interview

"Un projet comme Facebook se serait planté en Belgique" (Oussama Ammar)

©Saskia Vanderstichele

Oussama Ammar, le gourou de la FrenchTech, analyse au vitriol l’écosystème start-up belge. Sa structure, The Family, est déjà impliquée dans 10 start-ups chez nous.

Il arrive le smartphone vissé à l’oreille, la démarche lente et pleine d’assurance. À mi-chemin entre le cliché du geek sorti du cocon de sa start-up et celui de l’homme d’affaires surbooké, il s’adapte en fonction de son interlocuteur. Serial entrepreneur de génie pour les uns, gourou surfait de la FrenchTech pour les autres, le fondateur de The Family a beaucoup de casquettes, de surnoms et quelques détracteurs aussi. Il possède surtout un historique qui inspire le respect et un regard pointu et acerbe sur les différents écosystèmes où il opère. Depuis qu’il a décidé que The Family allait s’implanter à Bruxelles, il s’est forgé un avis tranché sur les start-ups belges et leur environnement.

"La vérité, c’est que les start-ups belges ne sont pas assez bonnes. Si elles étaient de meilleure qualité, les investisseurs du monde entier se presseraient ici."

Entre deux notifications sur son smartphone, il dégaine une première saillie: "La vérité, c’est que les start-ups belges ne sont pas assez bonnes. Si elles étaient de meilleure qualité, les investisseurs du monde entier se presseraient ici." D’entrée de jeu, le ton est donné. C’est parti pour une série de crochets assénés à la volée. Cible suivante, les levées de fonds des start-ups belges. "En se plaigant de ne pas voir d’argent au niveau local, on se trompe. Il n’y a jamais d’argent au niveau local. Dans la Silicon Valley, il n’y a pas d’argent localement, c’est la Silicon Valley qui attire les fonds du monde entier par la qualité des projets. C’est simplement une question de qualité."

Si la qualité des start-ups est évidemment le point crucial, la question des fonds est régulièrement mentionnée par les jeunes pousses belges comme principal frein à leur démarrage et ensuite expansion. Oussama Ammar balaye cette excuse d’un revers de la main: "Pour moi, l’argent c’est la partie la plus simple. Si ta start-up fonctionne, tout le monde voudra te donner de l’argent. Si ta start-up ne fonctionne pas, personne n’en voudra, point." Le fondateur de The Family n’est pas du genre a se retenir ou à faire des politesses. Quitte parfois à forcer un peu le trait. Son côté grande gueule, il l’assume pleinement et en joue pour se permettre de balancer, avec malice, sur tout ce qui bouge.

Le déclic bruxellois

The Family a déjà sélectionné 10 start-ups depuis le lancement de l’antenne belge (voir encadré) dirigée par Nicolas Van Rymenant (ex-MenuNextDoor) et Ayoub Assabban (ex-Benjago). Ils jouent tous les deux le rôle de rabatteurs sur un marché qu’Oussama Ammar connaissait très mal. "Nicolas Van Rymenant avait cette envie d’implanter The Family à Bruxelles, moi je n’étais pas très motivé, pour être honnête. J’ai eu un déclic en venant donner une conférence ici. Il y avait un monde fou et les gens étaient tellement motivés et positifs. Je pensais que tous les Belges de qualité étaient à Paris. Je me suis trompé."

"Beaucoup d’entrepreneurs belges lèvent de l’argent trop tôt et généralement plus qu’ailleurs au même stade d’évolution."

S’il reconnaît son erreur, il est très critique sur ce qu’il voit pour l’instant en Belgique. Pour juger la qualité d’un écosystème, le fondateur de The Family à une technique très simple: "On ne peut juger un écosystème qu’à son taux de réussite et non pas au nombre de ses succès story. Si un projet comme Facebook était né en Belgique, il se serait planté. Donc l’écosystème n’est pas bon.". Simple et efficace. Peut-être trop.

La culture de l’aide publique

Investissements

Les 10 start-ups soutenues par the Family en Belgique

The Family n’injecte jamais directement d’argent dans les start-ups, mais prend 5% de participation dans chacune.

Ludus — Le futur du PowerPoint made in Belgium

Troty — Trottinettes électriques partagées

Bubbly — Lentilles de contact par abonnement

Smartbnb — Solution pour loueurs d’Airbnb

Compliment — Compléments alimentaires intelligents

Instaon — Gestion de campagne publicitaire sur Google

Seekandcare — Commande de fournitures médicales

Vespucci — Analyse d’application mobile

CryptoPick — Prédictions de marché

VivasTour — Activités touristiques

Avec Oussama Ammar, rompu à l’exercice médiatique, il faut gratter un peu pour obtenir plus qu’une punchline, qu’il affectionne autant que les levées de fonds. Il pointe alors un problème souvent évoqué: l’accompagnement inadéquat des start-ups. "La difficulté ici, c’est que beaucoup de personnes qui sont dans l’accompagnement des start-ups en Belgique sont gentiment à côté de la plaque. Ils le sont parce qu’ils sont uniquement concentrés sur la Belgique et c’est leur seul référentiel. Ils tentent d’appliquer aux start-ups les recettes utilisées pour les PME industrielles il y a 20 ans."

Aujourd’hui une start-up belge n’a pas, selon lui, autant de chance de réussir que son alter ego français. Que manque-t-il ici pour pouvoir avoir les mêmes chances de réussite? "Il faut laisser les entrepreneurs tranquilles au lieu de vouloir à tout prix les aider. Cela permet une sélection naturelle dès le départ. Par exemple, les entrepreneurs belges perdent beaucoup de temps à remplir des dossiers d’aide publique, alors qu’ils n’ont pas forcément besoin d’argent. C’est devenu culturel."

Des méthodes qui divisent, des constats qui rassemblent

En parlant d’argent, Oussama Ammar a une vision bien à lui de la relation à établir entre les start-ups et les fonds disponibles: "Beaucoup d’entrepreneurs belges lèvent de l’argent trop tôt et généralement plus qu’ailleurs au même stade d’évolution. Tout se fait via des connexions familiales. Cet argent est généralement dépensé en un rien de temps sans résultat probant. C’est exactemment comme cela que l’on pourrit un écosystème." En retard pour une conférence où il est attendu, il assène une dernière saillie verbale en guise d’adieu: "L’argent public doit être respecté et n’a rien à faire dans les start-ups."

S’il n’y va pas avec des pincettes, c’est pour provoquer des électrochocs partout où il passe. La méthode divise et irrite certains. Pourtant, il faut reconnaître que ses constats sont partagés par bon nombre d’acteurs de l’écosystème. Partisan ou non du personnage médiatique qu’est devenu Oussama Ammar, il faut lui laisser la pertinence de ses analyses et sa force motrice dont peuvent maintenant bénéficier certains entrepreneurs belges.

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