interview

"Nos villes doivent devenir des forêts tropicales"

©Vincent Callebaut Architectures

Fermes urbaines, tours autonomes en énergie, cités flottantes, jardins suspendus… L’éco-architecte belge Vincent Callebaut s’est bâti une réputation. Après Taïwan, où va s’ériger sa première tour verte, Paris se penche sur sa fertile table à dessin.

"La ville du futur sera un écosystème autonome"

Il a conçu huit tours futuristes pour le Paris de 2050 et, à Taipeï, se dresse son premier gratte-ciel vert. Le monde entier se presse auprès de l’éco-architecte belge Vincent Callebaut. "Mes bâtiments ne sont pas de la science-fiction. Si nous ne faisons rien, nos villes deviendront des musées à ciel ouvert."

Méconnu dans son pays, l’architecte belge Vincent Callebaut (37 ans) est une étoile montante internationale. Dans la capitale de Taïwan, Taipeï, son premier "gratte-ciel vert" est en construction; il a réussi à remporter ce projet face à des sommités mondiales comme le Britannique Norman Foster et la Britannico-Irakienne Zaha Hadid. Pour Paris, il a imaginé pas moins de huit "éco-tours". Si cela ne dépendait que de lui, ces immeubles domineraient la ville en 2050.

"Lorsque vous voulez équiper une tour avec des sources d’énergie renouvelable dès le départ, cela provoque un surcoût de 25%, même s’il peut être amorti en dix ans. En Asie, ils peuvent se permettre de penser à plus long terme."

"Il faut faire quelque chose de toute urgence. Paris est en train de devenir un musée à ciel ouvert", estime Callebaut, en nous montrant les maquettes de ses projets futuristes. Le Belge – né à La Louvière – est particulièrement touché par l’évolution de Paris, sa deuxième patrie depuis 15 ans. Il y a fait un stage après ses études à l’Institut Victor Horta à Bruxelles, il a appris à maîtriser toutes les facettes du métier dans divers bureaux d’architectes et dirige, depuis cinq ans, son propre bureau d’architecture (qui compte 10 collaborateurs), situé entre le cimetière mythique du Père Lachaise et la Place des Vosges.

Taipeï - En construisant sa première éco-tour dans la capitale taïwanaise, Vincent Callebaut s’est fait un nom. Il a emporté le concours contre Norman Foster et Zaha Hadid. La tour Agora sera terminée en 2016. ©VINCENT CALLEBAUT ARCHITECTURES -WWW.VINCENT.CALLEBAUT.ORG

Callebaut nous présente la "Mountain Tower", un de ses huit projets. On y voit des montagnes de verre brillant dans la légendaire rue de Rivoli, située au cœur historique de Paris. "Cette rue a été aménagée, il y a deux siècles, pour renouveler la ville. Mais depuis lors, plus rien n’a changé", explique l’architecte.

Callebaut imagine des appartements de tailles différentes, pour assurer la mixité sociale et multiplier par trois l’offre de logements. "Tout le verre que vous voyez, ce sont des panneaux solaires qui rendent le bâtiment autosuffisant sur le plan énergétique. L’eau est chauffée par les rayons du soleil. Des chutes d’eau artificielles réchauffent le bâtiment en hiver et assurent un refroidissement naturel pendant l’été. Nous voulons que la ville du futur devienne un écosystème autonome. Comme une forêt tropicale, qui produit sa propre énergie et recycle ses déchets."

"Nos promoteurs immobiliers ne prennent aucun risque. Ils optent pour des choses qui ont déjà été réalisées, parce qu’ils veulent être certains de ne pas perdre d’argent."
Vincent Callebaut
éco-architecte

Pourquoi est-ce tellement important que les villes deviennent des écosystèmes?
Les experts du Conseil municipal de Paris ont calculé que la température de la ville augmenterait de 2 degrés d’ici à 2050. C’est pourquoi Paris souhaite réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 75% au cours des 35 prochaines années. La question est de savoir comment permettre à une ville comme Paris – hermétique et entièrement construite de pierre et de béton – de résister à l’augmentation du nombre de vagues de chaleur et de périodes de pluies intenses.

La végétation installée sur nos tours assurera la régulation du climat de manière naturelle. Chaque tour sera un parc vertical, regorgeant de verdure et de jardins suspendus. La ville de demain doit fonctionner comme une éponge. Les plantes filtreront l’eau de pluie, afin que l’eau sanitaire puisse être réutilisée. Sur les balcons, on cultivera des fruits et des légumes. Nous ramenons la nature dans la ville. Tous les citadins deviendront un peu jardiniers. Et les jardins potagers sur les toits recréeront les liens sociaux.

Vous abattez aussi les murs de l’architecture. Vous consultez en permanence votre réseau international d’ingénieurs, chimistes, biologistes, et chercheurs en matériaux.
Comme beaucoup le pensent à tort, mes tours ne sont ni utopie ni science-fiction. Nous partons chaque fois de technologies existantes ou émergentes. Les tours anti-smog que j’ai dessinées pour Paris peuvent, grâce à leurs façades en dioxyde de titane, extraire le CO2 de l’air. Je me considère comme un "bio-architecte", au carrefour entre l’architecture, la biologie et les technologies de l’information.

Je vois la ville de demain comme un écosystème intelligent. Les technologies de l’information et de la communication nous permettront de dématérialiser la ville dans un certain sens. Dans les années qui viennent, nous serons de plus en plus sédentaires. Je peux parfaitement suivre l’évolution de mon chantier à Taïwan, sans me déplacer, grâce à des webcams. Ainsi je ne dois pas constamment prendre l’avion, ce qui ferait exploser mon bilan écologique. Les bâtiments devront être de plus en plus interconnectés, ce qui nous permettra de mieux contrôler et donc de réduire notre consommation énergétique. Le surplus d’énergie d’un bâtiment doit pouvoir être utilisé par un autre. Les villes deviennent ainsi des métabolismes vivants.

"Nous voulons que les Parisiens accueillent positivement nos tours écologiques, multidisciplinaires, qui leur permettront de vivre, de travailler et de faire du shopping sous un seul et même toit." Le Belge Vincent Callebaut né à La Louvière est touché par l’évolution de Paris, sa deuxième patrie. ©BELGAIMAGE

Il y a un obstacle: les Parisiens sont très attachés à la hauteur limitée de leurs bâtiments et détestent les tours.
Les Parisiens ont surtout été traumatisés par de mauvaises expériences passées. Comment expliquer qu’ils aiment tant la Tour Eiffel, mais détestent la tour Montparnasse, qui n’est pas plus haute? Parce que ces tours de bureaux n’apportent aucun service à la population et consomment des tonnes d’énergie. Nous voulons que les Parisiens accueillent positivement nos tours écologiques, multidisciplinaires, qui leur permettront de vivre, de travailler et de faire du shopping sous un seul et même toit.

Comment les Parisiens ont-ils réagi à vos projets?
De manière très positive. Ils aspirent à de nouveaux modèles viables. Et notre projet de 2050 s’enracine précisément dans le cœur historique de Paris, sans faire table rase d’aucun quartier.

Pourquoi la ville de Paris doit-elle opter pour une croissance verticale?
Pour de multiples raisons. La pénurie aiguë de logements en est une. En rendant la ville à peine plus verticale, nous augmentons la densité de population de 21.000 à 30.000 habitants par kilomètre carré. Mais surtout: plus une ville est compacte, plus elle est économe en énergie. Le problème est que, depuis la Seconde Guerre mondiale, toutes les métropoles européennes se sont développées en largeur sur un vaste territoire. En voulant préserver leur centre historique, elles l’ont parfois protégé de manière exagérée.

Pour la génération de mes parents, réussir dans la vie, c’était travailler dans un bureau d’une des tours à La Défense, et gagner suffisamment d’argent pour acheter une villa avec jardin à la campagne. Mais ce modèle est dépassé et intenable. Toutes ces maisons individuelles ont dégradé la campagne autour de Paris. Entre les cités dortoirs et les lieux de travail, on a construit des réseaux autoroutiers qui ont étouffé la ville. Il n’y a plus de mixité sociale: seuls les riches habitent encore au centre-ville. Un quartier unifonctionnel comme La Défense ne compte que des bureaux, les habitants n’occupent que 20% des bâtiments.

Dragonfly - Ce projet (non réalisé) de ferme de 700 m de haut, en forme d’aile de libellule, relie deux gratte-ciel par une énorme serre, avec des habitations, des bureaux et des esplanades. Au programme: culture de légumes, élevage d’animaux dans des prairies. ©VINCENT CALLEBAUT ARCHITECTURES -WWW.VINCENT.CALLEBAUT.ORG

Mais la probabilité que Paris ressemble à vos plans en 2050 est tout de même nulle?
Soyons clair: il ne s’agit pas d’un projet que nous réaliserons intégralement en 35 ans. Nous voulons ouvrir des perspectives, lancer le débat entre les politiciens locaux et les habitants. En décembre, Paris accueillera une exposition, en même temps que le Sommet mondial du climat des Nations unies. Nous espérons, de cette manière, inspirer d’autres villes européennes.

C’est un signal encourageant que la Ville de Paris ait commandé une telle étude. C’est un grand pas en avant. Auparavant, les villes européennes se contentaient d’adjudications publiques sur base de cahiers des charges obsolètes. En tant qu’architecte, vous aviez, dans ce cas, deux options: suivre le mouvement ou opter pour le chemin le plus difficile. C’est cette option-là que nous avons choisie.

Comment avez-vous fait pour progresser dans cette voie?
Alors que, pendant la journée, je travaillais encore pour d’autres bureaux d’architectes, la nuit, à Paris sur ma table de cuisine, je dessinais mes deux "manifestes": Lilypad et Dragonfly. Personne ne m’a payé pour faire ces plans. Je les ai dessinés par pure passion.

J’ai conçu Lilypad en 2008. Il s’agit d’une ville flottante en forme de feuille de lotus, pour des réfugiés climatiques ayant perdu leur toit à cause de la montée des eaux. Je me suis inspiré d’une feuille immense d’Amazonie, de deux mètres de diamètre, qui, grâce à sa structure extrêmement solide, peut supporter une personne de 150 kilos. Une structure qui par ailleurs résiste aux vagues. Cette ville est ainsi née de manière à ce qu’elle puisse abriter et satisfaire entièrement les besoins énergétiques et alimentaires de 50.000 réfugiés climatiques.

Un an plus tard, j’ai dessiné Dragonfly, une ferme verticale de 700 m de haut, de la forme d’une aile de libellule. Deux gratte-ciel sont reliés par une énorme serre, où non seulement des habitations, des bureaux et des esplanades sont prévus, mais où vous pouvez cultiver des légumes et faire de l’élevage en faisant paître des animaux dans des prairies à plusieurs centaines de mètres au-dessus du sol.

Le Caire - The Gate Residence est un projet mixte, en cours, au cœur de la capitale égyptienne, qui devrait voir le jour en 2016. Ce seront 450.000 m² de logement, de bureaux et de commerce. ©VINCENT CALLEBAUT ARCHITECTURES -WWW.VINCENT.CALLEBAUT.ORG

Mais aucun de ces deux manifestes n’a jamais été réalisé. Vos critiques vous appellent, de manière désobligeante, "l’architecte de papier."
Ah, en tant qu’architecte débutant, vous devez essayer de sortir du lot avec une identité distincte. Ces manifestes m’ont rapidement placé sur la carte du monde des architectes. Tout d’un coup, j’ai été invité partout. Aux Nations unies, au Parlement européen, à toutes les biennales d’architecture. Les investisseurs ont appris à connaître notre bureau au cours des conférences. Un client taïwanais — le promoteur immobilier qui m’a permis de développer la tour d’habitation de 100 mètres à Taipeï, la tour Agora — m’a contacté après avoir vu la maquette de Dragonfly.

Quelle est l’importance de la construction de cette première tour écologique à Taipeï?
Elle est capitale, car le projet prouve que ma philosophie architecturale est réalisable. Le bâtiment sera terminé l’an prochain et a déjà reçu le label des bâtiments verts du ministère des Affaires intérieures de Taïwan. La forme s’inspire de la double structure en hélice de notre ADN. Sur le toit, on trouve une pergola photovoltaïque de 1.000 m². Une partie importante de la ventilation se fait naturellement. Tous les matériaux de construction et les meubles proviennent du recyclage ou sont recyclables.

Cela paraît bien, mais ces tours avec quarante appartements de luxe sont tout de même une version très diluée de Dragonfly, votre rêve de ferme verticale? Et avec des appartements coûteux de 540 m², on ne parle plus de mixité sociale.
C’est vrai. Au départ, c’est le rêve ultime, mais, en cours de route, vous devez malgré tout vous adapter.

Comment expliquez-vous que vous n’ayez du succès qu’en Asie?
Les Européens ne travaillent jamais avec de jeunes architectes. Au début, les promoteurs immobiliers français ne me faisaient pas confiance, parce que je n’avais aucun projet à mon nom. Je me trouvais dos au mur et j’ai donc participé au concours à Taipeï. J’ai gagné contre Norman Foster et Zaha Hadid parce que, en tant qu’outsider, je devais faire la différence avec un projet original: une tour d’habitation présentant une réduction de la consommation énergétique de 50% et une diminution de l’émission de 35 tonnes de gaz à effet de serre par an.

J’ai aussi eu la chance que le promoteur taïwanais – qui a le même âge que moi – ait voulu construire la première tour de Callebaut au lieu de la énième tour de Hadid. Mon client peut se permettre de prendre des risques financiers parce que l’économie taïwanaise tourne à plein rendement, et qu’il y a encore de vastes terrains disponibles. En Europe, à cause de la stagnation de l’économie, les promoteurs immobiliers ne prennent aucun risque. Ils optent systématiquement pour des choses qui ont déjà été réalisées, parce qu’ils veulent être certains de ne pas perdre d’argent.

Vos tours écologiques ne sont-elles pas tout simplement trop chères?
Bien entendu, le prix joue un rôle en Europe. Lorsque vous voulez équiper une tour avec des sources d’énergie renouvelable dès le départ, cela provoque un surcoût de 25%, même s’il peut être amorti en dix ans. En Asie, ils peuvent se permettre de penser à plus long terme. Je serais déjà très heureux si je pouvais bâtir une de mes huit tours à Paris. Je suis optimiste parce que tous les grands promoteurs français m’ont déjà appelé.

Heureusement, nous sommes submergés de travail. L’an dernier, nous avons démarré la construction de 1.300 appartements et d’un centre commercial au Caire. Nous construisons des habitations au Maroc pour un prince d’Abu Dhabi, et des villas à faible consommation énergétique à Kunming, dans le sud-ouest de la Chine. Je ne peux pas me plaindre.

©Vincent Callebaut Architectures

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