analyse

Reconvertir les églises, un sacré filon immobilier

L'hôtel Martin's Patershof à Malines. Depuis 10 ans déjà, on y loge sous les vitraux, dans des suites et chambres tout sauf standardisées. ©wim kempenaers (wkb)

Les investisseurs immobiliers lorgnent sur les églises. L'intercommunale liégeoise Ecetia veut dynamiser leur reconversion, complexe et parfois trop coûteuse pour les propriétaires privés concernés.

Si le patrimoine bâti religieux fait partie du paysage et de notre culture, il constitue une charge toujours plus lourde - voire ingérable - pour les collectivités locales qui, depuis un décret impérial vieux de plus de 200 ans, ont la charge de son entretien sans en avoir la propriété.

Et si l'attachement pour ces lieux séculaires souvent stratégiquement situés reste certain, leur fréquentation en baisse remet en question leur affectation initiale. C'est pourquoi de plus en plus d'acteurs privés et de fabriques d'église (organisme public chargé de gérer l'entretien des bâtiments religieux dans une paroisse) réfléchissent à des partenariats pour sauver les meubles.

Aujourd'hui, c'est l'intercommunale liégeoise Ecetia qui sort du bois pour proposer aux acteurs locaux concernés de leur venir en aide pour donner un nouvel élan à ce patrimoine bâti. "Si, depuis 1976, on a fusionné les communes belges, cela n'a pas été le cas pour les paroisses ni les fabriques d'église: à peu près tous les édifices religieux existants ont été conservés tant bien que mal, et ce aux frais des pouvoirs publics locaux qui doivent en assurer l'entretien", pose Bertrand Demonceau, le directeur général d'Ecetia.

"Ces bâtiments-repères, épicentres de quartiers ou de localités rurales, jouent toujours un rôle structurant incontestable dans la vie quotidienne des habitants"
Bertrand Demonceau
Directeur général d’Ecetia

Selon ce dernier, les coûts croissants d'entretien et de chauffage, couplés à une fréquentation en berne ont, depuis des décennies déjà, des conséquences dommageables de plus en plus visibles sur les murs et le mobilier. "Les dégâts collatéraux sur les infrastructures sont toujours plus visibles, voire irréversibles. À tel point que certains édifices sont aujourd'hui tout simplement menacés de destruction. Or ces bâtiments-repères, épicentres de quartiers ou de localités rurales, jouent toujours un rôle structurant incontestable dans la vie quotidienne des habitants", insiste-t-il.

Fort de ce constat et de l'urgence à agir, Ecetia propose aujourd'hui d'épauler les principaux acteurs concernés – communes, fabriques d'église et évêchés – pour réanimer ces bâtiments là où leur destination première vacille, tout en préservant leur rôle central et leur caractère.

"À la demande des communes, nous pouvons réaliser, pour chaque église, une étude permettant d'évaluer la faisabilité technique et économique d'une reconversion."
Bertrand Demonceau
Directeur général Ecetia

"À la demande des communes, nous pouvons réaliser, pour chaque église, une étude permettant d'évaluer la faisabilité technique et économique d'une reconversion – totale ou partielle – des volumes intérieurs de l'édifice pour les affecter à d'autres fonctions. Si l'étude se conclut favorablement et si la commune souhaite suivre cette voie, Ecetia peut l'assister pour mettre en œuvre le projet envisagé", précise Bertrand Demonceau.

Différents partenariats, tant publics que privés, pourraient alors porter le projet de reconversion pour en gérer le financement ou la gestion finale, quelles que soient les affectations privilégiées (logement, espaces culturels, horeca, etc.), en ce compris maintien partiel d'un espace de culte au sein du programme.

Trier les morceaux

Pour Carlos de Meester (Inside Development), coutumier de ce genre de projets de reconversion, les voies bâties du Seigneur restent, sinon impénétrables, du moins bien balisées et hiérarchisées. Selon lui, les propriétaires de ce type de biens sont multiples et divers. On trouve par exemple des fabriques d'église, des associations d'œuvres paroissiales (AOP) ou encore des ordres religieux dépendant soit de l'archevêché de Malines-Bruxelles, soit directement du Vatican.

Rez-de-jardin dans l'ancienne chapelle de la Vierge fidèle, place Jamblinne de Meux à Etterbeek. Une des cartes de visite bruxelloises de Carlos de Meester (Inside Development). ©doc

"À titre d'exemple, les murs de l'Institut de la Vierge fidèle sis place Jamblinne de Meux, aujourd'hui entièrement transformés et commercialisés par nos soins, appartenaient à un ordre religieux – les sœurs augustines du Saint Cœur de Marie – répondant directement au Vatican. Par contre, l'église Saint-Joseph à Uccle, pour laquelle nous espérons obtenir un permis de reconversion cette année encore, dépend d'une fabrique d'église locale. Un dernier cas d'école: certaines églises, comme celles de Boitsfort, appartiennent à la commune, ce qui ne simplifie pas forcément la donne, d'ailleurs... En tout état de cause, rien ne peut être entrepris tant qu'un décret de désacralisation, signé par l'évêque de tutelle, n'est pas émis", détaille le promoteur averti.

Le pouvoir décisionnel toujours religieux

Reconvertir des murs religieux, quel que soit leur état, est donc souvent plus complexe qu'il y paraît en termes de parties concernées. En Flandre, 73 des 2.723 églises recensées ont été fermées ces dernières années. Selon le plan régional de gestion du patrimoine religieux, un tiers des clochers flamands – soit plus de 500 – seraient d'ailleurs en phase de réaffectation totale ou partielle. Mais si les idées de reconversion tombent du ciel, leur incarnation se fait attendre. Sur les 115 projets actuellement étudiés, pas un n'est à ce jour en cours d'exécution, a récemment reconnu devant le Parlement flamand le ministre de tutelle, Bart Somers (Open VLD).

"Les pouvoirs publics locaux n'ont souvent pas voix au chapitre religieux"
Carlos de Meester
Inside Development

"Les pouvoirs publics locaux ont rarement voix au chapitre religieux", insiste celui qui vient juste de finaliser, après quatre opérations de reconversion en cours ou réalisées à Bruxelles, le rachat des murs de la basilique liégeoise de Chèvremont et de ses dépendances. Un domaine au potentiel remarquable qui devrait d'ici peu accueillir un complexe résidentiel de caractère de 60 appartements au moins.

La basilique de Chèvremont et ses dépendances, récemment revendues par le Comptoir foncier hutois pour être reconverties en complexe d'appartements avec service de proximité. Un chantier prometteur, mais complexe et d'envergure.

Mais comment, si on n'est pas introduit ou aguerri, se rendre compte du potentiel réel, parfois insoupçonné, que peuvent offrir ces sites consacrés progressivement désertés par la règle ou par le siècle? "C'est simple, ponctue Carlos de Meester. Les fabriques d'église passent toujours par un appel d'offres public pour annoncer une vente potentielle." Le spécialiste ajoute d'ailleurs qu'avant d'en arriver à cette étape ultime qui consiste à vider le lieu de son âme originelle, offre est faite auprès d'autres ordres confessionnels pour leur proposer de reprendre, moyennant loyer, l'animation des lieux. On ajoutera qu'il vaut également mieux – surtout en cœur de ville ou de village – ménager la susceptibilité de la population locale.

Un inventaire encore flou

Sur le site internet de l'Agence wallonne du Patrimoine, dans l'inventaire en ligne du patrimoine culturel sont listés plus de 1.000 biens concernés de près ou de loin, recensés sous la rubrique "philosophique". On y trouve en vrac des potales (niches contenant une statue de la Vierge ou d'un saint, NDLR), des cimetières, des chapelles, mais aussi quantité d'églises en plus ou moins bon état. 258 sortent du lot quand on trie les morceaux. Mais aussi 33 couvents, 19 séminaires et hospices. Rien que pour la Wallonie.

Cet inventaire est bien loin d'être exhaustif. Et surprise, les murs des écoles n'y sont quasiment pas répertoriés. "Forcément, fait remarquer Carlos de Meester, les écoles appartiennent pour une partie à l'archevêché de Malines-Bruxelles, qui négocie avec les pouvoirs organisateurs de ces écoles des baux emphytéotiques. Quant à l'autre partie, non négligeable, elle appartient directement à des ordres religieux dédiés. Par exemple, le Collège Saint-Michel (Etterbeek) appartient à l'ordre des Jésuites. Et il est d'ailleurs bon de rappeler que 63% des élèves actuellement scolarisés le sont au sein du réseau confessionnel."

1.000
complexes scolaires
Sur le site ensignement-prive.info, plus de 1.000 établissements scolaires confessionnels (réseaux libre et communal) sont recensés sur le territoire belge.

Pour pouvoir inventorier à la grosse louche ce pan important du patrimoine immobilier confessionnel, il faut se rendre sur un autre site dédié: celui de l'enseignement privé (enseignement-prive.info). À l'échelle de notre pays, pas moins d'un millier de sites, parfois particulièrement importants, y sont répertoriés. Inutile de mentionner que certains ne sont guère en meilleur état que les clochers de nos paroisses. Notamment certains internats, vidés de leurs occupants depuis des lustres. Mais aussi des chapelles désaffectées sans avoir été vraiment désacralisées.

Si des pouvoirs organisateurs régissent le fonctionnement de ces structures scolaires petites ou grandes, ils officient en tant qu'usufruitiers, les murs qui les accueillent appartenant quasiment toujours à des ordres religieux spécialisés (Maristes, Salésiens, Jésuites, Frères des écoles chrétiennes, etc.) ou à l'archevêché, qui délient ou non les cordons de la bourse lorsque des aménagements immobiliers sont envisagés, voire indispensables.

Une des solutions – à l'instar des prisons ou des hôpitaux – serait de privatiser ces murs en les cédant par emphytéose ou en revendant une partie du patrimoine inexploité.

Depuis des décennies déjà, le Secrétariat de l'enseignement catholique (Segec) et ses relais politiques tentent d'ailleurs de faire subsidier par les gouvernements fédéral et régionaux un grand plan de remise à niveau des établissements scolaires. Mais le chantier est colossal. Et même si le ministre de tutelle à la Communauté française, Frédéric Daerden (PS), veut clairement faire bouger les lignes et appelle les réseaux à une Grande Entente, la concurrence entre réseaux mine profondément les débats et les rapprochements de raison.

Une des solutions – à l'instar des prisons ou des hôpitaux – serait de privatiser ces murs, quelle que soit leur couleur, pourpre, orange, rouge ou bleue, en les cédant par emphytéose ou en revendant une partie du patrimoine inexploité. Des opérations de sale-and-leaseback (revente des murs existants et relocation d'un complexe bâti ailleurs sur mesure) sont aussi régulièrement envisagées et plus simples à gérer par les pouvoirs organisateurs. Cependant, les inerties et les barrières psychologiques ou philosophiques restent solides. En matière de murs, la hache de la deuxième guerre scolaire n'est, semble-t-il, toujours pas enterrée.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés