reportage

65 degrés, un resto tout à fait comme les autres

Derrière les masques des jeunes et des clients, un grand bonheur de se revoir. ©Kristof Vadino

Au 173 de l'avenue Louise, le restaurant 65 degrés emploie des personnes trisomiques ou atteintes d'autisme. Un restaurant qui veut faire comme les autres. Si pas mieux. Pour procurer un emploi à ces jeunes qui trouvent là une belle opportunité de gagner en autonomie. À grands coups de patience et de confiance.

"Les jeunes vont arriver. Ils sont en bas, en train de mettre leur uniforme". Lundi matin. Après huit semaines de confinement, c'est l'effervescence au 173 de l'avenue Louise. Le rez-de-chaussée de cette majestueuse maison de maître abrite le restaurant 65 degrés. Cet établissement pas comme les autres qui cherche à faire comme les autres, voire mieux, vaut la peine que l'on s'y attarde en ce premier jour de déconfinement de l'horeca. Pas comme les autres, car le 65 degrés tourne en bonne partie grâce à des personnes atteintes de trisomie ou d'autisme. Et pour les jeunes comme pour le chef ou le responsable de la salle, Massimo Pelligrino, c'est jour de fête. Pour une fois, les masques n'arrivent pas à dissimuler les sourires. En salle, ce jour-là, il y a Salim, Marie-Sophie, Tristan, Céline, Mademba et Nina à la plonge. Et tous sont ravis de reprendre du service! Les premiers clients sont attendus de pied ferme.

Un projet de vie

65 degrés, c'est avant tout l'histoire d'une rencontre entre deux couples. D'un côté, il y a Laure et Valentin Cogels; de l'autre, on trouve Adélaïde et Donatien Aymer, venus de France. Entre les quatre, le coup de foudre amical est instantané. Et ce projet de proposer un emploi à des personnes handicapées apparaît comme une évidence. Cette bande de quadragénaires a toujours fait de l'aide aux personnes handicapées une priorité. "C'était notre point commun. Nous étions quadragénaires, nous avions réussi dans la vie et nous nous demandions comment rendre un peu de cela à la société", explique Laure Cogels alors que dans le restaurant les derniers préparatifs vont bon train en vue de la réouverture. 

"Notre but est de prouver aux gens qu'on peut y arriver dans un milieu aussi exigeant que l'horeca, en faisant du gastronomique."
Laure Cogels
Une des fondatrices du 65 degrés

Cette rencontre amicale date du mois de décembre 2016. Le restaurant a ouvert ses portes en septembre 2018. Les quatre amis ont remué ciel et terre, ont fait jouer leurs réseaux. Tous les quatre sont actifs, dans la banque, le marketing ou les ressources humaines. Et l'un d'eux, Valentin Cogels, est le CEO d'Immoweb. Il n'y a pas de lien, mais il connaît du monde. Et ça aide. Pour se lancer, le quatuor a levé 200.000 euros: 130.000 auprès de la famille et des amis et un prêt de 70.000 euros venu de la banque Triodos. "On a beaucoup d'investisseurs parmi nos proches, ce projet a parlé aux gens", précise Laure Cogels.

"Notre but est de prouver aux gens qu'on peut y arriver dans un milieu aussi exigeant que l'horeca, en faisant du gastronomique. On voulait toucher des gens actifs qui peuvent faire la différence, mais on voulait qu'ils se sentent à l'aise pour venir ici avec leurs clients", explique Laure Cogels. Sans mauvais jeu de mots, la sauce a pris assez vite et depuis le mois de septembre 2019, le restaurant ouvre également trois soirs par semaine. Le prochain objectif d'ici le mois de septembre 2020, si tout va bien, sera d'ouvrir le samedi soir également.

Treize jeunes travaillent désormais dans le restaurant et tous sont fidèles à l'établissement. "Ils sont hyper attachés, ils restent. Leurs parents nous soutiennent également beaucoup, ce qui est essentiel", explique encore Laure Cogels. Mais si cette équipe tourne, c'est aussi grâce à Massimo Pelligrino, le chef d'orchestre de cette drôle de bande. Partie prenante de cette aventure depuis le début, le chef de salle a dû trouver ses marques. "Quand je suis rentré dans ce projet, c'est comme si je m'étais jeté dans le vide. Je ne connaissais pas le monde du handicap et les quatre fondateurs ne connaissaient rien du monde de l'horeca", résume-t-il, parfois coupé par un jeune qui vient lui demander un conseil.

Tournée générale

La route a été longue et le chemin semé d'embûches pour arriver au résultat qui est visible aujourd'hui. "La première fois que j'ai donné une bouteille de vin blanc à un des jeunes, il a commencé à servir tout le monde dans le restaurant, c'était tournée générale", s'amuse encore Massimo Pelligrino. "Si je dois épingler quelque chose, c'est l'évolution des jeunes. Cela a dépassé toutes nos espérances", confie-t-il, avant d'ajouter que s'il compose une équipe avec ses "meilleurs" jeunes, il peut rester assis. 

"Si je dois épingler quelque chose, c'est l'évolution des jeunes. Cela a dépassé toutes nos espérances."
Massimo Pelligrino
Chef de salle au 65 degrés

Pour arriver à coordonner cette équipe pas comme les autres, Massimo Pelligrino avoue devoir faire preuve de patience et doit jouer sur la confiance. "Il ne faut pas abandonner, il ne faut pas avoir peur de répéter mille fois la même chose. Je ne lâche rien parce qu'il n'y a pas de raison d'être moins bien que les autres", explique encore celui qui avoue s'être découvert une véritable vocation. "Aujourd'hui, quand l'un d'entre eux fait une erreur, les autres essaient de le couvrir pour que je ne le sache pas. Je trouve cela génial", explique-t-il avant de préciser qu'il faut faire confiance à ces jeunes. "Ils n'ont pas l'habitude qu'on leur fasse confiance, cela leur permet de repousser leurs limites".

Prochain objectif, en septembre si tout va bien: ouvrir également le samedi soir. ©Kristof Vadino

Il est midi, les premiers clients post-coronavirus arrivent. La ruche s'agite, les clients ouvrent la porte, on leur explique qu'ils devront accrocher eux-mêmes leur veste au portemanteaux. Il faut parfois se répéter, à cause des masques. Bienvenue dans le monde d'après. Mais les sourires sont bien là. Des deux côtés. Derrière les masques des jeunes et chez les clients, très contents de revenir. Enfin. La vraie réussite des fondateurs et de Massimo, le chef d'orchestre, elle tient dans cette anecdote. "Je pense à ce jeune qui, au début, se faisait déposer par ses parents. Et qui aujourd'hui vient en transport en commun. Puis, récemment, sa mère m'a appelé en pleurs pour me dire que son fils lui avait demandé de pouvoir utiliser sa carte de banque tout seul", explique Massimo. Elle est là, cette réussite, dans cette autonomie gagnée à coups de confiance et de patience.

Loyer revu à la baisse

Valentin Cogels, un des quatre fondateurs qui vient s'attabler avec nous le temps d'un lunch, ne dit rien d'autre. "On a voulu inclure ces jeunes dans le monde du travail, les mettre en valeur", explique-t-il. Et le CEO d'Immoweb ne s'en cache pas. Son but est d'attirer des investisseurs, il cherche encore de l'aide, pour pérenniser son établissement et, pourquoi pas, un jour en lancer un autre. Certains ont répondu à l'appel. Comme ce holding familial versé dans la philanthropie qui vient de racheter les murs du restaurant pour plus d'un million d'euros, faisant passer le loyer mensuel du restaurant de 5.000 à 1.500 euros. D'Ieteren a également mordu à l'hameçon et y est allé de sa poche pour installer une nouvelle rampe d'accès pour les personnes à mobilité réduite. S'il reste des amateurs, qu'ils se fassent connaître, ils seront toujours les bienvenus. 

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