interview

Pierre Meyers (Nethys): "Notre erreur? Avoir privilégié l'intérêt public"

©Olivier Polet/Reporters

Pierre Meyers nous a reçus lundi pour nous expliquer les plans de Nethys en vue d’une privatisation des actifs concurrentiels. Au titre de président du conseil d’administration, il veut objectiver.

Il veut qu’on parle du projet industriel, des finances des communes actionnaires, de l’emploi qu’il espère pouvoir sauvegarder. Il tire pour nous le fil des six derniers mois qui ont mené à une vente potentielle de VOO au fonds de private equity américain Providence. Ex-dirigeant de haut vol, il rappelle qu’il a lui-même piloté une quarantaine d’opération M&A (fusion/acquisition/cession). "Ce à quoi nous sommes en train d’aboutir, nous ne le faisons ni pour le prestige ni pour l’argent, alors qu’on est tous montrés du doigt, comme des pestiférés."

Editorial | Échec industriel

Quand s’est enclenchée la privatisation des actifs concurrentiels de Nethys?

Nous avons reçu le 18 décembre 2018 de l’intercommunale Enodia, qui nous chapeaute, sur injonction du gouvernement, un mandat clair et précis. En filigrane, on nous demande alors de privatiser ce qui doit l’être le plus rapidement possible.

Quel était le timing imposé ou voulu?

On nous pressait d’aboutir avant l’échéance électorale du 24 mai 2019 pour éviter l’incertitude au sortir des urnes. C’était clair et cela a été répété de tous bords, alors qu’aujourd’hui les mêmes nous le reprochent. J’ai géré plus de 40 opérations M&A dans ma carrière. Il faut savoir qu’un tel processus prend du temps mais doit aboutir endéans six mois pour ne pas louper le momentum et garder actifs les candidats acquéreurs.

Vous êtes dans les clous?

Nous avons respecté la feuille de route. Nous avons été efficaces alors que le statut hybride de Nethys, dénoncé par le décret Gouvernance, ne nous facilitait pas la tâche. Il fallait mener de front, à côté de la cession des actifs télécoms, la sortie de Resa. Nous avons abattu un travail de titan. Et je suis fier du résultat.

Comment avez-vous contacté des candidats repreneurs de VOO?

Deux candidats concurrents étaient déjà parfaitement identifiés (Orange et Telenet, NDLR). Nos experts ont screené le marché et identifié quatre fonds internationaux de private equity spécialisés dans le segment des télécoms (KKR, CVC, Cinven et Providence Equity Partners LCC, NDLR). Nous n’avons pas retenu de hedge funds, qui ne visaient que le rendement.

Au final, l’offre de Providence était de loin la meilleure. Elle était financièrement 20% au-dessus des autres et elle permettait de respecter nos engagements sur le volet social.

C’était important?

Nous avions deux objectifs qui écartaient une recherche unique de rendement: le respect des communes actionnaires, qu’elles s’y retrouvent financièrement et la sauvegarde de l’emploi local, à Liège. Donc oui.

Comment passe-t-on de six candidats à un repreneur?

Il y a eu un lobbying intense. Cinq candidats ont signé un accord de confidentialité (NDA, NDLR). Cela leur a permis d’obtenir un accès privilégié à un dossier de 250 pages. Les fonds ont également rencontré le management et été briefés sur la vision stratégique de l’entreprise.

©BELGAIMAGE

Pourquoi avoir choisi de signer un accord de principe liant avec Providence?

Deux fonds ont rapidement jugé les potentialités de rendement trop basses au regard du prix que nous demandions et des contraintes que nous fixions. Au final, l’offre de Providence était de loin la meilleure. Elle était financièrement 20% au-dessus des autres et elle permettait de respecter nos engagements sur le volet social.

Providence s’est engagé à garantir l’emploi à Liège?

L’enjeu, c’était notamment les 450 emplois présents dans le call center de Herstal qui, sans Providence, passaient à la trappe. Ils reprennent aussi les activités de Be tv qui ont pourtant été jugées obsolètes par notre consultant McKinsey. Concrètement, l’idée est que Providence achète 51% de VOO SA, mais que les administrateurs représentant les 49% des actionnaires publics aient une minorité de blocage si on ne respecte pas les termes de l’accord. Il faudra une double majorité pour les points stratégiques mentionnés dans notre mandat. Ce qui préserve l’ancrage et le volet social.

Si j’ai un regret, c’est d’avoir privilégié l’intérêt public et le volet social au détriment de la communication sur ce qui se mettait en place.

Pourquoi Nethys a-t-il attendu 3 mois entre la signature d’une offre liante et la communication du projet envers Enodia?

Parce que ce deal dépend du volet Brutélé concernant lequel nous attendons toujours un feu vert pour que Nethys puisse racheter. Feu vert que les communes actionnaires de Brutélé ne nous ont toujours pas donné.

Vous comprenez qu’on puisse parler de manque de transparence?

De grâce, cessons d’assimiler discrétion obligatoire par contrat et volonté de secret. Le secret, c’est cacher quelque chose. On est dans un processus de fusion et acquisition avec des entreprises cotées autour de la table. Celui qui ne comprend pas cela ne comprend décidément rien au monde des affaires.

Mais le boomerang vous revient aujourd’hui en pleine face…

Oui. Si j’ai un regret, c’est d’avoir privilégié l’intérêt public et le volet social au détriment de la communication sur ce qui se mettait en place. Mais je sais pourquoi j’ai fait ce choix. C’est parfois à vomir, mais j’assume.

J’en entends certains qui remettent en cause la partialité de McKinsey, qui serait trop proche du management de Nethys (...). Doit-on rappeler à nos dirigeants la rigueur et les processus de contrôle auxquels est soumis McKinsey à échelle mondiale?

Espérez-vous encore finaliser cette opération de fusion VOO-Brutélé via Enodia?

Bien sûr. Mais si cela devait capoter, Providence peut décider de ne pas finaliser le rachat de 51% de VOO. Les termes de l’offre liante signée en mai le permettent.

Quel est le risque?

D’un, que le contexte actuel mène à une surenchère sur Brutélé au détriment des communes actionnaires de VOO. De deux – et c’est plus grave –, que Providence parte et que nous nous retrouvions comme les bourgeois de Calais: sans rien, à devoir retourner vers les autres prétendants avec des conditions au rabais sur tout. Ceux qui nous ciblent aujourd’hui en porteront la responsabilité, si cela arrive.

Pour la cession des autres sociétés industrielles du groupe, on va vous reprocher des arrangements entre Liégeois…

Cela me fait aussi bondir. Une des demandes clés du mandat est justement de garantir l’ancrage local. Et nous ne pourrions pas adosser une partie des actifs à des acteurs locaux, prêts à se mouiller pour y parvenir? Je rappelle que nous avons été accompagnés tout au long de ce processus par McKinsey et une armée de cabinets juridiques. Personne n’a rien eu à redire. Au contraire.

J’en entends certains qui remettent en cause la partialité de McKinsey, qui serait trop proche du management de Nethys et aurait donc dressé un constat sur mesure pour ce même management… Dans quel monde vit-on? Doit-on rappeler à nos dirigeants la rigueur et les processus de contrôle auxquels est soumis McKinsey à échelle mondiale? Et PwC, notre réviseur? Ceux qui pensent que McKinsey a favorisé un plan Moreau ne comprennent rien des enjeux réels.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect