Sandrine Goeyvaerts, le vin, les femmes, la plume

©Debby Termonia

Le 23 juin se tiendra à Paris la première rencontre de l’association Women Do Wine qui vise à "donner la visibilité qu’elles méritent aux femmes dans le monde du vin". Rencontre avec Sandrine Goeyvaerts, leur présidente, prête à dégainer son flingue, ses bouteilles et son stylo.

Vous l’entendrez à l’occasion hurler qu’il faut "cramer des mecs", comme dans la série Kaamelott, ou dévoiler sur Instagram sa dernière robe rouge ou ses nouvelles baskets, ou fondre devant sa fille, qu’elle a surnommée Gérard. Mais tout cela n’a que peu d’importance: Sandrine Goeyvaerts est une intellectuelle fine et, derrière son vocabulaire provocateur ou ses saillies sentimentales, elle cache une analyse qui vaut d’être entendue. Elle est énervante, elle gueule, mais c’est une manière d’attirer votre attention pour qu’enfin, vous écoutiez.

©Debby Termonia

Sandrine a 37 ans. Originaire de Saint-Georges-sur-Meuse, elle fut première sommelière de Belgique junior ("première femme à remporter le concours, première wallonne", ajoute-t-elle fièrement), elle est désormais caviste, journaliste et autrice, elle y tient. Elle est devenue une voix très influente dans le monde du vin francophone. Son succès, elle l’a bâti sur internet : un blog, créé en 2012, la Pinardothèque, qui fait référence et que tout passionné suit assidûment, les réseaux sociaux, Twitter surtout, où elle compte plusieurs milliers d’abonnés et se fait appeler Francis, allez savoir pourquoi.

En 2014, elle remporte le titre de "Blog de l’année" décerné par la "Bible", la très respectée Revue du Vin de France. Ensuite, la presse, pour le Vif/L’Express et Elle France, en collaboration régulière. Un jour, c’est Hachette qui la contacte: "Vous ne voulez pas nous écrire un bouquin?" Elle tombe des nues mais accepte, bien sûr. "J’ai cru que c’était une blague. Je voulais juste donner aux gens des moyens de découvrir le pinard, pour partager ma passion." Naît donc "Jamais en carafe", en 2016, qui marche très fort. "C’est le livre que j’aurais voulu lire à 20 ans, avec des blagues, des dessins rigolos, pas le truc chiant."

Le pinard et les lettres

De la vulgarisation qui démythifie le vin avec humour. "C’est Michel Delrée, un grand sommelier, qui m’a formée, il était théâtral, et j’entendais Eric Boschman à la radio, il était partout. J’aimais bien sa manière décontractée de parler du vin. ça m’emmerde un peu que mes modèles soient masculins mais, à ce moment-là, des femmes, il n’y en avait pas trop." S’ensuivent deux autres ouvrages et un quatrième en gestation, "Vigneronnes", série de portraits de ces femmes qu’elle admire et défend.

"A l’aveugle, impossible de distinguer un vin élaboré par une femme. Ils sont tous très différents les uns des autres. Il n’y a pas d’archétype."
Sandrine Goeyvaerts
Women Do Wine

"Mon combat a commencé lors de la remise des prix des ‘Hommes de l’année’ de la Revue du Vin de France. Les ‘Hommes’ Je me suis retrouvée au milieu d’une assemblée de mecs, tous plus de 40 ans, blancs. Sur les 15 primés, 2 nanas. Je me suis dit : où sont les femmes ?" Sandrine Goeyvaerts pousse donc un coup de gueule pour qu’on modifie l’intitulé de l’événement, rien n’y fait, l’année suivante, ce sont toujours "les Hommes" et, cette fois, aucune lauréate. "J’ai écrit encore, sans écho, jusqu’à ce que Dominique Hutin, sur France Inter, en fasse une chronique. Résultat, en 2017, c’étaient les ‘Personnalités de l’année’. Mais seulement une ou deux femmes présentes au palmarès. "Je me suis rendu compte qu’elles étaient sous-représentées, particulièrement dans les médias."

Women Do Wine

Sandrine crée Women Do Wine en juin 2017. Le but : montrer que les femmes existent dans le monde du vin, qu’elles sont nombreuses et compétentes. "La nouvelle génération arrive. Il suffit de voir, dans les écoles, dans les concours, il y en a de plus en plus. Pour le meilleur jeune sommelier de France (les moins de 25 ans donc), en finale, 2 mecs, 2 nanas, et c’est l’une d’elles (Charlotte Guyot, ndlr) qui a gagné." Pour le Concours mondial, où les participants sont de fait plus âgés, sur 66 candidats, seules 8 femmes participaient.

©Debby Termonia

Depuis les années 70, le vignoble se féminise tant bien que mal. "Avant, il n’y avait que des ouvriers agricoles. Les femmes étaient sarmenteuses, lieuses, des jobs très spécifiques, pas de statut véritable, pas de salaire complet, elles n’apparaissaient même pas sur les registres. Pour un historien, s’il examine les documents, il n’y avait pas de femmes. Et les successions se faisaient de père en fils, beaucoup de vignerons ne voulaient pas que leur fille reprenne le domaine. Au mieux, elles apportaient les vignes dans leur dot. ça a imprégné les mentalités. Dans les salons viticoles, les clients s’adressent d’abord aux hommes, pensant que la femme s’occupe du secrétariat."

La lutte se gagne aussi contre les clichés. Le "goût des femmes" n’existe pas. Comme le dit Sandrine, "à l’aveugle, impossible de distinguer un vin élaboré par une femme. Ils sont tous très différents les uns des autres. Il n’y a pas d’archétype".

"Les femmes aiment tous les vins, blancs, doux, boisés, ou rouges, tanniques, amers, acides… "

Même chose pour les consommatrices : "Les femmes aiment tous les vins, blancs, doux, boisés, ou rouges, tanniques, amers, acides… " L’idée qu’elles ne boiraient que du rosé ou du liquoreux est répandue mais erronée. "Ce sont les physiologies propres qui entrent d’abord en compte, puis les constructions culturelles ou sociétales, l’éducation. On n’aura pas les mêmes références si on vient d’un milieu pauvre ou aisé, si on va beaucoup au restaurant ou non, si on est élevé en Chine ou en Europe. Mais le goût n’est pas lié au genre. Cela dit, on éduque les femmes selon un certain prisme, on leur dit attention, faut pas boire trop. La perte de contrôle est très mal vue, chez les femmes, alors que l’ivresse est plutôt valorisée chez les mecs."

Et Sandrine précise : "On met les filles au régime très tôt. Restreignez-vous, ne consommez pas trop de trucs caloriques, vous allez grossir. J’ai jamais entendu dire ça à un mec." Inconsciemment, les femmes auraient donc tendance à privilégier par exemple des vins blancs secs, qu’on imagine meilleurs pour la ligne. "C’est ridicule, les blancs, les rouges, c’est pareil. Il faut offrir aux femmes tout le panel de dégustation des vins, sans préjugé."

©Debby Termonia

L’association Women Do Wine, basée à Paris, regroupe 330 adhérentes issues de 13 pays. Elle prône l’accessibilité, l’inclusion et la bienveillance. Toutes les femmes du vin y sont les bienvenues. Elles y trouvent un espace de parole, de liberté et d’entraide. Les hommes ne sont pas admis: "Nous ne sommes pas du tout contre eux, explique Sandrine, mais nous pensons que, sans eux, nos adhérentes se sentent plus libres de parler de leur expérience face au sexisme ou au harcèlement, parfois très douloureux pour elles. Il s’agit aussi de montrer que nous n’avons pas besoin d’eux, on peut fonctionner en autonomie, nos femmes ont tous les talents, peuvent tout réaliser. Et l’association n’est qu’un temps donné, un lieu donné, ce n’est pas toute la société, tout un mouvement anti-hommes. Juste un espace préservé."

Lors de la Rencontre du 23 juin à la Bellevilloise à Paris auront lieu des dégustations, des dédicaces, des ateliers, des conférences et une remise de prix. La Rencontre, financée via du crowdfunding sur Ulule, sera ouverte à toutes et tous.

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