analyse

Blokker Belgique est-il vraiment en perte?

©BELGA

Blokker a annoncé la fermeture de nombreux magasins en Belgique. Le groupe se justifie et pointe des pertes opérationnelles d'une quinzaine de millions d'euros. Pourtant, ces pertes n'apparaissent pas dans les comptes.

La chaîne de magasins néerlandaise Blokker a annoncé en milieu de semaine une vaste restructuration de son organisation en Belgique: elle entend fermer 69 de ses 190 magasins et supprimer 302 emplois. Motif invoqué: la baisse continue de ses ventes ces cinq dernières années et la dégradation de ses résultats. Le chiffre d’affaires de la filiale belge Blokker SA est passé de 144 millions d’euros en 2011 à 115 millions l’an dernier, a précisé le groupe. La filiale a aussi terminé l’exercice 2015-2016 (clôturé à fin janvier) sur une perte opérationnelle de 15 millions d’euros, a-t-il ajouté avant d’indiquer que l’exercice qui vient de se terminer au 31 janvier 2017 devrait se solder, lui, par une perte opérationnelle autour des 18 millions d’euros

Le niveau de la perte d’exploitation (ebit) est évidemment alarmant… sauf que, dans les comptes annuels publiés par Blokker SA, celle-ci n’apparaît pas. Sur les trois derniers exercices publiés, soit 2013-2014, 2014-2015 et 2015-2016, le chiffre d’affaires se contracte effectivement, passant successivement de 136 à 130 puis 124 millions d’euros. Durant deux exercices sur trois, en revanche, la société affiche toujours un bénéfice opérationnel: 3,5 millions en 2013-2014 et 1,7 million l’an dernier. Seul l’exercice 2014-2015 s’est soldé par une perte opérationnelle, égale à 1,6 million. La même situation se retrouve au niveau du résultat net: + 2,6 millions en 2013-14, -1,7 million en 2014-15 et + 1,8 million l’an dernier.

Injection en amont

Comment expliquer la différence entre la réalité des comptes publiés à la Banque nationale et le discours tenu par la direction de Blokker? Comment le profit opérationnel de 1,7 million, inscrit dans les comptes, est-il devenu négatif de 15 millions dans la bouche des dirigeants?

"Les Pays-Bas ont injecté plus de 17 millions d’euros pour la Belgique."
Eric Vuchelen
Secrétaire permanent CGSLB

Interrogés à plusieurs reprises, les responsables communication du groupe nous ont à chaque fois renvoyé à un bref: "Nous parlons de la perte opérationnelle", comme si on avait confondu celle-ci avec le résultat net. Plus disert, un représentant syndical, Eric Vuchelen, secrétaire permanent à la CGSLB, a reçu cette explication du groupe: Blokker, maison mère, a injecté des fonds en amont dans les comptes de sa filiale, afin d’effacer cette perte. "Nous avons été surpris", indique-t-on du côté du syndicat libéral. "Il y a eu un don des Pays-Bas qui ont injecté plus de 17 millions d’euros pour la Belgique", dit Eric Vuchelen. Mais "Blokker a été honnête dans sa communication", selon lui.

Retour aux comptes, où une lecture approfondie nous montre qu’en effet, le poste "autres produits d’exploitation" a gonflé de 17,5 millions en 2015-16 pour totaliser cette année-là 20,3 millions, contre 2,7 et 2,8 millions les deux années précédentes. Du coup, le résultat d’exploitation s’est trouvé augmenté d’autant. Pour le vérifier, il suffit de faire le calcul: 15 millions de pertes compensées par un apport de 17,5 millions, cela fait un boni de 2,5 millions. On n’y est pas tout à fait, puisque l’ebit publié cette année-là n’est "que" de 1,7 million, mais c’est presque ça.

Pas de justification

Soit. Mais quels ont été ces autres produits d’exploitation (repris sous le code 74)? Difficile à dire, car cette dénomination recouvre des récupérations diverses, sans en préciser la source. Le fait est que, pour un montant de cette importance, la transaction aurait plutôt dû être reprise dans les produits exceptionnels (en 76) ou, le cas échéant, être justifiée en annexe du bilan à la BNB, nous apprend un expert-comptable consulté. Ce qui n’est pas le cas.

Le modèle de Blokker de vendre un peu de tout à petit prix est mis à mal aujourd’hui. ©Jonas Roosens

On ne sait donc pas quels remboursements le groupe Blokker a consentis à sa filiale belge, sous quel motif, ni quel rôle cela a joué exactement dans les résultats 2015-16 de cette dernière. Contactés, les syndicats estiment avoir reçu les informations financières nécessaires. Curieux. Comme il est curieux que le groupe n’ait pas choisi la voie normale: laisser la perte d’exploitation apparaître normalement dans les comptes, puis si nécessaire injecter les 17 millions dans la filiale via une augmentation de capital.

Comme est interpellant aussi le rapport du réviseur, qui souligne d’autres points. Il relève le dépôt en retard des comptes 2014-15, puis épingle des "manquements" dans l’organisation administrative et le contrôle interne, d’où pourraient découler des erreurs, qui seraient toutefois "vraisemblablement sans effet matériel" sur les comptes publiés en 2015-16.

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