interview

Quentin Gemoets: "Le secteur de l'énergie réfléchit à trop court terme"

©Anthony Dehez

Le patron de Resa (groupe Nethys), Quentin Gemoets, attend une amélioration technique dans le secteur de l'énergie mais aussi une vision plus pertinente et à long terme, indispensable pour accomplir une bonne transition énergétique.

Pour le nouveau patron de Resa, le gestionnaire des réseaux de gaz et d’électricité du groupe Nethys, qui dessert plus de 700.000 clients, le secteur de l’énergie réfléchit à trop court terme, alors qu’il s’apprête à vivre une mutation profonde. "Je viens du secteur des médias, où les bouleversements ont commencé il y a une décennie déjà. En arrivant dans l’énergie, j’ai eu le sentiment de revenir dix ans en arrière, confie Quentin Gemoets. On continue à se focaliser sur un horizon de 3 ou 5 ans, alors qu’il faudrait réfléchir à 20 ou 25 ans. Il faut changer de paradigme!"

Quels bouleversements attendez-vous dans votre métier?
Une série d’évolutions techniques encouragent le développement des micro-réseaux: la production décentralisée se développe, le stockage commence à apparaître, les objets connectés permettent une utilisation plus rationnelle de l’énergie. En parallèle, le coût des réseaux est en hausse pour le citoyen, notamment parce qu’il se répercute sur un nombre de kilowattheures en légère diminution. Ces micro-réseaux vont-ils être autonomes ou non du réseau? Je n’ai pas d’état d’âme par rapport à cela. Pour moi, il ne sert à rien d’obliger ces micro-réseaux à être connectés, si le coût de cette connexion est trop élevé pour la communauté.

C.V. Express
  • Né en 1966.
  • Diplômé en administration et gestion de l’UCL, Quentin Gemoets commence sa carrière chez Procter & Gamble. Il travaille ensuite pour la Fromagerie-Brasserie de Maredsous, puis dans le marketing direct et la promotion des ventes.
  • En 2002, il devient directeur du marketing chez Sud Presse. En 2005, il passe aux Éditions de l’Avenir, dont il devient CEO en 2008.
  • Depuis juin 2016: executive vice-president de Resa (groupe Nethys).

Par contre, il faut des mécanismes de solidarité globale entre citoyens. L’énergie doit rester un droit. On parle de tarifs capacitaires, de tarifs d’injection, et aussi d’une sorte d’assurance que prendraient les consommateurs-producteurs pour garantir leur approvisionnement en cas de coup dur. Je n’ai pas la formule magique, mais on va sans doute vers un réseau que l’on paiera davantage en fonction de l’installation qu’on souhaite, et plus seulement en fonction de sa consommation. Et il serait logique que même les citoyens déconnectés, qui bénéficient des réseaux lorsqu’ils vont à l’hôpital ou qu’ils prennent le train, y contribuent.

Vous préconisez une sorte de taxe, donc?

Cela peut prendre différentes formes. C’est une réflexion à mener à long terme. C’est pour cela qu’un pacte énergétique est important. L’ensemble des acteurs du secteur doit développer une vision qui s’inscrit dans la durée, dans un secteur où les investissements sont souvent amortis sur 20, 30, voire 50 ans. Une bonne anticipation est primordiale.

Resa participe à un projet de micro-réseau à Mery, en région liégeoise. Quel est votre objectif?

Il s’agit d’un projet qui associe trois entreprises, et qui combine des turbines hydrauliques, du photovoltaïque, du stockage et de la gestion de la demande. Nous participons au dimensionnement et à l’analyse de ce micro-réseau avec l’ULg. L’objectif est d’accompagner ces entreprises pionnières, et d’ouvrir la voie à ces nouveaux marchés.

"Il serait logique que même les citoyens déconnectés du réseau y contribuent."
Quentin Gemoets

Quels sont les dossiers chauds sur votre bureau?
La reprise des 75.000 clients du centre historique de Liège, pour lesquels Ores assurait encore, jusqu’au 31 décembre, la gestion opérationnelle. Et la mise en place de la plateforme Atrias, prévue pour début 2018, qui permettra de centraliser les données de marché et va modifier le fonctionnement global des relations entre GRD (NDLR. gestionnaires de réseau) et fournisseurs.

Cette plateforme va-t-elle vraiment permettre des réseaux plus intelligents, qui jouent notamment sur la flexibilité de la consommation?

Tout dépendra du déploiement des compteurs intelligents. Tant qu’on n’a pas ces compteurs, chez le citoyen lambda, on ne peut faire qu’un relevé annuel. Les choses vont se faire progressivement, mais Atrias sera capable de supporter cette gestion active de la demande.

Où en est-on avec le déploiement de ces compteurs intelligents?

Resa est toujours en phase d’analyse pour déterminer la technologie de communication sur laquelle il souhaite s’appuyer. L’objectif est de trancher en 2017. Quant au déploiement, une mise à jour de l’étude de la Cwape est en cours. On verra si un déploiement segmenté est maintenu. Nous suivrons les recommandations du régulateur en la matière, en attirant l’attention sur le fait qu’un déploiement segmenté peut faire sens, mais engendre des coûts supplémentaires par rapport à un déploiement massif.

Si les choses tardent trop, ne craignez-vous pas que d’autres acteurs ne le fassent à la place des GRD?

Le comptage a toujours été la tâche des GRD, et doit le rester, tout comme le GRD doit rester le gestionnaire central des données de comptage.

N’est-ce pas un frein à l’exploitation du potentiel de flexibilité?

Non, tout demeure ouvert.

LES PHRASES CLÉS

"J’ai vécu cela dans le secteur des médias. On continue à se focaliser sur un horizon de 3 ou 5 ans, alors qu’il faudrait réfléchir à 20 ou 25 ans!"

"Nous examinons avec Ores s’il y a des choses que nous pouvons faire ensemble."

"L’ouverture du capital de Resa? Il faut poser la question aux actionnaires."

Les communes wallonnes de PBE doivent se trouver un nouveau GRD. Ores est sur les rangs, et Resa serait intéressé. Avez-vous remis offre?
Ce dossier est géré par l’actionnaire. Je ne peux pas répondre à cette question.

Resa, deuxième GRD wallon, discute-t-il toujours avec Ores, premier GRD?

Oui. Depuis de nombreuses années, Resa a la volonté de gérer au mieux ses coûts. Avec la nouvelle méthodologie tarifaire qui entrera en vigueur en 2019, qui exigera des améliorations de production récurrentes et annuelles, il faudra être encore plus attentifs, d’autant qu’une proportion non négligeable des réseaux a été construite après-guerre et va nécessiter d’importants investissements de rénovation – pas seulement chez Resa, mais partout en Belgique.

Nous examinons avec Ores s’il y a des choses que nous pouvons faire ensemble. Si nous jouons un rôle de facilitateur de projets, autant le faire sur des projets complémentaires. Nous examinons aussi ce que nous pouvons faire ensemble en termes de politique d’achat ou de promotion du gaz, par exemple. Sur les politiques d’achat, quelques expériences-pilotes seront menées en 2017.

Quelle sera l’étendue de cette collaboration?
C’est encore trop tôt pour le dire. Cela dépendra notamment de ces expériences-pilotes.

Une fusion fait-elle partie des options?
J’ai travaillé dans le secteur des médias de 2002 à 2016, et il n’y a pas eu une année où l’on ne parlait pas de fusion, notamment entre Vers l’Avenir et Sud Presse. Cette fusion n’a jamais eu lieu. Elle aura peut-être lieu un jour, mais… Idem pour les GRD.

L’ouverture du capital de Resa, aujourd’hui 100% public, à un partenaire privé est-elle à l’agenda?

Il faut poser la question aux actionnaires. L’entreprise a été bien gérée ces dernières années, et son émission obligataire a montré qu’elle pouvait trouver des investisseurs à des conditions favorables. Mais l’ouverture du capital est une question à adresser aux membres du conseil d’administration.

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