reportage

La Manufacture Urbaine ou la fierté retrouvée des Carolos

©Kristof Vadino

Le secteur des brasseries continue d’avoir le vent en poupe, au nord comme au sud du pays: l’an dernier, 43 nouvelles brasseries ont vu le jour tandis que 251 millions ont été investis dans l’appareil productif. L’Echo a choisi de braquer les projecteurs sur quelques brasseries wallonnes qui se sont distinguées récemment par des initiatives ou des investissements: Dupont, La Houppe, la Brasserie du Val de Sambre, la Manufacture Urbaine et la Brasserie des Légendes.

Septembre 2016. Place de la Digue, à Charleroi, 7.000 personnes ont répondu à l’appel du mouvement Wake Up et partagent l’apéro en se tapant sur l’épaule: la ville est en train de renaître, se disent-ils. Dans la foule, deux entrepreneurs, Olivier Genin et Jurgen Dewijn, associés depuis quinze ans dans plusieurs affaires, dont l’exploitation d’une eau de source baptisée Sembrancher en Suisse, près de Verbier. Olivier est lyonnais, Jurgen carolo. "On consomme, mais il n’y a plus rien de local à boire ou à manger!" constatent les deux compères. Il faut que cela change…

©Kristof Vadino

Sitôt pensé, sitôt fait. Quatre jours plus tard, par hasard, ils découvrent que l’immeuble de l’ancienne médiathèque de la ville est à vendre. Celui-ci est situé rue du Brabant, à l’extrémité orientale de la rive gauche. Le lundi suivant, ils signent le compromis de vente. Le projet de Manufacture Urbaine est lancé.

"On ne savait pas exactement ce qu’on en ferait, rappelle Jurgen Dewijn, mais l’objectif était clair: devenir un producteur urbain et toucher les consommateurs finaux par une approche multicanal en réduisant au minimum le nombre d’intermédiaires." Soyons honnête, ils avaient tout de même une ébauche de plan en tête, qui passait par la création d’un restaurant et d’une épicerie ainsi que la production de boissons.

Les quatre cercles du pictogramme

Le tout associé à un projet plus global, souligne Olivier Genin: "Nous sommes investis d’une mission: contribuer au développement durable. Nous croyons dans les développements régionaux où l’on crée de la valeur ajoutée tout en étant en empathie avec son environnement." Ce qu’ils inscrivent dans un logo, un pictogramme qui représente un losange formé de quatre cercles, qu’ils apposent désormais sur chacun de leurs verres. "Le premier cercle symbolise la production locale, en l’occurrence la bière, le pain et le café. Le deuxième évoque la valorisation, par la vente dans nos établissements (le restaurant La Table et le beerpub avec microbrasserie L’Atelier), de nos épiceries, sur les marchés de proximité, lors d’événements et bientôt via notre site d’e-commerce. Le troisième revient à fédérer, c’est-à-dire expliquer pourquoi on prône les circuits courts, l’économie circulaire et le développement durable. Quant au dernier cercle, il consiste à prouver: on ne fait pas du ‘green washing’, on s’approvisionne localement, on réduit nos déchets, on réutilise nos drèches (biométhanisation via la société Van Hede, NDLR), on investit dans un véhicule électrique pour nos livraisons, on sensibilise les consommateurs à l’impact de leurs achats sur les émissions de CO2."

8,5 millions €
Au total, Genin et Dewijn ont investi 8,5 millions dans la microbrasserie-pub L’Atelier, le restaurant La Table et au Martinet.

Expérimentés dans le lancement d’affaires, ils sont rapidement passés à l’action. Rénové en six mois, l’immeuble de la médiathèque a été entièrement repensé. Ils y ont creusé un puits de lumière autour duquel s’articulent désormais les quatre étages de l’établissement. La verticalité a été exploitée pour installer la microbrasserie, ses cuves, ses tuyauteries. Ils ont recouru aux dernières avancées des technologies pour l’automatiser entièrement. "On peut la commander à distance. On évolue dans un monde hyperconnecté", commentent ces admirateurs de Jeremy Rifkin, l’auteur de "La troisième révolution industrielle". Last but not least, le mobilier a été taillé dans d’anciennes palettes et les aménagements intérieurs ont été faits dans quatre matériaux nobles, pas un de plus.

Depuis qu’il a ouvert, L’Atelier héberge aussi des concerts tandis que ses murs accueillent en permanence des œuvres d’artistes suivis par Filleul, une galerie partenaire. La microbrasserie, qui produit sept bières déclinées sous la marque générique Charleroy, tournait jusqu’en 2018 au rythme de 1.600 hectolitres par an. Et cette année, cela s’accélère…

La croissance par le site du Martinet

"On est en forte croissance. On produira quelque 4.000 hectos en 2019, annonce Olivier Genin. Et on a les clients pour aller vers les 6.000. On va y arriver grâce au site qu’on a acquis au Martinet." Il y a deux mois, Genin et Dewijn ont racheté une partie du bâtiment de cet ancien charbonnage situé à Monceau sur Sambre. Ils ont notamment hérité de la Salle des Pendus, appelée ainsi parce que les mineurs y suspendaient leurs uniformes au plafond grâce à un système de poulies. "On va y installer nos activités de garde et de conditionnement. Le brassage restera à L’Atelier."

©Kristof Vadino

À terme, ils ambitionnent de contribuer à l’émergence de tout un écosystème de producteurs locaux. "Nous voulons créer une ceinture alimentaire carolo", en collaboration avec d’autres producteurs et avec le soutien des édiles, bourgmestre en tête. "On est fier d’être carolo, répète Jurgen Derwijn. Dans dix ans, Charleroi incarnera La ville dont on parle."

Bien qu’il reste Lyonnais de cœur, son associé opine. Il le fait d’autant plus volontiers qu’à terme, le duo prévoit de répliquer le modèle de la Manufacture Urbaine dans la cité des Canuts. "Comme à Charleroi, il y a une demande et un potentiel pour pareils projets à Lyon, souligne Genin. Là-bas aussi, l’objectif sera de fédérer les producteurs régionaux." Autour de la bière? "Oui, mais pas que…" répond-il. La région est riche en vins. Jurgen Derwijn embraie: "On pourra envoyer les recettes de nos bières à Lyon, où on les produira sur place. C’est le savoir qui voyage désormais, plus le produit. C’est cela aussi, le développement durable. Ce sera peut-être un peu moins rentable que d’exploiter une pure brasserie, mais c’est ce qui donne du sens à notre vie."

Emplois et investissements

Du sens, ils en trouvent également dans leur impact social. Les trois établissements actuels de leur entreprise, le restaurant, le bar-microbrasserie et les activités du Martinet, emploient quelque 25 personnes aujourd’hui. Un chiffre appelé à progresser, parallèlement à la professionnalisation de l’ensemble.

©Kristof Vadino

Ils réalisent un chiffre d’affaires global d’environ 3 millions et visent le break-even d’ici 2020. "On va démontrer que l’économie circulaire peut s’avérer rentable."

Ils partagent le contrôle de leur entreprise à parité et entendent préserver ce modèle d’actionnariat à l’avenir. Leur engagement tient en deux termes, contrôle et égalité entre eux. "On a investi 8,5 millions d’euros sur les trois sites, conclut Jurgen Dewijn, dont 5 millions sur fonds propres. Nous sommes partis de rien, tous les deux. Nous savons compter. Nous nous exposons parce que nous y croyons."

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