colruyt au niveau du secteur, avec les mêmes conditions, je le signerais tout de suite", dit Myriam Delmée.

"Si l'on transférait la convention Colruyt au niveau du secteur, avec les mêmes conditions, je le signerais tout de suite."
Myriam Delmée
Présidente du Setca

Au siège du groupe à Hal, on nuance son contenu: "On ne peut pas à proprement parler de travail de nuit, souligne sa porte-parole Nathalie Roisin. Il s'agit plus de fenêtres de travail élargies, afin de soutenir la croissance du commerce en ligne (en l'occurrence, notre service des courses en ligne Collect & Go). On peut néanmoins le considérer comme une petite percée dans l'économie belge qui s'adapte ainsi au commerce numérique..." Concrètement, l'accord permet le travail à partir de 5h du matin et jusqu'à 23h. "Le travail de nuit n'est qu'un des aspects de la flexibilité dont nous avons besoin pour rester compétitifs face aux acteurs étrangers", ajoute la porte-parole de Colruyt.

Sous-traitance logistique

Dominique Michel tient le même discours. Ils ont tous en ligne de mire les méga-acteurs des plateformes d'e-commerce, dont l'aire d'activités ne cesse de s'étendre, en commençant à menacer leurs prés carrés domestiques. "Au-delà du travail de nuit, il faut aborder le thème de notre adaptabilité au commerce en-ligne, précise le CEO de Comeos. Si vous êtes une chaîne de supermarchés et que vous voulez lancer un service de livraison de repas à domicile, par exemple, vous devriez demander à une partie de votre personnel, sur base volontaire, de se réorienter vers de nouvelles fonctions adaptées. Actuellement, c'est totalement impossible, sauf moyennant des années de négociations avec les syndicats pour qu'ils acceptent de modifier le règlement de travail."

Il existe une autre solution: recourir à des sous-traitants, ce que nombre de chaînes et commerçants font déjà avec des spécialistes de la logistique. On le sait moins, mais en Belgique, le secteur du transport routier et de la logistique a conclu, depuis des années déjà, une convention collective autorisant le travail de nuit et le week-end. "Une série de sociétés logistiques travaillent durant la nuit entière en Belgique, et recourent à des équipes sur un schéma de deux fois 12 heures le week-end", indique Frank Moreels, le président de l'Union belge du Transport (UBT, qui fait partie de la FGTB et qui représente les ouvriers). "Il y a des accords avec de grosses entreprises comme DHL ou Essers, qui utilisent déjà ce système. Le dialogue social est positif; dans notre secteur, la CCT est respectée par tout le monde." Le système est donc possible et viable, c'est toujours bon à noter.

Mais qui dit sous-traitance logistique, dit aussi... sous-traitance étrangère. "Ces centres se trouvent souvent aux Pays-Bas, dit Dominique Michel. Même bpost, qui jusqu'à preuve du contraire est contrôlé par l'État belge, a installé un de ses centres logistiques outre-Moerdijk." À Roosendaal, tout près de la frontière. Là aussi, les Belges perdent des plumes en chiffre d'affaires et en emplois. "Aux Pays-Bas, il y a beaucoup plus de règles sur le travail de nuit, le travail du dimanche, et en même temps beaucoup plus de flexibilité", relève un expert de l'e-commerce.

Micro-marché

Où chercher la solution? Peut-être en interrogeant un observateur neutre. Telle Greet Dekocker, qui dirige Safeshops, l'ASBL qui publie chaque année, avec The House of Marketing, un baromètre du commerce en-ligne. "Le travail de nuit est un problème pour le secteur du retail, certes, dit-elle, mais le défaut de compétitivité de la Belgique dans l'e-commerce ne se résume pas à cela. Le commerce en-ligne est un business de valeur et de taille. Par rapport à de gros marchés comme la France ou les Pays-Bas, nous n'avons qu'un maigre 6 millions d'âmes en Flandre et 3,6 millions en Wallonie."

"Nous devons exporter davantage nos produits et développer une mentalité d'exportateur, dans le but de faire du volume dans l'e-commerce à l'international pour dégager suffisamment de marges."
Greet Dekocker
Managing director de Safeshops.be

Deux micro-marchés, en somme, car la langue dicte souvent sa loi dans les décisions d'achat des consommateurs. "Les chances des commerçants belges sont, dès lors, à rechercher dans l'exportation, poursuit-elle. Nous devons exporter davantage nos produits et développer une mentalité d'exportateur, dans le but de faire du volume dans l'e-commerce à l'international, pour dégager suffisamment de marges."

On peut faire beaucoup mieux sur ce plan. "Sur la plateforme Bol.com, par exemple, on recense quelque 3.000 commerces belges pour 27.000 néerlandais, soit à peine 10% du total." La plateforme est certes basée à Utrecht, aux Pays-Bas, mais elle opère en effet sur les deux (les trois...) marchés; nos commerçants pourraient donc s'y montrer davantage.

Commerçants exportateurs

"Nous avons déjà loupé le bon moment, le secteur est déjà quelque peu saturé", ajoute Greet Dekocker qui rejoint sur ce point le discours de Comeos. "Mais la partie n'est pas encore perdue. Et dans ce contexte, le travail de nuit est en effet important pour nos commerçants qui se découvriraient exportateurs." Le défi concerne aussi bien les grands que les petits du retail, selon elle.

Dans la pharma, les diamants ou les vêtements, on l'a déjà bien compris. Parmi les petits, "l'entreprise flamande De Gele Flamingo, qui vend des produits et accessoires pour bébés et enfants, s'est lancée dans l'e-commerce en Belgique il y a huit ans, puis s'est remarquablement bien exportée vers la France et les Pays-Bas", cite-t-elle à titre d'exemple. "Le site belge de bijouterie Baunat a fait de même, allant jusqu'à vendre en Chine. C'est donc possible."

Et il reste éventuellement une place à prendre pour une grande plateforme internet de produits alimentaires. "Pourquoi pas en lancer une depuis la Belgique, terre fertile en production d'ingrédients, de plats et de boissons?" suggère la patronne de Safeshops. Pour inverser la tendance et hisser ces secteurs dans les rangs des gagnants, alors que si l'on ne réagit pas, notre industrie alimentaire finira par souffrir elle aussi du retard qu'on aura accumulé dans cet univers en e-...

Le résumé

  • Le gouvernement fédéral veut faciliter le recours au travail de nuit dans l'e-commerce et lance une table ronde avec un "agenda" de mesures à négocier.
  • Pour la fédération des employeurs du commerce Comeos, on va encore perdre du temps alors qu'il y a urgence si l'on veut résorber notre retard dans le non-alimentaire et éviter d'en prendre dans l'alimentaire.
  • Selon les organisations syndicales, l'accord de 2015 sur le travail de nuit devrait suffire pour y aller, mais les employeurs refusent d'assurer le niveau de sursalaire nécessaire.
  • Certaines entreprises commerciales ont pourtant conclu des accords sur le travail de nuit, telles Colruyt, Ikea, Torks et Vanden Borre; c'est donc possible.
  • Pour l'ASBL qui concocte le baromètre de l'e-commerce, on devrait encourager nos commerçants à se muer en exportateurs en ligne.

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