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Mestdagh supprime un emploi sur cinq pour assurer sa survie

Le Carrefour Mestdagh d'Anderlecht était fermé hier. Au total, 52 magasins de la firme étaient en grève spontanée suite à l'annonce de la suppression de 450 postes. ©Kristof Vadino

Aucun magasin ne sera fermé mais 450 postes de travail disparaîtront. Dans le même temps, Mestdagh va investir 21 millions d’euros dans sa relance. Décodage.

Nouveau coup de massue dans le retail. Après Carrefour, Delhaize, Metro-Makro et autre Cora, c’est au tour de Mestdagh, qui exploite l’enseigne Carrefour Market, d’annoncer une vaste restructuration. Les syndicats et la direction du groupe Mestdagh se retrouveront pour un nouveau conseil d'entreprise extraordinaire dans le cadre de la loi Renault le 17 mai prochain.

Décodage en six questions.

1. Qu’a annoncé Mestdagh?

Mestdagh veut supprimer 450 emplois, sur un total de 2.459, soit près d’un sur cinq, ouvrant de facto la procédure Renault. La mesure concerne les 52 supermarchés intégrés, pas les 31 affiliés. Mestdagh veut mettre fin au quart d’heure de pause payé, instaurer davantage de flexibilité en faisant travailler ses collaborateurs le dimanche, et plus de polyvalence. Par contre, aucun magasin ne sera fermé ni franchisé. "On espère qu’il n’y aura pas de licenciements secs car 490 personnes sont potentiellement prépensionnables et nous comptons sur des départs volontaires, explique Guillaume Beuscart, le nouveau CEO du groupe.

2. Pourquoi Mestdagh restructure-t-il?

Mestdagh ne va pas bien. En 2017, l’exercice s’est soldé par une sixième année consécutive de pertes. Le chiffre d’affaires des magasins intégrés ne cesse de baisser lui aussi depuis 6 ans (de -2% annuellement, avec une accélération à -5,3% en 2017).

"Fermé pour cause de grêve!" peut-on lire sur la porte d'entrée de ce Carrefour Mestdagh. ©Photo News

Comme d’autres enseignes, Mestdagh subit la concurrence de plus en plus grande des "smart discounters" (Colruyt, Lidl), qui voient leurs parts de marché progresser et, dit-il, de celle de l’e-commerce. Le groupe met aussi en avant ses frais de personnel plus élevés que la moyenne du marché. "Ils pèsent 16,3% du chiffre d’affaires des magasins, explique Guillaume Beuscart; alors que chez nos affiliés ils ne représentent que 10,5%" Les résultats ne permettent donc plus de générer suffisamment de trésorerie pour financer les investissements nécessaires pour développer les magasins.

3. Quel est son plan pour s’en sortir?

Mestdagh doit s’adapter aux nouvelles tendances de consommation: produits plus sains, locaux, plats préparés, proximité, heures d’ouverture plus larges… Il va investir 21,2 millions pour revoir l’offre commerciale d’ici 2020.

Notamment dans ses points forts: boucherie, traiteur, frais, fruits et légumes, boulangerie. Les magasins vont également connaître un rafraîchissement dont l’ampleur dépendra de l’ancienneté des magasins. Enfin, des investissements seront consentis dans la digitalisation avec le développement d’une offre multicanal, notamment un déploiement plus large des "drives" (5 prévus pour 2018), le déploiement de service de retrait d’achats dans les magasins et le développement de la livraison à domicile.

Les frais de personnel des magasins Mestdagh intégrés pèsent plus de 16% du chiffre d’affaires, contre 10,5% pour les affiliés.

4. Quelles ont été les réactions?

Pour les syndicats, la pilule est dure à avaler: "On ne s’attendait pas à un plan d’une telle ampleur, déplore Evelyne Zabus, permanente CNE; comment sera-t-il possible de continuer à être un supermarché traditionnel avec 10 personnes en moins par magasin?" "Je ne suis pas convaincue du tout que les travailleurs vont demander à partir en prépension car les conditions sont bien moins favorables qu’avant, les gens devant rester disponibles sur le marché de l’emploi", renchérit la vice-présidente du Setca, Myriam Delmée. Guillaume Beuscart en appelle lui au sens des responsabilités des syndicats: "Il en va de la survie de l’entreprise", dit-il.

→ Lisez notre édito: "Il y a trop de supermarchés"

Côté politique, les réactions indignées ont afflué tous partis confondus. Mais ceux-ci en ont pris aussi pour leur grade. "Le politique doit jouer son rôle, estime Evelyne Zabus: il doit réguler l’implantation des supermarchés car il y en a beaucoup trop, ainsi que les baux commerciaux: certains sont tellement élevés que cela devient intenable pour les chaînes."

5. Quel a été le rôle de Carrefour dans cette affaire?

Les observateurs relèvent que les difficultés de Mestdagh sont nées dans la foulée de la reprise de 16 magasins Carrefour en 2010. Trois ans plus tard, l’ensemble du parc commercial se muait en Carrefour Market, tandis que le géant français prenait 25% du capital du groupe familial.

Cette opération lui a permis de profiter de l’accès à des conditions d’achat et de moyens marketing qu’il aurait difficilement pu revendiquer seul.

Mais côté syndical, on estime que cette entrée dans le giron de Carrefour a brouillé son image naguère axée sur le frais. Pierre-Alexandre Billiet, directeur du groupe Gondola, spécialisé dans les études sur le retail, estime pour sa part que cette alliance avec Carrefour l’a fragilisé: "Mestdagh est devenu une sorte de super master franchisé de Carrefour, ce qui affecte une marge déjà très faible car il doit lui payer des royalties."

Et puis, il y a une question: l’opération est-elle liée au plan de restructuration en cours chez Carrefour et au renouvellement du contrat qui lie Mestdagh au distributeur français, lequel vient à échéance en 2020? "Pas du tout, répond Guillaume Beuscart: le problème de Carrefour ce sont les hypermarchés, le nôtre les supermarchés. Quant au renouvellement de notre partenariat, c’est trop tôt pour l’évoquer."

6. Quid de l'ouverture le dimanche?

C’est une des mesures phares du plan de relance de Mestdagh: l’ouverture des 52 magasins intégrés du groupe le dimanche.

Si la pratique est monnaie courante chez les franchisés – et constitue d’ailleurs un de leur principaux atouts –, l’initiative est plutôt inédite pour une chaîne intégrée. Seuls les magasins situés dans des zones touristiques bien définies peuvent ouvrir le dimanche. C’est notamment le cas… du magasin intégré Mestdagh de Spa.

450
C’est le nombre d’emplois que Mestdagh a l’intention de supprimer. Il espère éviter les licenciements secs via les prépensions et les départs volontaires.

"Nous voulons ouvrir le dimanche mais dans le respect de la loi, bien évidemment", argumente Guillaume Beuscart, CEO du groupe Mestdagh. Dans le respect de la loi, cela veut dire avec une fermeture obligatoire de 24 heures par semaine. Chez Mestdagh, ce serait comme ailleurs: les magasins seraient fermés du dimanche en début d’après-midi au lundi même heure.

Le pari paraît risqué. Car il va de soi que les syndicats ne vont pas accepter la mesure comme si de rien n’était. Ils vont demander une compensation. Cela fera partie des discussions lors de la procédure Renault. La facture pourrait être élevée. On évoque des sursalaires de 200% voire plus. Étonnant pour une entreprise qui cherche à faire des économies. D’autant que ce ne sont pas quelques magasins qui ouvriraient le dimanche mais l’ensemble du réseau intégré.

Guillaume Beuscart en est bien conscient mais avance ses arguments: "Ouvrir le dimanche est un levier commercial énorme, assure-t-il, plusieurs de nos magasins affiliés réalisent leur meilleur chiffre de la semaine le dimanche."

Côté syndical, on s’en doute, la mesure est accueillie fraîchement: "Ce serait une première à une telle échelle que je ne comprends pas, explique Danny Dubois, permanent CNE; d’une part, parce que cela ne se justifie pas pour tous les magasins et puis surtout, Mestdagh organise une forme de cannibalisme interne, en marchant sur les plates-bandes de ses franchisés, dont c’est le principal atout."

Au Setca, Myriam Delmée, la vice-présidente en charge du commerce craint qu’accepter l’ouverture dominicale dans les magasins intégrés n’ouvre la boîte de Pandore. "Si on l’accepte pour Mestdagh, on va devoir le faire pour tout le monde."

La majorité des magasins fermés ce mardi

Lundi, à l’annonce du plan de restructuration, le personnel des 52 magasins intégrés de Mestdagh avait arrêté le travail. Un débrayage effectué "sous le coup de l’émotion" et "sans qu’aucun mot d’ordre n’ait été envoyé par les syndicats", indiquait Danny Dubois, permanent CSC qui avait participé au conseil d’entreprise extraordinaire.

Ce mardi, une majorité des magasins avait décidé de garder le volet baissé. Selon la CSC, à une heure de l'ouverture, 23 des 52 magasins avaient pris une telle décision. D'autres pourraient suivre.
Le SETCa ajoute qu'aucun magasin intégré n'ouvrira ses portes à Bruxelles. 

Des piquets bloqueront également le dépôt et la centrale, situés à Gosselies (Charleroi).

Lundi, les organisations syndicales avaient indiqué qu'elles n’appelaient pas à la grève, et encore moins à un mouvement au finish. Elles voulaient ainsi laisser une chance à la concertation.

 

 

Guillaume Beuscart, CEO Mestdagh

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