interview

Bagarre à couteaux tirés autour des anciens murs du Chirec

Le président du Chirec, Roland Fastrez (à gauche), et l'homme d'affaires Dominique Janne.

Après le déménagement vers son nouveau site de Delta (Auderghem), le Chirec doit admettre aux urgences la revente des cliniques vidées de leurs occupants à Léopold et Cavell. A la radiographie, le dossier se révèle tout aussi périlleux pour le groupe hospitalier et son président du Conseil Roland Fastrez… dont le diagnostic s’oppose à celui posé par le promoteur immobilier Dominique Janne.

Après l’entrée, déjà copieuse, le plat de résistance? A peine lancé l’énorme déménagement des équipes hospitalières et des premiers patients vers son nouveau site de Delta, le Chirec doit se pencher sans plus tarder sur la revente de ses anciens murs situés à Léopold-Froissart et Cavell. Une tâche qui s’annonce tout aussi périlleuse.

Le Chirec et son président du Conseil d’administration font face au promoteur immobilier bruxellois Dominique Janne, qui avait été le premier à mettre le prix pour devenir propriétaire du site de la clinique du parc Léopold. Au total, on parle pour le Chirec d’un processus de revente qui ferait rentrer plus de 100 millions d’euros dans les caisses. Et le conflit larvé actuel risque de plomber l’avenir de trois sites emblématiques de la capitale. Explications croisées.

Quelle est la position arrêtée hier concernant le site de la clinique du parc Léopold (CPL) pour lequel il y a un accord de vente à Novo Holding (Dominique Janne)?
Roland Fastrez:
Elle est on ne peut plus claire: nous avons reçu de Novo un engagement signé, daté d’octobre 2014. Jusqu’à la date du déménagement en cours, seul cet engagement prévaut. Depuis plus d’un an, Dominique Janne a introduit une série d’actions visant à paralyser la plupart de nos projets, prétextant qu’il avait été lésé sur la vente de Cavell. Ce qui n’est pas le cas. Depuis juin dernier, nous avons tenté de trouver un accord amiable. Cet accord – non contresigné à ce jour – porte le nom de "Villa Emily", le restaurant où nous l’avons négocié avec Monsieur Janne moyennant réduction substantielle du prix que doit payer Novo à Chirec – 32 millions d’euros au lieu de 36 millions – pour le rachat de la clinique du parc Léopold et le fait que nous acceptons qu’il ne paie pas la polyclinique initialement prévue dans le nouveau bâtiment qu’il va ériger. La contrepartie de cela est que Novo et ses filiales abandonnent toute action sur nos projets ou ceux qui les portent aujourd’hui. Nous avions réglé pratiquement tous les problèmes. Nous butons toujours sur une ultime condition imposée par Monsieur Janne: une possibilité de recours (inscription en marge) sur le projet Cavell, inacceptable de notre point de vue car l’accord Villa Emily est un accord global visant à aplanir toute action ou dispute ultérieure.

Dominique Janne: Notre différend part du fait que l’attribution du site de Cavell fait l’objet de malversations passibles de sanctions civiles et pénales lourdes dans le chef tant des directeurs que des administrateurs de Chirec. Parmi celles-ci, nous contestons le fait que le conseil d’administration ait vendu Cavell à 28, 25 millions d’euros à la société AG/Burco alors qu’il disposait d’une offre supérieure de notre part (32 millions).

Chirec a d’ailleurs reconnu sa faute et proposé une transaction à Novo. Le postulat pris dans cette transaction est qu’AG/Burco garde le site de Cavell moyennant une indemnité réparatrice de 10 millions d’euros versée à Novo pour son manque à gagner sur Cavell. En effet, AG/Burco fera +- 40 millions d’euros de marge sur l’opération. Chirec s’est exécuté de sa part d’indemnité. C’est, selon nous, un aveu de culpabilité.

La paire AG/Burco, elle, persiste à jouer les filles de l’air. Nous sommes au milieu du gué. D’où notre refus de signer l’accord amiable. Chirec, représenté par Roland Fastrez, était, il y a quelques jours encore, d’accord que nous gardions une inscription en marge du titre de Cavell jusqu’à ce que AG/Burco s’exécute. Mais il se dédit aujourd’hui suite à la pression exercée par Serge Fautré, le CEO d’AG Real Estate, qui le menace à son tour de poursuites.

Maintenant que la date butoir du déménagement est atteinte, le CA du Chirec reprend-il la main pour négocier la vente du parc Léopold avec quelqu’un d’autre?
R.F.: Oui. Parfaitement.

D.J.: C’est impossible légalement. Si du moins – et pour une fois – le Chirec respecte la loi sans y être contraint par la Justice…

Le risque de voir Novo, par ses recours, hypothéquer des années durant tout projet sur les sites du parc Léopold, Cavell et même Delta-ouest ne vous fait pas peur?
R.F.: Il serait irresponsable de vous répondre que ça ne nous inquiète pas. Mais jusqu’à présent, dans toutes ses actions, Monsieur Janne a été débouté par la justice. Ses chances de réussite sont extrêmement minces. Et il y a, dans sa manière d’agir, entrave à des projets citoyens. Je pense que le public appréciera d’ailleurs leurs qualités.

D.J.: Novo n’a nullement été débouté par la justice. Au contraire, les documents prouvant les malversations – qui nous avaient été refusées dans un premier temps par la justice – nous ont été transmis. Et ils sont probants de notre bon droit. Comment d’ailleurs justifier que le conseil d’administration d’un hôpital choisisse délibérément de priver sa structure d’un apport de 3,75 millions d’euros?

"C’est un gâchis dramatique. Un énorme gaspillage d’énergie."
Roland Fastrez
Président du CA du Chirec

Pour Cavell, dont le projet de reconversion de Burco et AG Real Estate sera bientôt soumis à enquête publique, comment expliquer les actions initiées par Novo?
R.F.: La décision prise en décembre 2014 lors de la sélection finale du candidat au rachat du site a été longuement mûrie et discutée, en connaissance de cause. Monsieur Janne avait mis davantage sur la table que la paire Burco-AG, c’est vrai. Mais nous avons jugé dangereux de mettre tous nos œufs dans le même panier – celui de Novo – et avons adopté une attitude prudente en concluant avec Burco-AG. Nous n’avons pas changé de cap malgré les sorties et gesticulations autour de ce choix.

D.J.: Nous avions – si l’on s’en tient aux règles mêmes du concours édictées par Chirec dans son cahier des charges – gagné sans aucun doute possible. La vérité est que le directeur administratif et financier, Monsieur Lefébure, a corrompu le processus de décision de Cavell. Il a influencé et abusé, avec la complicité de l’avocat de Chirec, Maître Scholasse, les membres du CA, peu au courant de la matière immobilière et du droit des affaires.

Domnique Janne parle d’un terrain situé à Braine-l’Alleud qui aurait été valorisé dans le deal avec AG/Burco au prix d’un terrain à bâtir alors qu’il s’agit d’un champ de patates non constructible…
R.F.: D’ici dix à quinze ans, nous allons devoir faire avec l’hôpital de Braine-l’Alleud ce que nous venons de faire avec le site de Delta. Pas 500 lits, mais 300 ou un peu plus. Et nous ne pourrons pas reconstruire sur le site existant. Donc, effectivement, cette option est intéressante à terme. Mais ce n’est qu’une proposition. Et pour moi, ce n’est pas lié à la vente de Cavell à proprement dit; mais c’est un argument supplémentaire que nous avons pris en compte dans la balance.

D.J.: La vente du terrain litigieux est explicitement liée à l’offre d’achat de Cavell par la paire AG/Burco. L’argumentaire écrit de la décision l’atteste en toutes lettres. Et nous ferons valoir en justice cet extrait si nécessaire. Or aujourd’hui, cette parcelle à Piraumont est inconstructible: elle vaut 300.000 euros et non les 7,5 millions libellés dans la délibération en notre possession (C.A. du 21 décembre 2015).

"Dans les organes de direction du Chirec, beaucoup sont incompétents et incorrects."
Dominique Janne
CEO de Novo

Ce terrain a-t-il été oui ou non valorisé dans le montant mis sur la table par la paire qui a emporté le marché pour la somme de 28,5 millions d’euros au lieu des 32 millions offerts par Novo?
R.F.: En aucune manière. AG/Burco a payé – nous avons la garantie bancaire en main – le site de Cavell au prix annoncé… Il n’y a pas de lien entre le site de Piraumont et le deal sur Cavell.

D.J.: Faux. L’offre de Braine-Piraumont a été, selon le procès-verbal de la délibération précitée, la justification principale de l’octroi du site de Cavell à AG/Burco. Outre l’illégalité de ce choix, je peux affirmer que AG/Burco n’a à ce jour rien payé pour Cavell et qu’il ne paiera pas un euro avant six ans. En outre si, à terme, ce qui y sera développé n’est pas vendu, Chirec s’est engagé à racheter le solde au prix du marché. Mieux: AG/Burco dispose même de la possibilité de faire racheter Cavell à Chirec ("call") via la cession de la S.A. Cavell Projects, dettes comprises.

Sur Delta, il y aurait également des actions en cours. Et plutôt du côté de Willemen, un des promoteurs auxquels Chirec a revendu certains fonciers connexes. Il est question d’une tour, initialement prévue dans le projet sur Delta-ouest, qui a subitement disparu des permis déposés…
R. F.: Une fois encore, notre position est très simple sur ce point: sans le parking souterrain situé sous la dalle qui supporte tout le projet immobilier initial, nous ne pouvions pas ouvrir l’hôpital. Compte tenu, une fois encore, des manipulations de Novo et du recours contre le permis introduit sur Delta-ouest, nous courions le risque que tout le fonctionnement de l’hôpital soit bloqué. D’où le retrait de la tour dite C du projet. A titre temporaire, pour permettre de réajuster le permis d’urbanisme et de respecter le PPAS, à modifier également. Effectivement, nos partenaires immobiliers sont gênés par ce contretemps. Mais le but est de faire aboutir le projet complet prévu.

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D.J.: Novo n’a strictement rien à voir avec la promotion de Delta ni avec le fait que Chirec se soit fourvoyé dans l’obtention des permis sollicités. Cela montre son incompétence en la matière. Le pouvoir régional octroyant les permis a pris la décision de contester une partie importante du projet de Chirec sur Delta il y a 12 mois parce que le dossier était incorrectement rentré. Nous avons, c’est vrai, introduit un recours sur le site; mais bien après ce refus. Et aujourd’hui, c’est un promoteur tiers, Willemen, qui a été lésé de plus de dix millions d’euros et qui est sur le point de porter plainte car il ne peut développer le foncier payé cher et vilain à Chirec.

A ce stade, que tirez-vous comme leçon de cette saga Novo qui vous a pris énormément de temps et d’énergie et qui ne débouche finalement que sur un blocage?
R.F.: Je trouve que c’est un gâchis dramatique, un énorme gaspillage d’énergie. Pour de basses raisons commerciales ou financières, on met de beaux projets en péril. Et ce n’est pas de notre fait, j’insiste.

D.J.: Je suis frappé par tant de lucidité. Comme disent les enfants, c’est celui qui le dit qui l’est… En l’occurrence, beaucoup des personnes dans les organes de direction du Chirec sont incompétents, irresponsables, peu transparents, pusillanimes et incorrects. Ils polluent les bonnes décisions que doit prendre la structure hospitalière, notamment pour pérenniser son équilibre financier et juridique.

Plus aucun espoir d’accord in extremis?
R.F.: Notre dernier contact a été – de sa part, je précise – d’une agressivité extrême et intolérable. J’ai, vu ma carrière professionnelle, une faculté d’encaisser supérieure à la moyenne. Je n’exclus donc pas que, au terme des gesticulations en cours, on arrive encore à en sortir par le haut. Mais je refuse désormais toute grossièreté. Et j’ai pour l’instant d’autres fers au feu, qui monopolisent toute mon énergie.

D.J.: La véritable violence n’est pas verbale et superficielle. Elle est, au-delà des politesses de surface, dans le mépris implicite des gens et dans le mensonge délibéré. Il est exact que, suite à un ultime revirement de bord de Monsieur Fastrez, j’ai mis celui-ci hors de mon bureau en le traitant de menteur. Au-delà de cet incident dont il porte la responsabilité, je reste convaincu que la mathématique du monde sert toujours ce qui est juste et correct in fine. Donc, nous verrons.

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