analyse

Seuls deux industriels wallons dépassent le milliard de chiffre d'affaires

Lhoist ©Jef Boes

Trente-cinq entreprises belges réalisent plus d’un milliard d’euros de revenus. Plus de la moitié d’entre elles sont flamandes et une douzaine sont bruxelloises. Et les wallonnes? On n’en recense que deux, ce qui témoigne de l’étroitesse du tissu industriel au sud du pays…

Alors que la Belgique en compte trente-cinq, il n’y a que deux entreprises wallonnes à afficher plus d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires. Il s’agit des carriers Lhoist et Carmeuse, qui se classent à la 20e et à la 32e place du classement. Les trente-quatre autres "milliardaires" sont soit bruxellois, soit établis en Flandre.

Parmi les bruxellois figurent certes plusieurs groupes de création et/ou d’actionnariat en majorité "francophone", tels Solvay ou UCB, mais le lieu de leur siège social exclut qu’on les comptabilise comme wallons. Le brasseur AB InBev, qui partage ses sièges entre Bruxelles (social), Louvain (opérationnel local) et… New York (opérationnel, monde), trône de loin en tête, étant entendu que ses grands actionnaires belges en partagent le contrôle avec les brésiliens. Il devance Solvay, Colruyt, Ravago et D’Ieteren, dans cet ordre, soit un chimiste bruxellois à capitaux majoritairement wallons (famille Janssen, etc.), un grand distributeur flamand (Hal), un industriel du plastique flamand (Arendonk) et un concessionnaire automobile bruxellois.

Banques, holdings et secteur public exclus

©Mediafin

Le classement ne reprend que les sociétés ancrées en Belgique et exclut les banques, les compagnies d’assurance, les holdings ainsi que les entreprises entièrement contrôlées par le secteur public (SNCB, Loterie nationale, STIB…). Les filiales de groupes étrangers ne sont pas reprises, puisque leur ancrage n’est pas ou plus belge: c’est par exemple le cas de Lampiris, devenue filiale du français Total, Brussels Airlines, contrôlé désormais par l’allemand Lufthansa, ou Orange Belgium (groupe français Orange).

CMI wallo-française

On regrettera aussi l’absence de CMI du classement. C’est que l’ancienne filiale du sidérurgiste Cockerill-Sambre appartient à plus de 80% à son dirigeant Bernard Serin, qui a la nationalité française. Sans cela, avec son 1,31 milliard d’euros de chiffre d’affaires, CMI aurait contesté la 31e place à Cobelfret et aurait devancé de quelque 200 millions Carmeuse. Comme son siège social est basé à Seraing, elle aurait incarné la deuxième entreprise wallonne par le chiffre d’affaires.

Qui d’autre derrière Lhoist et Carmeuse?

Qui d’autre pourrait revendiquer le titre de troisième groupe wallon derrière nos géants de la chaux? Dans la grande distribution, le groupe Louis Delhaize, qui exploite Cora, qui réalise 589 millions d’euros de ventes, et exploite aussi la chaîne Match (472 millions d’euros), aurait pu postuler au titre, mais ce serait oublier que son principal actionnaire est français, il s’agit de la famille Bouriez.

Par le passé, Bruxelles a aimanté les sièges sociaux des entreprises les plus importantes…

D’autres industriels bien implantés en Wallonie, où ils incarnent d’importants employeurs, appartiennent à de grands groupes étrangers. Citons GSK (pharma), Baxter (équipement médical), Dow Corning (chimie), Asahi (verre), NLMK (acier), Swift (transferts interbancaires), TNT Express (colis), Ferrero (agroalimentaire), Burgo (papeterie)… Ajoutons que parmi les étrangers, certains sont partis avec armes et bagages, et que d’autres ont démantelé une large partie de leurs installations locales (Arcelor) ou sont en train de le faire (Caterpillar).

Challengers

Parmi les Wallons qui s’approchent du milliard figurent le groupe Herstal (550 millions), holding de tête de la FN, et Nethys (762 millions). Le premier est détenu par la Région wallonne, tandis que le second est contrôlé par la province de Liège ainsi qu’un groupe de communes: pouvoirs publics donc. Même topo pour la Sonaca, dont le chiffre d’affaires ne dépassait pas de beaucoup les 300 millions avant qu’elle ne rachète la société américaine LMI en début d’année. La transaction lui permettra de doubler ses revenus, ce qui ne modifiera rien à son contrôle par la Région. Frappé par une crise interne, le groupe d’ingénierie et de contracting Hamon a, quant à lui, vu son chiffre d’affaires chuter lourdement l’an dernier, pour revenir de 698 à 436 millions d’euros. À noter que s’il est coté en Bourse, Hamon a aussi pour premier actionnaire la Région wallonne avec un bloc de plus de 40%.

Il faut ensuite descendre beaucoup plus bas pour retrouver d’autres challengers à l’identité et aux capitaux wallons. Le distributeur Mestdagh réalise un chiffre d’affaires de 565 millions. Souvent cité comme champion régional, le groupe néo-louvaniste IBA, dont la zone de chalandise de ses cyclotrons pour applications médicales est devenue le monde, n’affiche encore qu’un chiffre d’affaires consolidé de 242 millions. Un autre champion, le spécialiste des ralentis télévisuels EVS, ne fait "que" 130 millions.

En conclusion, pas besoin de se voiler la face: quand on le prend par le haut, en importance, le tissu industriel wallon ne tient pas la comparaison par rapport à Bruxelles ou au nord du pays. Le constat est clair et net. On y verra certes une source d’inquiétude, mais à relativiser néanmoins par le rôle d’"aspirateur" que joue – ou qu’a joué – la capitale fédérale: par le passé, en effet, Bruxelles a aimanté les sièges sociaux des entreprises les plus importantes, attirant irrésistiblement à elle les plus beaux fleurons de notre économie, wallons comme flamands d’ailleurs. Témoins, Solvay et UCB. Reste à voir si cette aimantation centralisatrice opère encore aujourd’hui comme jadis. Depuis la régionalisation du pays, on n’en voit plus aucun exemple…

"Ce calcul montre l'importance des multinationales étrangères pour la Wallonie"

Didier paquot Directeur du département Economie à l'UWE

Pour Didier Paquot, directeur du département Economie à l’Union wallonne des entreprises (UWE), la rareté des milliardaires industriels au sud du pays démontre, par l’absurde, l’importance qu’il y a à préserver l’attrait de la Région aux yeux des investisseurs étrangers.

1/ On ne compte que deux groupes wallons parmi les milliardaires belges : cela vous étonne-t-il ?

Ce n’est pas beaucoup, mais les faits sont là. Cela ne m’étonne pas. C’est le résultat de l’Histoire : on ne le changera pas, et l’on ne retrouvera pas facilement d’autres entreprises à un milliard… Notre avenir, en Wallonie, consiste plutôt à favoriser l’éclosion de nombre d’entreprises de 250 à 500 millions de chiffre d’affaires. Notre objectif doit aussi être de garder son notre sol les grandes entreprises à capitaux étrangers. Car ce classement montre également l’extrême importance des multinationales étrangères pour la Wallonie, et donc l’importance de mener une politique qui prenne soin d’elles. C’est une des raisons de la création des pôles de compétitivité wallons : il s’agit d’ancrer ces grandes entreprises en Wallonie et renforcer leurs liens avec les universités et les PME de la Région. En politique, on ne peut pas faire et dire n’importe quoi à leur sujet. A cet égard, les attitudes adoptées par certains lors du débat sur la ratification du traité commercial Ceta avec le Canada n’étaient pas les meilleurs signaux à adresser aux multinationales installées chez nous. J’ajouterai qu’il reste intéressant de pouvoir encore attirer d’autres multinationales. Car on n’arrivera pas à en créer nous-mêmes vingt ou trente en une ou deux décennies. Il faut, enfin, s’efforcer de faire grandir des entreprises de taille moyenne qui sont très importantes pour le tissu économique wallon, ce qui implique qu’il faille éviter de trop concentrer notre politique économique sur les petites.

2/ En soi, est-ce important d’avoir des " milliardaires " dans sa région ?

En soi, c’est positif et, en même temps, ce ne l’est pas toujours car il peut se créer une grande dépendance vis-à-vis de ces entreprises. Voyez les exemples d’Arcelor Mittal et de Caterpillar. C’est une arme à double tranchant. Il est par contre essentiel d’avoir de grandes entreprises dans la Région. A partir d’un certain seuil, elles exercent un effet indirect sur le tissu économique qui s’avère proportionnellement plus bénéfique qu’une simple addition de petites entreprises, notamment en termes de recherche et développement, d’exportations, de sous-traitance… Il ne faut pas nécessairement monter jusqu’au milliard de chiffre d’affaires pour cela, mais il faut des IBA… L’effet de structuration est loin d’être négligeable.

3/ Que Lhoist et Carmeuse soient les champions wallons, quel commentaire cela vous inspire-t-il?

Ce n’est pas surprenant, mais ils ne réalisent pas un chiffre d’affaires aussi important en Wallonie même : ils font beaucoup d’affaires à l’extérieur. Ceci dit, il faut faire en sorte que ces entreprises gardent un ancrage wallon, et je dirai la même chose pour IBA. C’est un gros enjeu car quand une telle entreprise passe sous capitaux étrangers, pointe toujours le risque que leur recherche ou leur stratégie ne finisse par quitter le territoire.

 

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