Le projet de magasin Rob à Uccle tué dans l'oeuf

Un parking en sous-sol de 257 places avec accès direct à la cave à vins: une idée bouchonnée? ©Rob

Le projet avait tout pour aboutir dès 2020. Initié par les managers de Rob, il était soutenu par un trio complémentaire idéal réunissant Carrefour, D’Ieteren et le promoteur Bouygues Immobilier.

Initié par les managers de Rob, pressés de se trouver LE lieu stratégique pour reproduire leur concept de Woluwe, le projet initial avait tout pour réussir et aboutir dès 2020. Il était soutenu par un trio complémentaire idéal: D’Ieteren Immo, le propriétaire des murs et du foncier situés au 1.250 de la Chaussée de Waterloo, Bouygues Immobilier, le promoteur-développeur du projet global, et Carrefour, agissant au nom de son enseigne gourmet, Rob, qui a fêté ses 70 ans il y a deux ans et avait, dans les années 60 déjà, ouvert une succursale à Fort Jaco, fermée au milieu des années 90.

Rob, le "Harrods belge"

Une surface relativement réduite mais une large gamme d’épicerie fine et de produits frais laissant la part belle aux producteurs locaux. Surnommé parfois le "Harrods belge", le magasin Rob de Woluwe-Saint-Pierre est sans doute le supermarché belge réalisant le plus gros chiffre d’affaires au mètre carré: 34 millions d’euros pour moins de 1.500 m².

L’avènement de Rob remonte à 1946, lorsque Charles-Marie Yerna, dit Robert – d’où le nom –, ouvre un magasin de fruits et légumes chaussée d’Ixelles, à Bruxelles. Très vite, l’enseigne élargit son offre à l’épicerie et aux vins, en mettant l’accent sur la fraîcheur et la qualité. Un deuxième magasin voit le jour en 1961 à Uccle, puis un troisième en 1972 à Woluwe.

Les années 80 sont plus compliquées. Le groupe GIB reprend Rob en 1989 avant de fermer les magasins d’Ixelles et Uccle, jugeant superflu d’avoir trois épiceries de luxe à Bruxelles.

Carrefour héritera de la marque au moment de reprendre les restes du groupe GIB en 2000. Contre toute attente, il la conserve et la développe.

Aujourd’hui, Rob, qui emploie quelque 200 personnes, est une affaire qui tourne. L’enseigne a toujours ciblé une clientèle chic et ne connaissant guère les fins de mois difficiles. La famille royale fait du reste partie des habitués.

Les choses évoluent. La clientèle de Rob rajeunit. Des quadragénaires, essentiellement des passionnés de gastronomie, attirés également par une cave à vin offrant 1.800 références différentes, y ont leurs habitudes.

Rob élargit aussi ses horizons, avec une renommée qui s’étend en Wallonie et en Flandre. La clientèle flamande représente environ 20% du total.

La demande de permis est portée depuis plus de deux ans par Bouygues Immobilier sur le terrain de D’Ieteren en lieu et place de l’ancien showroom de Fort Jaco. Sur les plans sur mesure dessinés par le bureau d’architectes de Bruno Corbisier, le rez-de-chaussée de 1.500 m² a été rehaussé d’un restaurant en mezzanine, sur le modèle historique à succès du boulevard de la Woluwe. Et l’atrium d’entrée offre une double hauteur avec, à hauteur des caisses, un accès direct au restaurant panoramique avec terrasse. Pour le fret à l’arrière, des quais de déchargement et un accès mitoyen commun avec la station-service voisine ont été prévus.

Mieux: en décembre dernier, lors de l’annonce par la commune d’Uccle de l’avis favorable accordé au projet immobilier par la Commission de concertation locale, le directeur général de Rob n’avait pas hésité à sortir du bois et à confirmer son intérêt. "Il y a une forte demande de la part de la clientèle dans ce quartier de Bruxelles. Les gens sont à la recherche de produits de qualité, de produits émanant de petits producteurs locaux. Et c’est exactement ce que nous proposons", avait-il alors asséné, comme pour marquer son nouveau territoire.

Rien ne va plus. Faites vos jeux!

Mais ces derniers mois, restructurations et prises de décisions contradictoires venues de la direction française du groupe Carrefour ont mis à mal le partenariat initial. D’abord mise au conditionnel, l’ouverture d’un Rob à Uccle a ensuite été officiellement annulée par le grand distributeur français, arguant privilégier le développement de ses enseignes de proximité.

Au grand dam des deux autres partenaires, lâchés au milieu du gué. D’autant que, dans l’intervalle, Bouygues Immobilier avait de son côté avancé pour obtenir son permis d’urbanisme au plus vite. On a d’ailleurs appris de source sûre que la Région bruxelloise a délivré jeudi dernier le permis d’environnement. Le permis d’urbanisme, qui devrait suivre durant l’été, autorisera la construction d’un immeuble à̀ appartements (26 unités et non 32 comme demandé) de deux étages surplombant le rez-de-chaussée commercial, ainsi qu’un important parking de 257 emplacements répartis sur trois niveaux en sous-sol. Celui-ci avait été exigé par Rob dès l’entame du projet et avait d’ailleurs motivé une solide étude d’incidence, qui a prolongé d’un an au moins la procédure d’octroi du permis.

Un étrange recours annoncé

Dès que le patron de Bouygues, Philippe Cousty, aura officiellement accusé réception du permis d’urbanisme, le compte à rebours pour l’introduction de recours contre le projet se déclenchera. "Il y en aura au moins deux, je pense. Vu le prix à payer pour stopper tout permis 5.000 à 7.000 euros , les opposants n’hésitent pas: c’est toujours ça de gagné. Un recours sera sans doute introduit par des riverains opposés au développement de nouveaux logements dans le voisinage. L’autre, plus surprenant, pourrait être porté par la Grande Épicerie, une surface commerciale voisine et directement concurrente… dont le propriétaire des murs n’est autre que Carrefour! Le monde est petit...", commente un proche du dossier. Celui-ci ajoute au passage, à l’attention du propriétaire des lieux, que réintroduire un permis – même copié-collé – obligerait à tout recommencer, étude d’incidence à l’appui.

Aujourd’hui, D’Ieteren Immo, qui a la main, rebat les cartes. Le patron de la filière immobilière du groupe automobile belge dit avoir plusieurs atouts dans son jeu. "Soit nous lançons le projet en partenariat avec Bouygues. Soit nous réutilisons le permis actuel et l’instrumentalisons en interne. Soit encore nous recréons un nouveau trio avec une autre enseigne. Et je peux vous assurer que depuis l’annonce officieuse du retrait de Carrefour, les manifestations d’intérêt d’autres occupants ou développeurs ne manquent pas. Donc, nous sommes au balcon et regardons monter les enchères. Sans nous presser…", résume Paul Monville.

"Les marques d’intérêt d’autres occupants ne manquent pas!"
Paul Monville
D’iETEREN iMMO

Colruyt en embuscade

Parmi les concurrents les plus motivés à prendre la place de Rob, on cite notamment le groupe Colruyt, pour lequel l’endroit serait idéal pour y loger son enseigne Cru/Cuit. Chez D’Ieteren, on ne commente pas à ce stade. On ajoute d’ailleurs vouloir ne pas entièrement abandonner l’idée d’accueillir un magasin Rob au rez-de-chaussée. Selon Paul Monville, des tractations seraient en cours en sous-main pour éventuellement faire porter le projet par une poignée de managers de Rob et des investisseurs intéressés par une seconde tentative d’extension de l’enseigne belge.

Interrogé sur ce scénario bis inattendu mais pas dénué de sens, le directeur général de Rob se borne à confirmer la version officielle du groupe: l’idée d’une seconde implantation est bel et bien abandonnée par la direction de Carrefour Belgique; celle-ci maintient toutefois la rénovation prévue du site existant, à Woluwe. Quant aux velléités de certains de managers de reprendre le flambeau, aucune déclaration officielle ne filtre pour le moment.

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