"Le Black Friday est une catastrophe économique et sociale"

Interrogés par le SNI, 34% des petits commerçants annonçaient l'an dernier leur participation au Black Friday. Ils devraient être moins de 30% cette année. ©EPA

Les petits commerçants attendent de savoir s'ils vont pouvoir rouvrir et comment. Une annonce est attendue en pleine journée du Black Friday, journée des prix cassés face à des marges déjà amputées.

"Faire le Black Friday, cette année encore plus que les autres, est totalement indécent." L'UCM ne mâche pas ses mots. En période de crise sanitaire forçant les fermetures à répétition des commerces non essentiels, cette opération promotionnelle est vécue comme une pression supplémentaire.

Le Black Friday, qui est né en Amérique du Nord, marque le début de la période d'achats de cadeaux de fin d'année. Organisé au lendemain du jeudi de Thanksgiving, il permet aux commerçants aux ventes dans le rouge de renouer avec ... le noir.

"Nous avons réussi à réécrire le Black Friday qui n'est ni dans notre culture ni dans notre histoire, pour en faire une période supplémentaire de promotions."
Christophe Thomas
Gérant de TraKKs

Depuis, la pratique s'est invitée chez nous. "Nous avons réussi à réécrire le Black Friday qui n'est ni dans notre culture ni dans notre histoire, pour en faire une période supplémentaire de promotions", déplore Christophe Thomas, gérant des magasins d'articles de running TraKKs.

L'homme ne décolère pas. Il considère cette opération de "catastrophe économique et sociale". "Je peux comprendre qu'on n'arrive plus à boucler les fins de mois de la même façon, mais vendre avec 40% de remise, c'est pour moi vendre à perte. Cette année devrait donc être l'année qui marque la fin du Black Friday."

"L'hypocrisie" des grandes enseignes

L'an dernier 10,4 millions de transactions électroniques ont été enregistrées sur la journée, contre 10,5 millions pour le samedi avant Noël. Compte tenu du lockdown, on prévoit cette année des achats plus nombreux.

10,4 millions €
transactions électroniques
Le Black Friday, c'était l'an dernier pas moins de 10,4 millions de transactions électroniques, contre 10,5 millions pour le samedi avant Noël.

Ce sont surtout les chaînes et les grandes marques qui se plient au jeu; de la grande distribution à la pharmacie avec MediMarket. A.S. Adventure a triplé ses points de retraits pour l'occasion. MediaMarkt a opté pour le "Black November" en étalant l'action sur plusieurs jours. Ils jouent sur le respect de la distanciation.

"Une hypocrisie", lance Christophe Thomas. "Le confinement a justement été instauré pour éviter la circulation des personnes." Chez TraKKs donc, le Click&Collect, annuellement disponible, ne l'est plus.

Une question d'éthique

Au salon Chloé Esthetics, le Black Friday est au programme "parce que tout le monde s'y attend et qu'on est bombardé par les fournisseurs". Cette année, pourtant il a une autre saveur. "Les ventes sont quasi nulles, alors si cela peut en apporter en plus, c'est mieux que rien", reconnaît Chloé Van Gelder. Mais cet avis n'est pas partagé par tous.

Mac Lafferty compte deux bijouteries qui n'observent jamais de Black Friday. "Ce sont généralement les marques qui décident des promotions. Elles ont les marges que nous n'avons pas." Des marges qui sont davantage comprimées. "Qui veut acheter un bijou sur internet? Et si c'est le cas, en tapant sur Google, nous sommes automatiquement dirigés vers les sites des marques."

"Nous croulons déjà sous les commandes en Click&Collect et il va être difficile de pousser les murs."
Amaya Louis et Thierry Saeys
Gérants du magasin de jouets Sajou

D'autres évoquent l'éthique. "Chez nous, on respecte le client et la marchandise", avance-t-on à la maison Degand.

Le magasin de jouets Sajou reconnaît succomber chaque année à la tendance... lui aussi un peu obligé. Mais cette année, sera une année sans. "Nous croulons déjà sous les commandes en Click&Collect et il va être difficile de pousser les murs. Cela n'a pas de sens de faire du volume pour faire du volume", expliquent Amaya Louis et Thierry Saeys, les gérants.

Ils soulignent que leur philosophie, c'est de satisfaire un client par la relation humaine, les conseils, pas par des promos. "Nous ne voulons pas ce type de client qui vient une fois pour chasser les prix."

Plus que jamais un "non-sujet"

Le SNI et l'UCM reconnaissent que d'année en année, de plus en plus de petits commerces se sentaient obligés de suivre la tendance. Mais cette année, le Black Friday est un "non sujet". Le SNI chiffrait l'an dernier à 34% le taux de participation de ses membres. Ils sont de moins de 30% cette année.

- 30%
Le SNI chiffrait l'an dernier à 34% le taux de participation de ses membres. Ils sont de moins de 30% cette année.

Les regards sont tournés vers le comité de concertation de ce vendredi. "Le sujet est: quand vais-je pouvoir ouvrir et vendre à un prix normal, plutôt qu'à prix cassés pour attirer de nouveaux clients ", explique Thierry Evens d'UCM.

Le sentiment de ras-le-bol face au Black Friday est donc à son apogée .

Ils sont nombreux, tant auprès des commerçants que des fédérations, à rappeler que des ristournes à tout-va ne favorisent pas le commerce.

L'an dernier le SNI avait pointé les dérives en instaurant un "local Friday". "L'objectif: montrer aux clients que se rendre chez son commerçant local non pas pour une promotion, mais pour un simple geste est tout aussi important."Dans le contexte actuel, l'opération n'a pas été réitérée, mais le "Green Friday" importé de France et qui se veut "contre le Black Friday et sa course contre la consommation kamikaze", tente année après année de conscientiser le consommateur.

Choisir entre le Black Friday et les soldes

"Les gens vont dépenser leur argent lors du Black Friday et du Cyber Monday, plus aux soldes de janvier. Et là, les commerçants vont se plaindre que les soldes ne fonctionnent plus", dénonce Christophe Thomas, gérant des magasins TraKKs. Faut-il donc supprimer les périodes de soldes?

En France, où le constat est le même, des voix s'élèvent pour la fin des soldes au profit d'un "prix juste toute l'année".

Pour Christine Mattheeuws, présidente du SNI, supprimer les périodes de soldes n'est ni envisageable ni demandé par le commerçant. "Il s'agit de la seule période de l'année où un commerçant peut vendre ses stocks à perte."

Certes, elle reconnaît que ces deux périodes légales sont cannibalisées par toutes les autres opérations promotionnelles: le Black Friday, les ventes couplées... Elle ajoute qu'une réflexion s'impose.

Mais, dans l'immédiat, il faut se focaliser sur la période des soldes d'hiver 2021. "Une fois la clarté faite sur les perspectives de réouverture, il sera indispensable de voir quand ces soldes pourront être organisées de manière la plus opportune." Auprès du cabinet du socialiste Pierre-Yves Dermagne, ministre de l'Economie, on entend le souhait de ne pas reporter les soldes; reste à voir l'évolution de la situation sanitaire. A l'avenir, il faudra sans conteste veiller à encadrer toutes ces périodes promotionnelles pour laisser aux commerçants une véritable bulle d'oxygène par le biais de soldes réglementées.

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