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analyse

Le secteur de la construction à hue et à dia

Le secteur de la construction, aujourd'hui confiné à 80%, n'est pourtant toujours pas mis à l'arrêt par les autorités pour force majeure. ©BELGAIMAGE

Fin de non-recevoir mardi du ministre wallon de l’Economie, à l’issue d’une réunion de travail avec le secteur de la construction. Ce dernier, à l’arrêt à 80% pour l’instant, ne pourra pas bénéficier de la prime forfaitaire régionale de 5.000 euros. Sur le terrain, le flou artistique est souvent de mise.

Chez nos voisins français, les mesures cadrant les projets immobiliers ne cessent d’assombrir l’horizon, déjà plombé. On estime que 8 entreprises de construction sur 10 ont baissé le volet, entraînant indirectement la fermeture de toutes les activités liées aux projets en amont (matériaux, architectes, ingénieurs, designers, urbanistes, etc.) et en aval (finitions, aménagements intérieurs, commercialisation, gestion, etc.).

Une énième ordonnance gouvernementale vient, dans le cadre de la loi d’urgence sanitaire, de neutraliser les délais d’instruction des demandes d'autorisation d'urbanisme déposées avant le 12 mars dernier - et ce jusqu'à l'expiration d’un délai d'un mois à compter de la date de cessation de l'état d'urgence sanitaire.

Construction: un secteur à géométrie très variable.

Elle supprime de fait les autorisations tacites de l’administration. Et n’a pas manqué de faire sortir le secteur de ses gonds: 9 fédérations professionnelles de la construction ont déjà réagi. Et regrettent amèrement que, quelle que soit la date de reprise, il faille encore y ajouter sans doute 5 mois de délai (recours compris) avant de pouvoir relancer la machine. Autrement dit, l’activité ne repartirait significativement dans le secteur qu’en 2021 au mieux. Une réelle catastrophe pour un pan de l’activité économique nationale et, indirectement, pour les caisses de l’Etat.

Même topo chez nous

80%
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des entreprises de construction sont aujourd’hui complètement – ou en grande partie – fermées.

Chez nous, les derniers coups de sonde réalisés par la Confédération Construction wallonne (CCW) estiment la situation comparable à celle de nos voisins français. La dernière enquête en date démontre que 80% des entreprises de construction sont aujourd’hui complètement –ou en grande partie  fermées. Parmi les principaux obstacles à la poursuite des travaux, Francis Carnoy, le directeur général de la CCW, cite notamment le manque de clarté des conditions dans lesquelles les entreprises de construction peuvent ou non poursuivre leurs activités, la difficulté ou l’impossibilité d’appliquer les règles de distanciation sociale, l’indisponibilité des grossistes en matériaux et la maladie ou l’absentéisme des ouvriers.

Chez Thomas & Piron, les seules activités maintenues concernent l'aménagement des abords et des jardins.

"La situation sur le terrain est telle que les entrepreneurs doivent décider eux-mêmes s'ils restent ouverts ou s'ils ferment, avec toutes les pressions humaines et financières qu’on peut imaginer",  soupire Francis Carnoy, qui parle de réel désarroi du secteur devant le flou actuel et les difficultés de trésorerie qui s’aggravent de jour en jour.

Un rapide tour d’horizon sur le terrain permet de se rendre compte de ce flou artistique actuel. Certains chantiers – notamment ceux de terrassement et de génie civil tant publics que privés – peuvent encore se poursuivre de manière efficace en profitant du beau temps printanier. A l’instar de ce qui se passe dans les champs et sans davantage de risques sanitaires.

Flou parfois artistique

Certains chantiers fonctionnent encore plein pot. Ici, à Mont-Saint-Guibert.

A Mont-Saint-Guibert, par exemple, le chantier du futur parc d’affaires Jaurdinia bat son plein en bordure de la nationale N25 venant de Nivelles, non loin de l’Axisparc et du rond-point de Corroy-le-Grand. Mais, surprise, ce sont des engins de chantier et des ouvriers venus de Flandre qui turbinent. Non loin de là, de petits chantiers se poursuivent encore çà et là. Soit à l’extérieur, dans des travaux d’aménagement des abords, soit à l’intérieur, à personnel réduit et souvent en sous-traitance. Dans ce cas, il faut bien avouer que les consignes de sécurité sanitaire sont encore trop rarement suivies à la lettre, attisant l’inquiétude des riverains confinés.

Nous avons pu nous en rendre compte hier mardi à Arquennes ou à Seneffe (voir vidéo), notamment sur un chantier de logements neufs porté par Sotraba (Groupe Thomas & Piron). Ce qui a eu le don de faire réagir Louis-Marie Piron en personne: "Les seuls ouvriers qui travaillent pour l’instant sur chantier chez nous font de l’aménagement de jardin. Chacun dispose de sa propre camionnette, comme vous avez pu le constater. Et je n’ai pas peur d’afficher notre logo, car nous respectons scrupuleusement les règles.

Sur certains chantiers, les consignes de sécurité laissent encore à désirer.

Quant aux éventuels sous-traitants encore actifs et qui ne respecteraient pas celles-ci, je ne ne vais pas moi-même faire la police derrière chaque travailleur sur tous les chantiers", précise-t-il. Ce dernier constate d’ailleurs, une fois encore, que la Belgique est un pays à deux vitesses: "En Flandre, les entreprises de construction – même les plus petites - continuent à travailler et trouvent encore les matériaux nécessaires pour le faire. En Wallonie, c’est mission impossible. Expliquez-moi pourquoi alors que le métier est identique… Au final, c’est nous tous qui allons le payer, si l’activité ne permet plus de renflouer les caisses exsangues de l’Etat-providence."

Fin de non-recevoir du gouvernement wallon

Mardi également, la Confédération Construction wallonne (CCW) rencontrait – physiquement et à distance respectable – le ministre wallon de l’Economie Willy Borsus (MR) lors d’une réunion de travail abordant le même sujet. Sur la table, la demande répétée du secteur de pouvoir bénéficier de la bulle d’oxygène forfaitaire de 5.000 euros octroyée à toutes les entreprises forcées à stopper leur activité. Derniers secteurs admis éligibles depuis cette semaine: la restauration avec service restreint, la photographie et les taxis.

"En Flandre, les entreprises de construction – même les plus petites – continuent à travailler et trouvent encore les matériaux nécessaires pour le faire. En Wallonie, c’est mission impossible!"
Louis-Marie Piron
Thomas & Piron

Fin de non-recevoir, par contre, pour la construction, le ministre invoquant notamment, outre le coût budgétaire important pour les caisses régionales exsangues, le fait que le secteur de la construction n’a pas été mis à l’arrêt comme d’autres secteurs, suppose-t-on. "Le ministre a botté en touche tout en rappelant la disponibilité des dispositifs mis en place par la SRIW, la Sogepa et la Sowalfin. Il n’a pas non plus fermé la porte à l’étude de mesures alternatives complémentaires. Le gouvernement réfléchit notamment avec nous aux conditions de réouverture des entreprises de production et de commercialisation des matériaux de construction. Nous avons également évoqué les différents leviers de relance pour le secteur après-crise. Mais d’ici là, il faudra ronger son frein. Et je suis presque sûr qu’il lâchera pour certains…", détaille Francis Carnoy, le directeur général de la CCW, qui insiste pour que l’on trouve rapidement d’autres pistes d’aide au secteur, avant qu’il soit trop tard.

Les artisans et les PME déjà aux abois

"Selon notre dernière enquête, 40% des entreprises de construction rencontrent déjà des problèmes de liquidités et nous confient que cela grimpera à 60% si la crise se poursuit jusque fin avril. Les artisans et les très petites entreprises, qui seront les premiers à faire la culbute, ne comprennent pas que l’indemnité de 5.000 euros leur soit refusée. Il faut trouver une solution rapide pour eux!", insiste-t-il.

60%
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des entreprises de construction rencontreront des problèmes de liquidité si la crise se poursuit jusqu'à fin avril.

En outre, la CCW demande au gouvernement wallon de travailler sur des mesures plus fortes, rapides et simples de soutien financier aux entreprises. "Les outils financiers wallons dont nous parle Willy Borsus offrent, c’est vrai, des garanties auprès des banques afin de faciliter l’octroi de crédit. Mais ces outils doivent être mieux adaptés au secteur de la construction pour permettre d’effectuer de façon souple des prêts directs de trésorerie aux indépendants et aux plus petites structures qui rencontreraient des difficultés temporaires liées à la crise du Covid-19", précise le directeur de la CCW, qui évoque également les frais indirects insupportables liés à la situation de fait actuelle, comme les taxations locales sur les activités à l’arrêt et les coûts liés à l’occupation du domaine public par les chantiers. Il réclame par ailleurs le maintien de l’activité des sociétés de distribution d’énergie desservant les chantiers.

Au rang des bonnes nouvelles, la CCW évoque néanmoins la nouvelle circulaire transitoire sur les marchés publics et la suspension de l’effet couperet des délais d’octroi des permis d’urbanisme.

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