Le secteur de l'horeca s'appuie encore sur l'argent noir

Christian Bouchat, secrétaire régional FGTB en charge de l'horeca. ©Dieter Telemans

Des chiffres concernant le droit passerelle appliqué à l'horeca publiés par Philippe De Feyt interpellent. Ils s'expliquent par une économie basée sur l'argent noir.

Parmi les restaurateurs, les traiteurs et les cafetiers, près d'un indépendant actif sur deux (45%) touche, avec le droit passerelle, un revenu brut supérieur au revenu imposable qu'il percevrait normalement s'il pouvait continuer d'exercer son activité. Ces chiffres, publiés jeudi par l'économiste Philippe De Feyt, président de l'Institut pour un développement durable (IDD), sont interpellants. Pour mémoire, ce droit passerelle appliqué dès le premier confinement et destiné aux indépendants forcés de cesser leur activité s'élève à un peu plus de 1.200 euros pour un isolé et à un peu plus de 1.600 euros pour un indépendant ayant charge de famille.

Les chiffres avancés par Philippe De Feyt jeudi signifient donc qu'en percevant entre 1.200 et 1.600 euros de droit passerelle, près d'un indépendant sur deux gagnerait mieux sa vie que lorsqu'il exerce son métier. Du côté de la Fédération horeca Bruxelles, on a du mal à comprendre et à expliquer ces chiffres particulièrement bas. Bien sûr, le droit passerelle a surtout été mise en place pour permettre aux indépendants de survivre. Il n'empêche, ces montants semblent excessivement faibles. Un petit coup de sonde dans le secteur de l'horeca nous fait comprendre que cet état de fait s'explique par l'économie parallèle du monde de l'horeca qui, malgré la mise en place de la caisse dite intelligente, semble encore fort s'appuyer sur l'argent noir. "Pour comprendre ces chiffres, il faut regarder du côté de ceux qui ne déclarent pas tout ou qui s'arrangent autrement, notamment via des sociétés de management", nous explique un restaurateur bien connu de la place bruxelloise.

La moitié de l'horeca bruxellois en danger

Christian Bouchat, le secrétaire régional FGTB en charge de l'horeca, n'a pas sa langue dans sa poche et il sait faire parler les chiffres. Et le fait qu'il couvre le secteur horeca depuis plus trente ans en dit assez sur sa légitimité. En passant les chiffres de la Banque nationale de Belgique (BNB) à la moulinette, Christian Bouchat arrive au constat que la moitié des entreprises du secteur horeca bruxellois sont en danger parce qu'elles présentent des fonds propres négatifs ou insuffisants. Cela ne veut pas encore dire qu'elles sont en faillite, mais il est temps de tirer la sonnette d'alarme.

En regroupant les 416.000 entreprises belges (environ 90% du total) qui ont déposé leurs comptes auprès de la BNB, il ressort que 83.000 d'entre elles sont en danger, selon ce critère des fonds propres insuffisants ou négatifs. C'est en réalisant le même exercice pour l'horeca bruxellois que l'on arrive au chiffre de 1.727 entreprises en danger sur un total (ayant déposé leurs comptes) de 3.600. La moitié des entreprises de l'horeca bruxellois sont en danger et ce, souvent depuis plusieurs années. "En persistant avec des fonds propres négatifs qui ne s'améliorent pas, cela veut dire que ces entreprises paient leurs fournisseurs et leurs travailleurs en noir", explique Christian Bouchat. Quand on lui demande ce qui lui permet d'être aussi affirmatif, il nous explique que les banques n'accordent plus de crédit aux entreprises présentant de telles situations financières.

Absence de contrôles

Ensuite, le syndicaliste illustre son propos en faisant tourner devant nous sa base de données alimentée de données publiques récoltées auprès de la BNB. Plusieurs éléments trahissent le fonctionnement des sociétés avec de l'argent noir comme le recours à du temps partiel, les fonds propres insuffisants et un coût horaire moyen inférieur à 25 euros. L'exercice est effarant et Christian Bouchat nous pointe les noms des établissements qui, à coup sûr, ne survivent que grâce à cette économie parallèle. De son avis, c'est l'absence de contrôle par l'inspection du travail qui a permis la prolifération de cette économie parallèle, sachant que la mise en place de la boîte dite intelligente ne semble pas avoir fait évoluer les pratiques.

Etonnamment, jusqu'au début des années 90, le secteur était mieux régulé. A cette époque, les garçons de salle étaient payés au pourcentage de la recette et pour que l'affaire soit équitable, il fallait que les établissements publient leur comptabilité en toute transparence. Le syndicaliste se souvient encore d'avoir, à cette époque, traîné la Maison du Cygne en justice pour faire nommer un administrateur provisoire, à charge de ce dernier de faire dresser une comptabilité permettant au personnel d'être rémunéré de façon équitable.

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