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Les entreprises belges n'ont qu'une faible marge de manœuvre face aux pénuries

Le secteur des pâtes alimentaires (ici une usine de Barilla) doit non seulement composer avec les déséquilibres offre-demande accompagnant la sortie de crise, mais aussi avec les conséquences des dérèglements climatiques sur les récoltes. ©Bloomberg

Au sortir de la crise, le boom de la demande touche davantage le secteur alimentaire, celui du papier ou ceux qui dépendent des puces. Leur arme principale: la négociation.

La remontée de l'inflation, le mois dernier, en Belgique, comme en zone euro, l'a rappelé à ceux qui auraient préféré l'oublier: la sortie de crise s'accompagne d'une série de déséquilibres dans la production et les chaînes d'approvisionnement, marquées par des situations de pénurie dans de nombreux secteurs.

La demande mondiale a rebondi plus fortement qu'attendu fin de l'an dernier et début de celle-ci, ce que peu de producteurs avaient prévu. Les fournisseurs d'une longue liste de produits de base ont commencé à peiner, les transformateurs ont réagi tardivement, et ce alors qu'au cœur de la crise sanitaire, les transporteurs avaient réduit leurs capacités.

Envolée des prix

Conséquence: les prix ont commencé à s'envoler un peu partout, même si les producteurs de biens de consommation n'ont pas toujours pu répercuter la hausse de leurs factures fournisseurs sur celles de leurs clients finaux. En dernier recours, il leur reste aujourd'hui la négociation: tenter de convaincre ces derniers de la nécessité d'accepter des relèvements de prix. Tout en invitant leurs propres quartiers généraux à reprendre leur langue avec leurs fournisseurs, pour qu'à moyen terme ils restaurent ou relèvent leurs capacités.

Zoom sur trois des secteurs les plus touchés sous nos latitudes: les microprocesseurs, le papier-carton et l'agroalimentaire.

Le secteur automobile en manque de puces

La pénurie de puces continue à sévir dans le secteur automobile. Aux difficultés nées de la crise virale et de la reprise se sont ajoutés deux autres problèmes, souligne Kevin Verbelen, expert en commerce international à la fédération de la technologie Agoria. "Le typhon In-Fa a sévi à Taïwan en juillet dernier et touché notamment les installations de TSMC, le premier fondeur de puces mondial, d'une part; en réaction aux pénuries, la Chine favorise ses propres entreprises, d'autre part", note-t-il.

"Tous les constructeurs automobiles sont touchés et il n'y a pas de solution à court terme."
Barbara Blomme
Porte-parole de Volvo Car à Gand

En Belgique, l'usine Volvo de Gand continue de tourner au ralenti: aucun jour travaillé cette semaine, et seulement quelques jours prévus la huitaine prochaine. "Non seulement en raison du manque de puces, mais aussi d'autres pièces", souligne sa porte-parole Barbara Blomme. Les principaux producteurs se trouvent en Asie: à Taiwan, bien sûr, où opère TSMC, mais aussi en Chine et en Malaisie.

"Tous les constructeurs auto sont touchés et il n'y a pas de solution à court terme", ajoute Barbara Blomme. La plupart d'entre eux ont sous-estimé la vigueur de la reprise, avec pour conséquence qu'ils ont fait trop peu (ou pas) de stocks durant l'année Covid. Certains semblent toutefois avoir été plus prévoyants en gérant mieux ce qu'ils avaient en magasin: le cas de BMW, par exemple.

Élargir la base de fournisseurs

En attendant, les QG des constructeurs tentent de (re)négocier avec leurs fournisseurs. Sur quelle base? "C'est top secret pour le moment", répond la porte-parole de Volvo Car. "Mais ce qui est clair, c'est que le marché des fournisseurs doit être élargi."

Dans l'immédiat, on ne négocie plus tant les prix des semi-conducteurs que les délais de livraison.

Les producteurs de puces ont déjà annoncé des investissements massifs. L'Europe, qui ne produit aujourd'hui que 10% du volume de puces à l'échelle mondiale, veut doubler ses capacités d’ici à 2030, selon le programme de "boussole numérique" lancé par la Commission en mars. TSMC a lui-même annoncé d'énormes investissements pour augmenter encore ses capacités, alors qu'il fournit déjà près de 50% des puces utilisées dans le monde. Mais tout cela prendra du temps.

Dans l'immédiat, on ne négocie plus tant les prix des semi-conducteurs que les délais de livraison, ainsi que l'a récemment souligné Matt Murphy, le CEO de Marvell Technology, un fabricant américain de microélectronique de réseau pour les centres de données et l'automobile. "Si vous ne pouvez pas me livrer les pièces, pourquoi accepterais-je une augmentation de prix?", a-t-il expliqué à Reuters en présentant ses excellents résultats du deuxième trimestre.

Marvell se situe au milieu du gué: elle se fournit auprès de fondeurs de puces, puis retravaille celles-ci pour ses clients industriels: jusqu'ici, elle a pu transposer les augmentations tarifaires d'un côté à l'autre de la chaîne.

Des entreprises belges gagnantes

C'est le même schéma dont bénéficie le groupe belge Melexis, qui fournit l'industrie automobile en semi-conducteurs. Il possède une filiale qui fait le métier de fondeur, X-Fab, et a lui aussi publié de très bons résultats au dernier trimestre. Melexis a d'ailleurs déclaré qu'il avait eu raison de maintenir un niveau de stocks élevé pendant la crise sanitaire. Comme BMW...

D'autres groupes belges bénéficient aussi de cette situation. On songe à l'Imec, le centre de recherche en microélectronique basé à Leuven et qui fait partie du gratin mondial de la discipline. Le projet de la Commission européenne devrait lui donner du travail supplémentaire, "ce dont devraient également tirer parti une série d'entreprises gravitant autour du centre", relève Kevin Verbelen (Agoria).

Solvay a, de son côté, conclu une joint-venture avec le groupe taïwanais Shinkong pour produire et commercialiser du peroxyde d'hydrogène à Taïwan et ainsi alimenter des fondeurs comme TSMC. Dévoilé la semaine dernière, ce projet devrait installer le sociétaire du Bel 20 parmi les fournisseurs importants des producteurs de puces en Asie. Bien vu de sa part, d'autant plus que la demande de peroxyde d'hydrogène augmente à chaque nouvelle génération de puces...

Le papier va coûter plus cher

Dans un tout autre secteur, la pénurie traduit également des stratégies de capacités et de stockage sans doute insuffisantes par le passé. Mais dans l'univers du papier et du carton, ces stratégies remontent à bien avant la pandémie. La demande de papier graphique avait diminué en Europe au cours des années 2010-20, ce qui avait conduit l'industrie locale à réduire ses capacités, explique dans un communiqué InDuFed, fédération qui réunit les producteurs de pâte à papier et carton, les transformateurs et l'industrie graphique. La Belgique accueille, pour rappel, plusieurs usines importantes dans le secteur, comme Burgo Ardennes à Virton, Stora Enso à Langerbrugge ou Sappi à Lanaken.

La crise virale a fait exploser la demande d'emballages en carton (logique, vu le boom de l'e-commerce), puis la demande de papier a repris en Chine à la suite de la relance, avec un peu d'avance sur le rebond de la consommation en Europe. Du coup, "la Chine achète de gros volumes de pâte à papier (matière première de base) à des prix plus élevés". Sur le Vieux continent, le regain de demande post-crise s'est produit au mauvais moment, en somme, avec en outre la hausse des prix de l'énergie et le manque de capacités de transport à intégrer dans les budgets.

Bref, "des augmentations de prix (temporaires) sont devenues inévitables pour de nombreuses entreprises du secteur et leurs consommateurs", conclut InDuFed qui ajoute que traditionnellement, la demande pour les impressions est plus élevée en automne. Et quand on sait que le prix du papier représente jusqu'à 50% du coût total de production, on imagine combien les augmentations seront conséquentes.

Une cascade de problèmes pour l'agroalimentaire

L'agroalimentaire fait lui aussi l'actualité ces dernières semaines. Ce secteur, qui est le troisième plus grand responsable du dérapage de l'inflation en Belgique, doit non seulement composer avec les déséquilibres offre-demande accompagnant la sortie de crise, mais aussi avec les conséquences des dérèglements climatiques sur les récoltes et la fourniture d'une série de matières premières.

+30%
prix du blé dur
Le prix de référence du blé dur sur le marché mondial a bondi de quelque 30% entre juillet et août.

Le Canada, qui représente deux tiers du blé dur commercialisé dans le monde, ingrédient principal pour produire des pâtes, a été fort impacté par la sécheresse ces derniers mois, alors que l'Europe a été frappée par des pluies diluviennes. Résultat: on observe des pénuries d'ingrédients tels que les arômes, les huiles ou le dextrose, relève la fédération belge du secteur Fevia. Les matériaux d'emballage en carton, alu et plastique sont aussi "trop courts". Et la hausse des prix de l'énergie et du transport handicape encore un peu plus ce secteur fort tourné vers les exportations.

"Attention, 30% d'augmentation du prix du blé dur ne signifie pas +30% de nos coûts", relativise Olivier Mignot, le CEO de Pasta della Mamma. "Un producteur belge de pâtes alimentaires. L'impact consommateur sera de 5 à 8 cents le kilo." N'empêche, pour sa société aussi, les temps sont durs.

"Après la crise de la demande, on a une crise de l'offre. 95% de nos entreprises sont impactées", souligne Nicholas Courant, porte-parole de la Fevia. "Et il n'est pas toujours possible de répercuter leurs hausses de prix fournisseurs sur le retail en aval, car ces entreprises sont souvent liées aux grands distributeurs par des contrats annuels avec des prix fixes."

Renégocier avec les supermarchés

La solution? Renégocier avec les supermarchés, dit Fevia qui a lancé ce message dès le mois de juin. "La question est toujours sur la table actuellement, précise Nicholas Courant. Des négociations sont en cours entre entreprises."

"Dans la situation inverse, soit lorsque le prix des matières premières baisse, les tarifs ne suivent pas la tendance."
Nathalie Roisin
Responsable presse du groupe Colruyt

Coup de sonde du côté des distributeurs. "Nos services Achats sont entrés en phase de négociation", nous dit Karima Ghozzi, porte-parole chez Delhaize. Ils ont pris langue avec des entreprises agroalimentaires. Objet de ces discussions: la flexibilité à éventuellement introduire dans les prix définis dans ces contrats. Tout en ménageant les intérêts des clients finaux.

Même réponse chez Colruyt: "Nous observons bien évidemment ce qui se passe sur le marché mondial et l’industrie agroalimentaire ne manque pas de nous préparer à de nombreuses augmentations des prix d'achat, justifiées ou non, en fonction des matières premières et de la hausse des coûts", souligne sa porte-parole Nathalie Roisin. "Ce sera un défi pour nous, mais il nous appartient bien sûr de continuer à bien négocier. Les deux derniers acteurs de la chaîne, à savoir nous les distributeurs, mais aussi nos clients, ont dû faire face à des coûts supplémentaires. Il ne faudrait pas que ce soit ces deux derniers maillons, soit les moins puissants par rapport à certains grands fournisseurs, qui assument ces coûts. Nous serons donc très critiques à l'égard des demandes d'augmentation des tarifs. Tout en misant, comme à notre habitude, sur des relations sur le long terme."

"Reste que dans la situation inverse, soit lorsque le prix des matières premières baisse, les tarifs ne suivent pas la tendance", ajoute Nathalie Roisin. Une thématique à surveiller quand offre et demande auront été rééquilibrées.

3 questions à Thierry Huet, CEO de la biscuiterie Desobry

Votre biscuiterie éprouve-t-elle des difficultés à s'approvisionner?

Oh que oui! Pour 1.001 raisons, nous avons du mal à nous fournir non seulement en matières premières et en ingrédients (chocolat, sucre), mais aussi en emballages de toute sorte: carton, plastique, fer (boîtes de biscuits en fer)... Avec des délais déraisonnables. C'est une situation difficile parce qu'à chaque fois, nous devons modifier l'organisation de notre site industriel: revoir le planning, réorganiser les lignes et la réception des livraisons (containers), etc. Ces trois ou quatre derniers mois, cela n'arrête pas.

Pouvez-vous répercuter les surcoûts en aval?

Non, pas du tout. Que nous soyons liés ou non par un accord annuel avec elle, la grande distribution, qui est notre unique débouché, n'autorise pas ce genre d'augmentation des prix. Or la hausse des coûts est bien là et, à ce jour, je n'ai pas pu augmenter nos prix. Il nous faut dès lors gagner en efficience au plan industriel, ce qui n'est pas évident. Et nos marges vont vraisemblablement se contracter. En France, des demandes d'augmentation ont été soumises aux grandes centrales d'achat: la réaction de ces dernières n'a pas été positive. Le rapport de force n'est pas favorable à nous autres, PME.

Avez-vous été récemment en rupture de stocks? Et quels sont vos principaux marchés?

À certains moments, nous avons été carrément à l'arrêt, faute de composants. C'est arrivé à plusieurs reprises ces derniers mois... Nous ne réalisons que 35% de notre chiffre d'affaires en Belgique et en France. Nous exportons beaucoup vers les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni et l'Asie. Nous sommes aussi confrontés aux coûts du transport. Le Covid n'aide évidemment pas et le télétravail non plus. La qualité du service rendu par les grands groupes est devenue déplorable suite au recours au télétravail. Rien que pour obtenir une information ou disposer chez eux d'une certaine flexibilité, d'un minimum de réactivité, c'est devenu très difficile.

Le résumé

  • La sortie de crise s'accompagne d'une série de déséquilibres dans la production et les chaînes d'approvisionnement, marquées par des situations de pénurie dans de nombreux secteurs.
  • En Belgique, les secteurs dépendant des microprocesseurs, telle la construction automobile, l'industrie du papier-carton et l'agro-alimentaire figurent parmi les plus touchés.
  • Dans l'automobile, on fait pression sur les fondeurs de puces pour qu'ils augmentent à terme leurs capacités; des groupes belges comme Solvay ou Melexis tirent leur épingle du jeu.
  • Dans l'alimentaire, les producteurs tentent de renégocier les conditions des contrats annuels qui les lient à la grande distribution.

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