Les Belges trop naïfs vis-à-vis des Chinois?

L’éventuelle prise de contrôle d’Ageas par un conglomérat chinois souligne une nouvelle fois que la Belgique n’a pas de politique de sécurité économique. Pendant ce temps, le reste de l’Europe s’arme contre l’appétit chinois.

Les Chinois veulent-ils manger tout cru la Belgique? C’est peut-être aller vite en besogne, mais la rumeur lancée cette semaine par Bloomberg a fait trembler notre petite communauté financière: Ageas, le plus grand assureur du pays, serait sur la liste de shopping de Fosun, un conglomérat dirigé par Guo Guangchang, également connu comme le "Warren Buffett chinois". Une reprise éventuelle d’Ageas – dont la capitalisation boursière est supérieure à 9 milliards d’euros – en fait la plus grande cible belge dans le collimateur des Chinois. S’y ajoute la dimension symbolique, car les racines de la filiale belge AG Insurance remontent à 1824, soit bien avant la naissance de la Belgique.

Dans un passé récent, un autre conglomérat chinois – Anbang – a déjà acquis dans notre pays un plus petit assureur (Fidea) ainsi que la Banque Nagelmackers. Une acquisition qui apporte son lot de risques. Au début de l’année, les autorités chinoises ont arrêté le patron d’Anbang et nationalisé l’entreprise.

En dehors de la question de savoir si Ageas revêt une importance stratégique pour la Belgique, on constate que notre gouvernement ne peut pour l’instant pas faire grand-chose pour bloquer la reprise d’une entreprise privée. Le ramdam en Flandre autour d’Eandis a finalement abouti à une mesure – même si elle est limitée: la possibilité de refuser à des investisseurs étrangers d’investir dans des institutions qui tombent sous son contrôle, comme les intercommunales. La Sûreté de l’État devra alors s’exprimer à propos du niveau de la menace. Il s’agit entre autres de se défendre contre la pression internationale et de protéger les informations sensibles.

"Cette unique mesure flamande reste limitée, mais c’est déjà quelque chose. Avec Eandis, elle aurait déjà pu faire la différence", estime l’économiste Ivan Van de Cloot, du groupe de réflexion Itinera. Il a réalisé une étude sur la stratégie de sécurité économique de différents pays. Principale conclusion? La Belgique n’est nulle part dans ce domaine.

"Il est grand temps que nous prenions les choses en main et que nous mettions sur papier une politique officielle, poursuit Van de Cloot. D’autres pays européens l’ont déjà fait. Ainsi, pas moins de 12 États membres de l’UE disposent d’un mécanisme permettant de passer au crible les investissements étrangers dans leur pays. La Commission européenne plaide elle aussi pour un encadrement juridique du contrôle des investissements étrangers." Parmi ces 12 pionniers, on trouve l’Allemagne, l’Italie, la France, le Royaume-Uni, l’Espagne, l’Autriche et la Finlande.

Les Pays-Bas n’en font pas partie, mais disposent traditionnellement d’une politique sophistiquée pour tenir à distance les investisseurs indésirables. Jusques et y compris par des déclarations politiques, comme l’a appris à ses dépens bpost lors de son projet (manqué) de rachat de PostNL.

Pas de place pour les naïfs

Pour Herman Daems, président de BNP Paribas Fortis et observateur privilégié du monde des affaires belges depuis de longues années, il est grand temps. "Il est urgent de faire preuve de moins de naïveté dans les discussions sur le libre-échange. Un certain contrôle sur les acquisitions se justifie totalement. Que cela se passe au niveau régional, belge ou européen: nous devons réfléchir sérieusement aux activités économiques que nous souhaitons réellement garder sous contrôle", explique l’ancien professeur d’économie.

"Je comprends l’inquiétude des leaders européens, qui voient des pans entiers de leur économie menacés de tomber dans des mains non européennes. Cela se passe en arrière-plan de rivalités pour le pouvoir mondial", poursuit Daems. Cette lutte – entre l’économie de marché libre démocratique des États-Unis et le capitalisme d’État autoritaire de la Chine – exacerbe encore les inquiétudes. Certains observateurs vont plus loin et y voient une dimension politique explicite, où la Chine souhaite traduire son pouvoir économique en leviers géopolitiques afin d’exporter son modèle étatique autoritaire.

"Nos voisins disposent d’un mécanisme de contrôle pour les investissements étrangers."
Ivan van de Cloot
Itinera

Pour Daems, il est crucial de prendre en compte le contexte géopolitique au moment de décider de la manière de nous comporter face à la vague d’acquisitions des sociétés chinoises. "L’origine de cette vague d’acquisitions réside dans le surplus de la balance commerciale de la Chine, qui exporte bien plus qu’elle n’importe. Pour investir tous ces flux financiers, la Chine se tourne vers l’étranger, car dans le pays, certains secteurs font face à des surcapacités. Un deuxième élément est Donald Trump, qui lutte ouvertement contre la Chine pour s’attribuer le pouvoir mondial. La Chine joue le même jeu, mais en faisant moins de vagues et en essayant d’augmenter son influence en Europe."

Ce dernier élément n’est pas totalement nouveau. Daems fait un parallèle avec les années ’50 et ’60, lorsque les Américains investissaient massivement en Europe. "À l’époque également, certains mettaient en garde contre l’arrivée des Américains. Il y a de grandes différences par rapport à aujourd’hui. Les États-Unis s’intéressaient au grand marché européen, mais ne pouvaient pas y exporter à cause des coûts élevés de la main-d’œuvre aux États-Unis. C’est pourquoi ils ont installé leurs tentes ici, avec des investissements qui ont créé beaucoup d’emplois."

"Il est urgent de faire preuve de moins de naïveté dans les discussions sur le libre-échange."
Herman Daems
Président de BNP Paribas FOrtis


"Les Chinois viennent en Europe avec d’autres objectifs: ils achètent chez nous à la fois des marques mondiales – par exemple le constructeur automobile Volvo – mais aussi la technologie dont ils ne disposent pas chez eux. De plus, l’économie chinoise est une économie d’État, avec de gigantesques plans quinquennaux, qui ont été annoncés en grande pompe", poursuit Daems.

Cette présence formelle du politique est pour Dominik Declercq, qui représente l’industrie automobile européenne en Chine via l’ACEA, une raison de nous montrer encore plus prudents. "L’Europe a raison de filtrer les investissements chinois. Toutes les entreprises chinoises ont un lien avec le Parti communiste ou l’État, explique Declercq, qui vit et travaille en Chine depuis 30 ans. Mais au même moment, le pays et le Parti sont tellement grands qu’il est irréaliste de penser que la Chine pourra réaliser tous ses projets d’investissement nationaux. La Chine est beaucoup trop éclatée. Une centaine de sociétés d’État sont coordonnées à partir de Pékin, certes, mais il existe aussi beaucoup d’autres entreprises dans les provinces, sur lesquelles la capitale n’a aucune prise."

Pour Declercq, une reprise éventuelle d’Ageas ne s’inscrit pas dans un grand plan chinois destiné à acquérir une influence stratégique. Il estime que la majorité des acquisitions chinoises en Europe au cours des cinq dernières années étaient "innocentes". Dans ce cas, pourquoi défendre l’idée d’un screening? "Pour vérifier si le repreneur dispose d’un business plan sérieux et si son objectif n’est pas d’exporter la technologie en Chine pour ensuite fermer l’entreprise ici. Par ailleurs, nous voulons éviter que certaines technologies de pointe – comme les moteurs d’avion Rolls-Royce – se retrouvent dans des mains chinoises. Ce sont des activités stratégiques pour l’Europe."

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