Plus de 36.000 zombies polluent le tissu entrepreneurial belge

Booking.com a son siège aux Pays-Bas, mais son principal actionnaire est au Delaware (États-Unis). La politique d'aspiration de ses fonds par ce dernier a mué le groupe en zombie. ©Serge Brison

Plus de 8% des entreprises de plus de cinq ans survivent sans moyens propres. Ces "zombies" faussent la concurrence et pompent une partie des aides covid.

Au cinéma, dans les films d’horreur qui s’inspirent des croyances vaudoues, un "zombie" est un revenant ou un cadavre animé. Le mot a été repris dans le vocabulaire économique pour désigner les entreprises qui continuent d’exister, de vivoter alors qu’elles n’en ont plus les moyens.

Ces sociétés sont montrées du doigt parce qu’elles exercent un effet toxique sur l’économie: elles congestionnent le tissu entrepreneurial, faussent la concurrence, freinent l’innovation… quand elles ne pompent pas abusivement les subsides disponibles.

Sur une population de 436.000 entreprises publiant des comptes annuels, le pays compte entre 36.000 et 40.000 sociétés zombies.

Aides covid

Avec la pandémie, nombre d’entre elles ont sollicité une partie des aides mises en place par les autorités: chômage temporaire, primes à la diminution des revenus ou à la fermeture, etc. De quelle ampleur est ce phénomène en Belgique?

Le bureau d’analyse des données d’entreprises Graydon vient de terminer une étude sur la question. Ses conclusions font aussi froid dans le dos qu’un bon film d’horreur: sur une population de 436.000 entreprises publiant des comptes annuels, le pays compte entre 36.000 et 40.000 sociétés zombies, selon qu’on retient la définition de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ou celle établie par Graydon. Soit 8 ou 9% de l’ensemble…

Le même bureau a calculé, à la demande des autorités, les besoins d’injections de capitaux de l’ensemble des entreprises pour faire face au choc de la crise: 77 milliards d’euros au total. Les zombies en représentent une part non négligeable: 19,5 milliards selon la définition OCDE, 5,4 milliards selon la deuxième définition.

Impossible, en revanche, de calculer combien d’aides elles ont touchées depuis un an, mais il ne faut pas se faire d’illusion: les autorités n’étaient pas en mesure de les repérer dans la masse des demandeurs.

Selon Graydon, une société zombie est une entreprise d’au moins cinq ans, tenue de publier des comptes et qui, durant les trois derniers exercices, a publié des moyens propres négatifs.

Ne pas confondre fantômes et zombies

Deux sortes de sociétés polluent le paysage entrepreneurial: les fantômes et les zombies. Les entreprises fantômes se caractérisent par leur absence d’activité. Il y en avait 340.000 en 2017, lorsque le législateur s’est décidé à leur donner la chasse. Depuis, les tribunaux ont entamé une opération de nettoyage, qui a ramené leur nombre à moins de 300.000. Les entreprises zombies, elles, se distinguent par leur absence de moyens.

Pour l’OCDE, une entreprise zombie est une société d’au moins dix ans, dont les résultats opérationnels ne permettent pas, durant au moins trois exercices consécutifs, de payer les charges d’intérêt sur leur dette. Cette définition pose quelques problèmes, dont le fait qu’elle englobe une série d’entreprises financières dont les bénéfices proviennent des résultats financiers : compagnies d’assurance, fonds, promoteurs immobiliers… Elle balaie donc trop large. Elle ne peut par ailleurs s’appuyer sur aucune base légale en Belgique.

36.595
entreprises
Les 36.595 entreprises zombies recensées selon les critères fixés par Graydon représentent 8,8% de l’ensemble des sociétés âgées d’au moins 5 ans dans notre pays.

Raisons pour lesquelles Graydon a voulu affiner le concept. Sa définition s’inspire de la sonnette d’alarme (obligation de convoquer une assemblée et de soumettre la continuité au vote quand l’actif net est inférieur à 50% du capital), une procédure inscrite dans le Code des sociétés.

Ici, une société zombie est une entreprise d’au moins cinq ans, tenue de publier des comptes et qui, durant les trois derniers exercices, a publié des moyens propres négatifs. Cette approche permet d’écarter les financières pour se concentrer sur les sociétés qui ne survivent que par miracle, ou parce que leurs actionnaires continuent de leur réinjecter des fonds malgré l'absence de rentabilité.

L'ampleur du problème

Les 36.595 entreprises zombies ainsi recensées représentent 8,8% de l’ensemble des entreprises âgées d’au moins 5 ans. Pas moins de 23.305 d’entre elles n’emploient personne; les autres pèsent 45.254 équivalents temps plein. Avec 5,4 milliards, elles représentent 7% des besoins d’injection totaux des entreprises de l’ère covid. Enfin, 1.400 d’entre elles sont filiales de groupes basés à l’étranger et 843 de ces filiales ont des besoins d’injection évalués à 2,3 milliards.  

Si l’on prend la définition OCDE, le phénomène est encore beaucoup plus lourd : 40.382 entreprises, 171.717 emplois et 19,5 milliards d’euros de besoins d’injection (25% du total). Et 18 de ces sociétés emploient plus de 1.000 personnes!

"La Belgique obtient, avec l’Italie et l’Espagne, le score le plus élevé en termes de nombre proportionnel de zombies."
Rudy Aernoudt
Professeur en corporate finance, Université de Gand

Pompage depuis l’étranger

Les filiales belges de groupes étrangers qui se comportent comme des zombies recourent notamment à des constructions de type "pompage". Exemple: tel actionnaire américain vient une fois par an visiter sa filiale durant 24 heures; il lui facture sa visite en note de consultance… dont le montant dépasse son profit annuel.

Deuxième exemple, aux Pays-Bas, le groupe Booking.com a fait scandale quand on s’est rendu compte que l’actionnaire américain en aspirait tous les fonds et quand la société, qui avait obtenu une manne de subsides à l’emploi, a mis ses 5.000 employés au chômage temporaire.

"Les zombies ne sont pas résistants aux chocs, n’innovent pas, ne génèrent pas de croissance et étaient déjà en difficulté avant."
Eric Van den Broele
Directeur de la R&D chez Graydon

Les zombies ne se limitent pas à la Belgique, ils se répandent en Europe. Selon la Banque des règlements internationaux (BRI), le phénomène est en augmentation: ces sociétés représenteraient 15% de l’ensemble des entreprises, contre 4% il y a douze ans. Mais "dans les comparaisons internationales, la Belgique obtient, avec l’Italie et l’Espagne, le score le plus élevé en termes de nombre proportionnel de zombies", relève le professeur de corporate finance Rudy Aernoudt qui a préfacé l'étude.

Comment nettoyer?

"Le critère des fonds propres négatifs n’est pas déterminant pour prédire la faillite, souligne Eric Van den Broele, le directeur de la R&D chez Graydon. Dans les tribunaux, c’est un des clignotants observés parmi d’autres, mais le plus souvent, ces sociétés ne sont pas en défaut de paiement, un des deux éléments constitutifs de la faillite." Autrement dit, pas moyen donc de les éradiquer par ce biais-là.

"Cette étude montre toutefois qu’il est possible d’opérer des choix bien ciblés parmi les entreprises en cette période de crise, ajoute l’expert. Les zombies et les filiales zombies de groupes étrangers en particulier, sont en première ligne pour demander des aides. Et si j’entends dire qu’on exclut du bénéfice des aides covid les entreprises en difficulté avant la crise, dans les faits je n’en vois pas qui applique ce principe. Or les zombies ne sont pas résistants aux chocs, n’innovent pas, ne génèrent pas de croissance et étaient déjà en difficulté avant."

Sa conclusion tombe sous le sens: "On pourrait mieux utiliser l’argent public en dirigeant les aides vers les entreprises saines, qui apportent quelque chose à la société."

Le résumé

  • Huit à neuf pour-cent des entreprises qui publient des comptes annuels en Belgique sont des sociétés zombies, selon la dernière étude du bureau Graydon.
  • Ces entreprises font partie des demandeuses d'aides covid et leurs besoins de capitaux frais sont évalués entre 5,4 à 19,5 milliards d'euros.
  • Elles ne génèrent a priori pas de croissance, n'innovent guère, faussent les conditions de concurrence, mais recourent aux subsides, notamment à l'emploi.
  • Elles ne sont, pour la plupart, pas en défaut de paiement et pas en situation de faillite; il est donc difficile de les éradiquer, contrairement aux sociétés fantômes.

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