Les projets agricoles de Colruyt lèvent un vent de méfiance

En 2018, Colruyt avait déjà racheté à Marleen Masson et Jean-Pierre Mouton (photo) la ferme bio Het Zilverleen (25 hectares) à Alveringem (Flandre occidentale). ©Colruyt

Colruyt projette d'acheter des terres et de charger les agriculteurs d'y cultiver des fruits et légumes pour son compte. Le monde agricole craint un retour au servage.

S'assurer un approvisionnement régulier et suffisant en fruits et légumes locaux pour pouvoir répondre à la demande de clients de plus en plus attentifs à leur provenance: c'est dans ce but que le groupe Colruyt a créé Agripartners.

Par le biais de cette filiale, le premier distributeur belge ambitionne d'acheter des terres agricoles et d'engager des agriculteurs chargés de cultiver des fruits et légumes qui se retrouveront dans les rayons de ses supermarchés.

L'idée n'est pas neuve. En 2018, Colruyt avait déjà noué des liens commerciaux avec l'entreprise agricole De Lochting, à Roulers, en soutenant sa conversion au bio. Avant de franchir un pas supplémentaire en rachetant une exploitation agricole bio de 25 hectares à Alveringem, près de Furnes.

L'enseigne de Hal souhaite à présent aller un cran plus loin, en acquérant des surfaces agricoles sur une plus grande échelle. À charge pour les agriculteurs de cultiver les fruits et légumes qui seront rachetés par le distributeur. "Pour l'agriculteur qui souhaite collaborer avec nous, c'est la garantie que son produit sera acheté à un prix convenu et par un partenaire qu’il connaît", précise-t-on chez Colruyt.

Des "contrats clairs"

Pour le distributeur, tout le monde y retrouve son compte: Colruyt pérennise une filière locale durable et, en contrepartie, il garantit le caractère agricole des terres achetées et met en place "une collaboration transparente, basée sur de bons accords" avec les producteurs.

"L’intention est de collaborer avec des agriculteurs indépendants. Ils ne seront pas 'employés' par Colruyt."
Nathalie Roisin
Porte-parole de Colruyt

Dans un premier temps, Colruyt compte cibler l'agriculture conventionnelle. "L’intention est de collaborer avec des agriculteurs indépendants. Ils ne seront pas 'employés' par le groupe Colruyt. Nous allons conclure des contrats clairs et sur le long terme", souligne Nathalie Roisin, porte-parole du distributeur.

Du côté des agriculteurs, on ne l'entend pas de cette oreille. Les syndicats agricoles ne cachent pas leur méfiance à l'égard d'un projet sur lequel ils regrettent de ne pas avoir été consultés. "Ce que Colruyt propose, c'est un contrat à durée déterminée aux agriculteurs qui perdront toute autonomie de culture", lance Philippe Duvivier, président de la Fédération unie de groupements d’éleveurs et d’agriculteurs (Fugea).

Des "pratiques d'un autre âge"

La Fugea fustige aussi la multiplication des rachats de terres par des groupes industriels qui font ainsi monter la pression foncière, bloquant l’installation des jeunes et freinant la reprise d’exploitations. "Ces pratiques d’un autre
âge nous feraient presque penser au servage féodal", dit-elle.

La Fédération wallonne de l'agriculture (FWA), le syndicat majoritaire, ne se montre guère plus enthousiaste. "Nous sommes attachés à la liberté de culture stipulée dans le décret sur le bail à ferme. L'initiative de Colruyt entraîne une plus grande incertitude dans la mesure où l'acheteur de la production est aussi le propriétaire des terres. Je ne peux imaginer qu'on en revienne au métayage", souligne José Renard, secrétaire général.

"Je ne peux imaginer qu'on en revienne au métayage."
José Renard
Secrétaire général de la FWA

Du côté de Colruyt, on temporise. Aucun objectif concret n'a encore été fixé, même si on ne cache pas qu'une taille critique devra être atteinte pour des raisons d'efficacité. "Nous voyons cela comme une évolution, pas une révolution. Nous voulons travailler avec des clusters régionaux et en fonction de la demande", dit Nathalie Roisin.

Les responsables de la FWA et de la Fugea, désireux d'en savoir plus sur les intentions de Colruyt, ont pris contact avec une responsable juridique du groupe. Une rencontre avec les syndicats agricoles devrait avoir lieu dans les prochaines semaines.

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