interview

"Colruyt est une belle entreprise, mais avec Delhaize je veux devenir numéro un en Belgique"

©ANP

C’est à Windsor, une localité anonyme du Connecticut, à 190 kilomètres de New York, que Frans Muller, le CEO d’Ahold Delhaize, a choisi mardi d’emmener les analystes et les journalistes présents le matin même au Capital Markets Day du groupe pour leur donner un aperçu des avancées permises par la robotique.

Bien que rénové de fraîche date, le supermarché Stop & Shop – plus de 400 magasins dans les nord-est des Etats-Unis - choisi pour épater le chaland ne surprend guère. C’est derrière que cela se passe. Le vaste entrepôt qui jouxte le magasin cache en effet un dispositif logistique imposant et entièrement automatisé qui permettra, à partir de janvier, de gérer chaque semaine jusqu’à 4.000 commandes déposées sur internet.

Cette infrastructure ultramoderne incarne parfaitement la volonté de Frans Muller, le patron du distributeur belgo-néerlandais, de miser sur la robotique, l’intelligence artificielle et l’internet pour se développer. Car si l’e-commerce n’est pas encore une activité rentable, il le sera à terme, et surtout, il permet de garder une clientèle a priori plus facile à fidéliser que dans les magasins physiques.

Frans Muller a consacré le (long) voyage en car à répondre aux questions des journalistes.

Quelles sont les différences majeures entre les marchés européen et américain de la distribution?
Le marché américain est beaucoup plus fragmenté que le marché belge par exemple. En Belgique, vous avez trois grands acteurs: Colruyt, Delhaize et Carrefour, qui ont environ 80 % du marché. Ici, on dénombre plus de 100 concurrents. Hannaford Discount, c’est 3 % de part de marché.

Et il y a aussi la concurrence croissante d’Aldi et Lidl.
Pour Lidl, qui vient d’arriver sur le marché et ne possède qu’une cinquantaine de magasins, les choses ne se déroulent pas encore au mieux. Aldi, par contre, est déjà depuis longtemps présent aux Etats-Unis où il possède notamment Trader Joe, un gros acteur sur le marché du discount qui connaît un beau succès.

Sur un plan général, il est clair qu’il va se passer beaucoup de choses. Il y aura des consolidations. Et comme notre assise  financière est solide, nous sommes en mesure d’y participer via des acquisitions.

La présence d’Ahold Delhaize en e-commerce est moins forte aux Etats-Unis qu’en Europe. Pensez-vous que Peapod peut devenir le bol.com américain d’Ahold Delhaize?
Je pense que le bol.com américain s’appelle Amazon. C’est un très gros acteur, tant en alimentaire qu’en non alimentaire, et il sera très difficile de le copier. Mais Peapod peut grandir et se différencier par son assortiment de produits. Que ce soit dans les produits cuisinés, la cuisine, le textile, nous pouvons, via Peapod, proposer autre chose et vendre des articles que nous ne vendons pas en magasin. Mais il serait vain de tenter de contrer frontalement l’offre d’Amazon.

"Après des temps difficiles, Delhaize se trouve aujourd’hui à nouveau dans l’ascenseur, dans une atmosphère positive."
Frans Muller
CEO - Ahold Delhaize

A plus long terme, croyez-vous dans la vente de produits alimentaires sur internet?
Cela se fait déjà, que ce soit chez WholeFood ou chez Amazon Fresh. Ces initiatives n’ont pas été vraiment couronnées de succès jusqu’ici. Je pense que pour beaucoup de clients, acheter de la nourriture sur internet reste une barrière. Ils préfèrent toujours trouver eux-mêmes les aliments dont ils ont besoin et ne font pas confiance à une sélection faite par d’autres.

Mais ce marché va lui aussi progresser. Aux Etats-Unis, les ventes en ligne en alimentaire représentent entre 2 et 3 % du marché. Ces chiffres sont assez modestes, mais ils concernent l’ensemble du pays. Et dans les villes, cette part est plus importante, et l’on s’attend en général à ce que la part globale passe rapidement à 5 ou 6 %. Ce qui représente le double des ventes actuelles.

Je crois cependant que l’évolution sera plus lente avec les aliments frais qu’avec le non-food, parce que la chaîne de livraison des produits jusqu’au domicile du client est beaucoup plus complexe.

Comment percevez-vous l’évolution de l’e-commerce en Belgique?
Le marché belge présente à peu de choses près la même densité que le néerlandais. Cette densité est très importante pour l’e-commerce, où le dernier kilomètre est le plus cher. Il y a des grandes villes, le marché est suffisamment dense. Mais le marché belge a pris du retard dans l’adoption du commerce en ligne. Cela a à voir selon moi avec le fait que le consommateur belge continue de préparer lui-même ses repas. Il est plus amateur de bonne chère et préfère aller lui-même au supermarché pour choisir ce qu’il va préparer chez lui le soir. Le Néerlandais s’est plus vite tourné vers les solutions de commodité du type salades ou plats préparés.

Il n’empêche qu’en Belgique aussi, l’e-commerce est appelé à se développer. Delhaize et bol.com sont notamment en train de nouer un partenariat qui permettra aux clients de Delhaize de retirer leurs commandes aux points de retrait de bol.com.

Vous avez été CEO de Delhaize. Comment voyez-vous son évolution actuelle?
J’ai dirigé Delhaize pendant une période très dure, qui a nécessité la prise de décisions difficiles. Il y a eu de nombreuses pertes d’emplois, mais c’était nécessaire pour remettre la structure de coûts sur les rails.

Nous sommes à présent revenus dans un environnement très positif et constructif. Nous avons de très bonnes relations avec les partenaires sociaux, une équipe de management très forte, sous la direction de Xavier Piesvaux.

Nous investissons aussi beaucoup en Belgique, où la créativité, les nouvelles idées, les innovations contribuent à rendre l’entreprise plus profitable. Après des temps difficiles, Delhaize se trouve aujourd’hui à nouveau dans l’ascenseur, dans une atmosphère positive.

Depuis cette année, le chiffre d’affaires et le bénéfice sont d’ailleurs à nouveau orientés à la hausse. Et ces chiffres peuvent être encore améliorés grâce à un renforcement de la coopération entre la Belgique et les Pays-Bas.

L’ambition est-elle de dépasser Colruyt et de devenir numéro un sur le marché belge?
Je suis toujours ambitieux. Mais je reste réaliste. Colruyt est une entreprise forte. Toutefois, si l’on regarde la part de marché de Delhaize et d’Albert Heijn en Belgique, on arrive à environ 28 %. Et avec bol.com, nous devrions pouvoir encore accroître notre part de marché.

Si Colruyt est assurément une belle entreprise, je garde malgré tout l’ambition de devenir numéro un en Belgique.

Vous avez annoncé un programme d’économies sur trois ans. Est-ce une nécessité?
Nous avons toujours pensé, au sein de l’entreprise, que pour investir, il faut un équilibre avec les rentrées. D’où notre volonté d’appliquer sur trois ans un programme de réduction des coûts de 1,8 milliard d’euros. Celui-ci couvre différents aspects comme une renégociation des prix avec nos fournisseurs, des économies dans les frais de fonctionnement, un renforcement de l’efficacité de fonctionnement de la chaîne d’approvisionnement.

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"Aux Etats-Unis, il y aura des consolidations. Et comme notre assise financière est solide, nous sommes en mesure d’y participer" 

 

La technologie peut nous aider à cet égard. Les analyses de données nous permettent déjà d’affiner la prédiction de besoins des différents produits, et donc de réduire la masse des denrées à jeter. Nous avons à cet égard un bel exemple en Belgique, avec le nouveau centre logistique totalement automatisé de Ninove pour les produits frais, qui est désormais opérationnel.

Ce type d’équipement permettra de travailler plus vite, mais aussi d’éviter les problèmes de recrutement croissants pour ce genre de fonction que nous connaissons en Belgique et aux Pays-Bas. Et une plus grande automatisation dans nos magasins et nos entrepôts nous permettra aussi de réduire la masse salariale grâce à une plus grande digitalisation.

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