Les acteurs publics wallons à la peine face à la relocalisation industrielle

Fast lane. Le ministre wallon de l'Aménagement du Territoire évoque le recours à des procédures accélérées pour faire avancer certains dossiers jugés prioritaires. ©BELGA

Les acteurs publics wallons sont conscients de l’urgence quant à trouver les outils pour relocaliser les lignes de productions industrielles dites essentielles. Mais la nécessité de redessiner rapidement des bassins d’emplois économiques dépasse la crise sanitaire actuelle.

Alphi Cartuyvels, directeur des investissements étrangers à l’Awex (Agence wallonne à l’exportation), est bien placé pour mettre le doigt là où ça fait mal pour l’instant. Et le mal, soupire-t-il, ne date pas d’hier. "Oui, la Wallonie a besoin de réserves stratégiques foncières pour soutenir son redéveloppement industriel et économique. Mais j’ai l’impression que c’est notre Arlésienne: ce sujet refait régulièrement les titres de la presse depuis l’époque où Serge Kubla (MR) était ministre wallon de l’Économie. Ça remonte au siècle dernier, ça vous situe... Et on semble reporter sans arrêt l’échéance comme des enfants gâtés. J’espère que cette crise sera un électrochoc pour faire enfin bouger les lignes durablement".

"Allez voir ailleurs"

Il poursuit: "Je suis régulièrement contacté par des entreprises étrangères cherchant à s’implanter chez nous. La dernière cherchait un terrain de 10 hectares pas trop éloigné du centre du Brabant wallon. Elle est connue, solide et vient d’obtenir un gros contrat pour un client international. J’ai dû lui dire poliment que ce serait très compliqué – voire impossible – de lui donner une réponse pour l’instant. C’est effarant, vu la crise économique et sociale actuelle, de galvauder ce genre d’opportunités!", se lamente le directeur.

Celui-ci croise ensuite la demande et l’offre régionale et pointe le Grand Liège et le Brabant wallon comme épicentres de la pénurie actuelle. "La province de Liège a fait des efforts énormes pour renforcer son attractivité logistique (portuaire, aéroportuaire, ferroviaire) et industrielle. Mais il n’y a rien de disponible et d’équipé pour l’instant. La seule disponibilité qu’on me propose se trouve à… Welkenraedt". Nouveau soupir.

Le doigt là où ça fait mal

Avant de mettre le doigt là où ça fait mal, Willy Borsus (MR), le ministre wallon de l’Aménagement du Territoire, aligne ses indicateurs chiffrés, tout en concédant lui aussi que l’offre de terrains disponibles varie énormément d’une province à l’autre, avec une pénurie confirmée du côté de Liège et du Brabant wallon. Il rappelle qu’il existe en Wallonie 280 parcs d’activités économiques. "L’offre brute de terrains disponibles pour l’activité industrielle a chuté de 23% en 2 ans. Elle avoisine 700 hectares, mais si l’on regarde la disponibilité foncière immédiate, on tombe à 214 hectares seulement. Avec les nouveaux permis d’urbanisation et délais de rigueur imposés à l’administration régionale, les procédures d’activation sont heureusement plus courtes", ajoute le ministre, qui se dit toutefois conscient que les recours très fréquents au Conseil d’État viennent souvent mettre à mal ces délais et la sécurité juridique indispensable aux entreprises concernées.

"Je suis partisan de procédures prioritaires (fast track-fast lane) pour certains dossiers stratégiques qui ne peuvent attendre ou souffrir de délais incertains."
Willy Borsus
Ministre wallon de l'Aménagement du Territoire

Il poursuit. "Notre objectif est clair: il faut sécuriser les décisions administratives tout en respectant les obligations légales. Mais je suis partisan de procédures prioritaires (‘fast track’ – ‘fast lane’) pour certains dossiers stratégiques qui ne peuvent attendre ou souffrir de délais incertains. Sans pénaliser les autres dossiers en attente, il est important – surtout vu la crise actuelle – que le gouvernement wallon puisse se mobiliser rapidement, même sur des dossiers complexes. Nous l’avons d’ailleurs montré récemment en nous portant acquéreurs d’importants fonciers pollués à Feluy (site BASF, 60 hectares) et au cœur de l’ancien bassin sidérurgique (Chertal et Carsid, 300 hectares), en partenariat avec les acteurs locaux. Ces zones industrielles sont des espaces stratégiques pour entreprendre demain et pour relocaliser des chaînes de production essentielles", assure-t-il.

On lui fait remarquer qu’il faudra des décennies avant que ces zones soient opérationnelles. Il opine. Pour le court terme, si la volonté générale est de ne plus consommer de l’espace agricole au profit de l’activité industrielle, "on le fera là où c’est vraiment nécessaire, par exemple pour l’extension des Hauts-Sarts (Herstal). On s’efforce également de mieux utiliser les sites disponibles et non pollués", ajoute-t-il.

Une arme à double tranchant

Une chose est sûre: le bras public ne peut tout faire. Et il ne jouera pas le rôle de promoteur immobilier comme il l’a parfois fait localement sur certains halls-relais pour PME. "Notre rôle se concentre davantage au niveau de l’affectation du territoire, pour y façonner les futurs bassins porteurs d’emploi durable et pour y jouer le rôle d’interface avec le privé".

Bon, on lui rétorque que la nouvelle Banque de données wallonne de l’état des sols (BDES), créée en marge du nouveau Décret Sol régional, est le genre d’interface qui, pour l’instant, plombe plutôt les comptes des entreprises wallonnes confinées, désespérément à la recherche de cash auprès de leur banque.

Selon une récente étude du conseil en immobilier liégeois ImmoQuest, plus de 2/3 des terrains industriels sont répertoriés sur les cartes de la BDES en couleur pêche, qui indique que des démarches de gestion des sols ont été réalisées ou sont à prévoir sur la parcelle visée. "Réalisées ou à prévoir... Cette ambivalence est malheureusement traduite en ‘parcelle polluée’ par tous les intervenants, quelle que soit la transaction en cours sur la parcelle visée. Et c’est au propriétaire de combler l’incertitude d’information ou d’encodage. Cette confusion rend impossible toute décision rapide sur la parcelle visée: vente, évaluation, expertise pour l’effet de levier bancaire via un refinancement de son prêt hypothécaire… Et pour réunir les documents utiles, comptez un délai de plusieurs mois: le temps de mettre la clé sous le paillasson quand on a un urgent besoin de cash", constate Christophe Nihon (Promactif Groupe). 

"On n’a pas imaginé un instant que ça allait être à ce point un élément déterminant dans l'obtention d'un financement pour l’entreprise propriétaire du terrain."
Willy Borsus
Ministre wallon de l'Aménagement du Territoire

"Au moment de la création de la BDES, on n’a pas imaginé un instant que ça allait être à ce point un élément déterminant pour obtenir un financement pour l’entreprise propriétaire du terrain", réagit Willy Borsus, qui se dit prêt à (encore) adapter l’outil – en binôme avec sa collègue en charge de l’Environnement, Céline Tellier (Ecolo) – pour aider les entreprises concernées à obtenir les garanties bancaires indispensables. "Qu'on nous donne la possibilité d'acquérir ne fût-ce que 5% des terrains directement disponibles sans passer par la 'centrifugeuse' et les droits canons des intercommunales. Et ça ferait déjà bouger les lignes!", réagit Cédric van Zeeland (Allten), qui trouve d'un autre âge les procédures publiques actuelles.

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