Le rapprochement Couche-Tard-Carrefour, un deal d'un temps révolu

Un éventuel rapprochement entre Carrefour et Couche-Tard ne permettrait pas à Carrefour de basculer dans l'ère du digital; un domaine où il accuse déjà un fameux retard. ©AFP

Le groupe de distribution canadien Alimentation Couche-Tard négocie une reprise amicale du groupe Carrefour, sans toutefois donner des garanties de conclure un accord. Paris s'est toutefois immédiatement dit "pas favorable" à une telle opération. Le titre Carrefour a en tout cas clôturé en nette hausse à la Bourse de Paris.

Le groupe de distribution Carrefour annonce avoir été approché par son homologue canadien, Alimentation Couche-Tard en vue d’un rapprochement. Les discussions n'en sont qu'à un stade préliminaire, insistent les deux parties. Même s’il n’y a aucune garantie de voir le deal  aboutir, l’annonce dopait le cours de l’action Carrefour, les investisseurs voyant une opportunité qu’ils attendaient depuis 10 ans.

"Il n'y a aucune certitude à ce stade que ces discussions exploratrices débouchent sur un accord ou une opération."
Alimentation Couche-Tard

Le ministre français de l'Économie a toutefois déclaré ce mercredi soir n'être "a priori pas favorable" à une telle opération et rappelé qu'un récent décret permettait de la bloquer. Carrefour représente un "chaînon essentiel dans la sécurité alimentaire des Français, dans la souveraineté alimentaire", a-t-il martelé à l'antenne de la télévision France 5.

La rentabilité

Sans être signée, l’opération suscite déjà des interrogations. Bien sûr comme le souligne un analyste d’ING, tout est à vendre. Il suffit de mettre le prix.

Et voilà un premier argument. Carrefour a beau avoir lancé, en 2018, un vaste plan de réduction des coûts et de recentrage stratégique, le groupe reste confronté à une forte concurrence mettant sa rentabilité sous pression. De quoi influencer le prix.

Sans vouloir mettre la charrue avant les bœufs, on peut aussi s’attendre en cas de bouclage de l’opération à une analyse méticuleuse des actifs de Carrefour avec une question: vend-on les activités peu profitables ou tente-t-on de les embellir pour mieux les vendre? La question se posera sûrement également pour Carrefour Belgique qui certes attire par sa part de marché, mais souffre d’une faible rentabilité.

Les activités

"Le deal pourrait avoir du sens si on se focalise uniquement sur les magasins de proximité."
Analystes
Raymond James

L’adéquation des activités canadiennes et françaises pose aussi question. Les analystes de Raymond James affirment avoir du mal à percevoir l’intérêt stratégique pour Couche-Tard dans un rachat de l’ensemble des activités de Carrefour.

Une grande partie des activités du Français n’ont en effet pas du tout le même format que celles exploitées par le Canadien. Pour les analystes, le deal pourrait avoir du sens si on se focalise uniquement sur les magasins de proximité.

Créé en 1980 par le biais d’une épicerie de proximité au Québec, le groupe s’est aussi développé en adossant souvent une activité de vente de carburant à son épicerie. Pour Pierre-Alexandre Billiet, fondateur de Gondola et professeur à Solvay Business School, cette association retail/pompe essence est très rentable. C’est peut-être là que réside l'intérêt canadien.

D’autres observateurs soulignent, eux, la nécessité pour le Canadien de justement réduire sa dépendance à la consommation de carburant. Outre ses pompes, Couche-Tard possède aussi une activité de vente de carburants pour le secteur de l’aviation et d’énergie pour moteurs stationnaires.

La présence géographique

Une présence américaine est-elle une opportunité pour Carrefour ? Au sein d’ING, on souligne qu’une alliance outre-atlantique a du sens. Le rapprochement Ahold-Delhaize avait au départ été vu comme peu porteur de synergies aux Etats-Unis. Au final, les synergies sont multiples.

"Ce deal est intéressant pour les investisseurs de longue date qui face à un cours de bourse stable attendaient depuis 10 ans une occasion de sortie. Il n’aidera en rien au plan du CEO Alexandre Bompard."
Pierre-Alexandre Billiet
Solvay Business School et Gondola

Pour Couche-Tard, l’intérêt géographique est encore plus marqué. Déjà actif en Scandinavie, en Irlande, en Pologne et dans les pays balte, l’enseigne pourrait étendre sa présence européenne; une réponse à ses ambitions clairement énoncées : doubler de taille d’ici 2023.

Rappelons que le groupe Carrefour, avec un chiffre d’affaires annuel de 80 milliards d’euros se hisse dans le top trois des distributeurs mondiaux, là où Couche-Tard avec ses 48 milliards pointe à la 8e position.

La vision de l'actionnaire

Néanmoins, la présence géographique ne doit pas être une fin en soi.

Pierre-Alexandre Billiet considère ce rapprochement potentiel comme un deal de l’ancien temps dans lequel Carrefour n’a rien à gagner, que du contraire. "Ce deal est intéressant pour les investisseurs de longue date qui face à un cours de bourse sans réelle croissance, attendaient depuis 10 ans une occasion de sortie. Il n’aidera en rien au plan du CEO Alexandre Bompard."

14.200
magasins
Le réseau mondial d'Alimentation Couche-Tard représente 14.200 magasins.

Une alimentation saine, la promotion du manger local, la proximité et l’e-commerce sont en effet les quatre piliers du développement stratégique du groupe énoncés en 2018. Or, force est de constater que pour l’heure ces ambitions sont loin de se refléter dans le cours de bourse, voire même dans le développement du groupe.

Couche-Tard n’apporte aucune solution d’e-commerce, aucune solution du manger sain et local. "Avec ce deal et d’éventuelles ventes d’activités, Carrefour va au contraire chuter dans le ranking, va voir son pouvoir d'achat s’appauvrir et ne gagnera rien en digitalisation."

Certes le deal fera rentrer de l’argent qui pourrait permettre à Carrefour d’acquérir un acteur de l’e-commerce, à l’instar de Walmart et Flipkart, mais les opportunités sont rares. S’il a lieu, ce sera plus un deal entre actionnaires qu’un accord stratégique qui permettra enfin à Carrefour de basculer véritablement dans un monde digital en pleine accélération depuis la pandémie.

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