Gare à la fuite en avant dans la grande distribution

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Les restructurations se succèdent dans les grandes surfaces. Le secteur souffre du poids des charges, de la pression sur les prix, de l’arrivée de l’e-commerce, mais aussi d’une forme de surcapacité. Décryptage avec Dominique Michel, patron de Comeos, la Fédération du commerce et des services.

Trois jours de grève chez Mestdagh après l’annonce de la restructuration qui entraînera la suppression de 450 emplois; mouvements sociaux chez Carrefour où les négociations patinent sur l’intention de la direction de supprimer plus de 1.200 postes de travail… La semaine a été chaude dans le secteur de la grande distribution. À cela s’ajoutent le conflit (résolu, mais après des grèves) chez Lidl et de nouvelles interrogations sur Delhaize. Alors que le lion a pourtant redressé la tête au premier trimestre, un plan stratégique doit être annoncé d’ici l’été.

À un moment donné, le marché va être saturé. Il va falloir fermer des magasins et en ouvrir d’autres, sans doute plus petits.
dominique michel
administrateur-délégué de comeos

Discret ces derniers temps, Dominique Michel, administrateur-délégué de Comeos, la fédération commerce et des services, décrypte les enjeux auxquels est confronté le secteur.

Dominique Michel (Comeos): La concurrence est forte, les prix sont sous pression, il y a de nouveaux entrants et une évolution des habitudes de consommation, les gens achetant de manière plus ciblée afin de moins gaspiller. ©Jonas Roosens

• À commencer par la baisse du chiffre d’affaires dans le commerce alimentaire soit, en gros, la grande distribution traditionnelle. Celui-ci a reculé de 1% en 2016 et de près de 2% l’an dernier. "Les motifs sont nombreux, entame le patron du lobby de la distribution. La concurrence est forte, les prix sont sous pression, il y a de nouveaux entrants et une évolution des habitudes de consommation, les gens achetant de manière plus ciblée afin de moins gaspiller." En clair, le gâteau ne croît plus et risque même de diminuer. Paradoxalement, le revenu des ménages progresse depuis quatre ans selon l’Ires. "Effectivement, mais on dépense surtout son argent autrement, indique Dominique Michel. De plus en plus dans le logement, mais aussi dans les voyages, les services télécoms, etc. En outre, le taux d’épargne des ménages reste très élevé dans ce pays."

• Si le chiffre d’affaires de la grande distribution s’érode, les marges, elles, chutent drastiquement. Elles étaient de 3% il y a dix ans, elles dépassent péniblement le 1% en 2016 (derniers chiffres disponibles). "Ca, c’est de la dynamite", tranche Dominique Michel, qui explique ce recul par différents éléments. D’abord et sans surprise, le poids des charges que les enseignes peuvent difficilement répercuter dans leurs prix pour des raisons de concurrence. Pourtant, le tax-shift a fait baisser les charges sur le travail. "Oui, mais on n’a grappillé que 2,5% de notre handicap salarial que nous estimons de 20% par rapport aux pays voisins, nuance l’administrateur-délégué de Comeos. Et puis, il y a des mesures fiscales défavorables comme la taxe kilométrique dont l’impact net varie entre 0,2 et 0,4% et les accises sur les alcools qui font fuir les consommateurs à l’étranger." Dans la distribution alimentaire physique, Comeos estime que chaque année 900 millions d’euros passent la frontière sur un total de 30 milliards.

• Ensuite, il y a l’arrivée de nouveaux acteurs, comme Albert Heijn, et la croissance des discounters qui, tous, tirent les prix et donc les marges, à la baisse. Enfin, il y a l’e-commerce qui reste une inconnue. "Il ne représente que 1% du commerce alimentaire, mais les chaînes doivent anticiper et investir pour attraper le train du digital, relève Dominique Michel. Cela coûte des fortunes pour être à niveau sans aucun retour actuellement. L’enjeu n’est peut-être pas d’essayer de gagner de nouveaux clients mais d’essayer d’en garder. Peut-être en reviendront-elles un jour, je ne sais pas."

La concurrence entre chaînes est désormais telle que pour garder leurs sacro-saintes parts de marché, très importantes dans les négociations avec les fournisseurs, elles ont tendance à multiplier les ouvertures de magasins, le jeu de la concurrence faisant que chaque enseigne veut délivrer sa formule commerciale partout. Fuite en avant? Sur ce point-là, syndicats et Comeos semblent s’accorder. "À terme ce n’est pas tenable car il est clair qu’à un moment le marché va être saturé, concède Dominique Michel. Pour les enseignes, c’est cependant une manière de répartir les coûts logistiques, d’IT, etc. sur une plus large base." Le boss de Comeos estime que le marché va dès lors devoir mieux s’adapter et plus rapidement. "On va devoir fermer des magasins non rentables et les remplacer par d’autres, sans doute plus petits, situés à proximité", estime-t-il.

• Et puis, il y a cet autre paradoxe, qui fait que, alors qu’on ouvre de plus en plus de magasins, le taux de commerces en déshérence a à nouveau augmenté en 2017 et ce, pour la dixième année consécutive. 21.000 points de vente sont inoccupés. Un phénomène dû, entre autres, à une inadéquation entre l’offre (de commerces vides) et la demande (les besoins des enseignes). Le boss de Comeos relève que ce sont principalement des petits magasins qui sont vides, surtout dans des villes de taille moyenne, phénomène qu’il juge très inquiétant.

Flexibilité et polyvalence

Quant aux conflits en cours, Dominique Michel se veut prudent, ne voulant pas commenter de cas particuliers. Mais il estime que dans le contexte actuel, la question de la flexibilité et de la polyvalence est inévitable.

"On ne peut plus se permettre d’avoir dans un magasin une personne qui ne fait plus que remettre des produits dans un rayon déterminé, dit-il. A terme, cette personne va devoir conseiller le client et savoir tenir une caisse. Car à certains moments de la journée on a besoin de plus de personnes en caisse et moins dans les rayons et vice-versa. Sans polyvalence et dans la perspective de la croissance de l’e-commerce, la situation va devenir intenable. Évidemment tout cela devra s’accompagner d’un gros travail d’accompagnement et d’explications."

©Mediafin


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