Les entreprises ont besoin de 76 milliards pour passer la crise

Pour Eric Van den Broele (Graydon), on devrait organiser des sortes de vases communicants entre les entreprises en difficulté et les saines via les délais de paiement, des prises de participations et des prêts avec incitants. ©siska vandecasteele

Quatre entreprises sur dix auront besoin de capitaux frais pour tenir le coup, selon Graydon. Cela fait 423.000 sociétés, pour 76 milliards. Où chercher l'argent?

Quel est le bulletin de santé des entreprises belges aujourd’hui, alors que la pandémie connaît un rebond et que la crise risque de repartir dans son sillage ? Face à des mesures choc telles que le confinement de mars à mai dernier,  on a vu que les entreprises les plus vulnérables sont celles qui ne disposent pas de réserves financières suffisantes. Ce ne sont pas nécessairement les sociétés les plus touchées dans leur chiffre d’affaires et leurs résultats, mais celles qui se sont trop endettées, ou qui ont négligé de se constituer un matelas de capitaux propres en prévision des jours plus difficiles. Le spécialiste de l’analyse des données d’affaires Graydon en a fait la démonstration au printemps dernier, en prédisant avec pas mal de pertinence combien d’entreprises allaient se retrouver en situation délicate suite au lockdown et malgré les aides régionales et fédérales. Graydon a poursuivi entre-temps ses analyses, pour arriver à la conclusion qu’aujourd’hui, 41% de nos entreprises ont besoin d’un total de 76,7 milliards d’euros de capitaux pour garder la tête hors de l’eau. Explications.

423.000
nombre d'entreprises en mal de capitaux
Soit le nombre d'entreprises - sur un total de 1,049 million - qui auraient besoin de capitaux pour passer la crise, selon les calculs de Graydon.

La Belgique compte 1,35 million d’entreprises (dont une majorité sous forme unipersonnelle : plus de 900.000). Graydon a identifié 343.000 sociétés fantômes dans cette population, c'est-à-dire des firmes qui n'exercent pas (ou plus) d'activité et qui servent parfois de véhicules à des fraudeurs, et les a très logiquement retirées de l’analyse. Restent 1,049 million d’entreprises, pour lesquelles le bureau a appliqué son modèle, basé sur un calcul corrigé des fonds de roulement, afin d’évaluer pour chacune combien de capitaux il lui faudrait pour survivre. Résultats des courses, 203.500 entreprises, soit 19,5% du total, se trouvent actuellement à deux doigts de la faillite et auraient besoin rapidement de 71,3 milliards d’euros de nouveaux capitaux. Ce qui fait 350.000 euros par entreprise, en moyenne. 228.900 autres sociétés (21,8%) vont à peine mieux et auraient besoin globalement de 5,4 milliards d’euros. Si l’on consolide les deux, on arrive à un besoin d’injection de fonds équivalent à 76,7 milliards d’euros pour 423.000 entreprises (41% du total).

1.302 milliards versus 76 milliards

C’est évidemment énorme, mais la bonne nouvelle, c’est que les 616.000 autres entreprises (58,8%) se portent bien, elles, et disposent d’un bien plus énorme matelas de réserves : 1.302 milliards d’euros environ. Autre bonne nouvelle, ces sociétés-ci sont de plus gros employeurs aussi. Au total, les 41% d’entreprises en mal de cash emploient quelque 990.000 personnes tandis que les 58% de sociétés saines en emploient 2,45 millions.

Face à ce constat, reste à voir ce qu’on peut faire. Aller chercher quelque 76 milliards dans la poche du fédéral ou des Régions est impensable. Reste la piste… des entreprises saines.

"Il y a trois sources de financement facilement accessibles: l’épargne privée, l’argent privé des entrepreneurs, et les réserves des entreprises saines."
Eric Van den Broele
Directeur de la R&D, Graydon

« Il y a trois sources de financement facilement accessibles, souligne Eric Van den Broele, le directeur de la Recherche & Développement chez Graydon : l’épargne privée, l’argent privé des entrepreneurs, et les réserves des entreprises saines. La première est difficile à solliciter, car les particuliers ne sont pas prêts à prendre des risques. Les deux autres pourraient être stimulées, avec un effet de levier important à la clé. » Il rappelle au passage que l’intérêt de ces mesures serait de sauver les entreprises plongées dans les difficultés en raison de la crise, pas celles qui l’étaient déjà avant mars 2020. Des modèles existent pour identifier les unes et les autres, pour rappel.

Trois pistes, dont la relance des notionnels

Une mesure pas trop complexe à mettre en œuvre consisterait à allonger les délais de paiement des entreprises en difficulté envers celles en bonne santé. En passant par exemple de 30 à 90 jours, avec un incitant fiscal en faveur des « prêteuses » qui serait égal au taux d’intérêt sur le marché, ce qui ne coûterait pas grand-chose à l’Etat vu le niveau actuel des taux. Gros avantage de pareille mesure : elle organiserait une solidarité immédiate entre les deux types d’entreprises. Graydon avait déjà lancé cette idée en mai dernier, sans beaucoup d’échos jusqu’ici. Son directeur R&D juge le moment opportun pour la relancer dans le débat public, vu l’ampleur de la crise.

Deuxième idée, en s’inspirant du tax shelter pour PME, qui encourage les citoyens à investir dans leur capital, on pourrait créer un système similaire qui encouragerait fiscalement les entreprises saines à prendre des participations minoritaires dans celles en difficulté. Ou, variante, les encourager à y investir sous d’autres formes que du capital-actions : prêt, obligations, etc. Ce serait une autre forme de solidarité inter-entreprises.

"On pourrait relever le taux des intérêts notionnels pour une période limitée à un ou deux ans, par exemple, afin de pousser les patrons de PME à renforcer leurs capitaux propres."
Eric Van den Broele

« On pourrait, enfin, réactiver les intérêts notionnels », souffle Eric Van den Broele. Pour l’heure, ceux-ci n’ont plus… d’intérêt pour les PME parce que le taux de déduction est basé sur les taux des obligations linéaires à 10 ans et que ceux-ci font du rase-mottes (le taux est même devenu négatif pour les grandes entreprises). « Le système des notionnels a déjà été retoiletté pour empêcher le profitariat, comme on l’avait connu dans les années 2010. On pourrait relever leur taux pour une période limitée à un ou deux ans, par exemple, afin de pousser les patrons de PME à renforcer leurs capitaux propres. Par le passé, la mesure avait eu pareil effet positif sur nos PME, ce qui explique d’ailleurs la robustesse de nombre d’entre elles aujourd’hui. » Une autre piste qui ne coûterait pas cher à l'Etat...

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés