interview

Pourquoi un groupe maltais rachète l'Astoria à Bruxelles

Alfred Pisani. ©Olivier Polet

Le groupe Corinthia Hotels vient de racheter l'Astoria. La réouverture est prévue pour 2019.

Alfred Pisani est le fondateur et président du conseil d’administration de Corinthia Hotels, bras exécutif de la holding International Hotel Investments (IHI) PLC, dont la famille Pisani reste actionnaire de référence. Fondé à Malte en 1962, le Groupe Corinthia possède une collection d’hôtels de standing au passé prestigieux. Il est aujourd’hui présent à Malte, Londres, Budapest, Saint-Pétersbourg, Prague, Lisbonne mais aussi Khartoum ou Tripoli… et demain Dubaï et Bruxelles, où il vient de racheter l’hôtel Astoria, qui rouvrira ses portes en 2019, après restauration profonde et extension, sous le nom de Corinthia Grand Hotel Astoria.

Comment un groupe maltais jette-t-il son dévolu sur un hôtel bruxellois centenaire, certes plein de charme mais lourdement endormi et poussiéreux?
Comme lors de toute rencontre inattendue et qui doit se faire: Simon Naudi, mon bras droit et CEO de IHI, a pour ami de classe le voisin avocat de l’ancien propriétaire des murs. Il a donc appris par hasard que ce dernier voulait revendre l’Astoria et le permis de restauration toujours pendant… Et cinq minutes plus tard, accord était pris pour se porter acquéreur.

Durant la crise de 2007-2009, si nous nous étions endettés davantage, nous aurions bu la tasse, comme certains de nos concurrents l’ont fait.

Au-delà de cette rencontre, il y a bien sûr le caractère exceptionnel du lieu, qui correspond parfaitement à ce que nous recherchons dans les métropoles européennes depuis quinze ans. Si vous regardez les hôtels que nous avons restaurés profondément à Budapest ou à Londres, il y a un air de famille qui fait notre marque de fabrique aujourd’hui. Comme nous l’avons promis lundi soir aux anciens propriétaires belges (les époux Goossens Bara) de ces murs chargés d’histoire – un couple adorable –, nous allons redonner à ce palais son lustre d’antan, mais aussi faire revivre l’esprit qui y régnait à la Belle Epoque. Le lobby dans lequel nous sommes assis sera son cœur et il battra du matin au soir d’ici 2019, croyez-moi.

Vous n’allez rien modifier au projet de votre prédécesseur saoudien, qui a jeté l’éponge après des années d’immobilisme?
Nous allons réduire le nombre de chambres et agrandir certaines suites. Dans pareil hôtel, vu le positionnement que nous visons au cœur de la capitale de l’Europe, il fallait impérativement disposer d’une suite présidentielle digne de ce nom. Nous allons restaurer la splendide verrière aujourd’hui invisible, ajouter un spa digne de ce nom, avec piscine, sauna, hammam. Et nous allons aussi revoir la devanture de l’extension prévue en prolongement de la façade historique afin que la jonction entre les deux parties du futur hôtel soit plus homogène à front de rue Royale.

"Cette zone urbaine a un réel potentiel. Avec pareil fleuron, il faut être la locomotive du quartier."

"Notre propriété familiale est devenue en 1968 le premier hôtel du Groupe. Elle lui a aussi donné son nom."

"Nous faisons tout nous-mêmes: nous cherchons des emplacements, esquissons nos projets, les développons et les gérons."

Vous connaissez Bruxelles? Vous ne nourrissez aucune crainte sur la localisation décentrée du futur hôtel?
Nous allons en refaire un lieu incontournable de la capitale, comme il l’a été au début du siècle dernier. Cette zone urbaine a un réel potentiel. Avec pareil fleuron, il faut être la locomotive du quartier.

Tout cela dans une enveloppe fermée de 80 millions d’euros, achat compris?
Nous faisons tout nous-mêmes: nous cherchons des emplacements de choix, esquissons les transformations, finançons nos projets, les développons et les gérons. Cela nous permet de faire des économies d’échelle et de budgéter au plus juste. Quand j’ai ouvert mon tout premier hôtel, je croyais, comme tout jeune entrepreneur, que j’étais capable de tout faire tout seul. Depuis, j’ai revu ma copie; je me suis bien entouré et j’ai acquis une expertise de tous les métiers de l’hôtellerie de luxe, depuis la première pierre jusqu’à la dernière petite cuiller. Dans notre projet bruxellois, dès 2018, nous allons engager le personnel et le préparer des mois durant à ‘faire corps’ avec les murs rénovés et la clientèle. C’est aussi ça notre signature; ce n’est pas que des murs redorés.

Comment êtes-vous ‘tombé’ dans ce métier? Encore une rencontre fortuite?
Nous venions d’acheter, à Attard (Malte), notre maison familiale, sise sur un grand terrain. Puis est arrivé un accident de parcours: la mort prématurée de mon père. Pour payer la maison, il a fallu trouver une source de revenus. On a donc pris notre courage à deux mains avec ma mère et on y a ouvert un restaurant, puis des chambres. Puis on a agrandi. Notre propriété familiale est devenue en 1968 le premier hôtel du Groupe.

Alfred Pisani. ©Olivier Polet

Elle lui a aussi donné son nom: dans la maison, il y avait des colonnes de style corinthien, et ma mère a pensé que ce serait une bonne idée d’appeler l’hôtel le Corinthia Palace Hotel. Résumé ainsi, ça paraît simple. Cela a été le début d’une belle, tumultueuse et longue aventure, commencée voici plus de cinquante ans. Aujourd’hui, le Groupe emploie près de 4.000 personnes à travers le monde.

Votre seul carnet d’adresses et réseau suffit à remplir vos hôtels?
Notre site ‘corinthia.com’ nous assure structurellement un tiers de nos réservations. Nous sommes aujourd’hui propriétaires de onze hôtels de luxe sous enseigne Corinthia et en gérons huit autres pour compte de tiers.

Chose rare aujourd’hui, vous avez su garder votre ancrage familial. Où trouvez-vous le cash flow pour racheter et développer de nouveaux hôtels dans les quartiers urbains les plus prisés?
On a toujours eu pour principe d’investir en appliquant le ratio prudent des 50/50: 50% de private equity, 50% de financement bancaire. Durant la crise de 2007-2009, si nous nous étions endettés davantage, nous aurions bu la tasse, comme certains de nos concurrents l’ont fait. Dès 2000, nous sommes entrés en Bourse. Parmi nos quelque 4.000 actionnaires, certains Libyens (Lafico) ou institutionnels dubaïotes ont davantage de participations.

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