interview

"L'industrie peut renaître en Europe si l'on intègre les défis environnementaux"

©Kristof Vadino

En cinq ans et en partant de rien, l’entrepreneur belge Bart Gruyaert a développé avec son associé français Stanislas Vigier Altifort, un groupe industriel pesant 1.800 emplois et 350 millions d’euros de revenus. Ils ont repris 15 entreprises de la "vieille industrie". Bart Gruyaert défend son modèle, qui sort des entiers battus, mais qui fait des jaloux en France depuis la reprise d’Ascoval.

Après avoir repris des entreprises en difficulté dans les secteurs des vannes (D2FC, FCT, PVI), des abrasifs (3M Wendt Boart), de la mécanique (Sarrazin Tech) ou des gaz liquéfiés (GLI), Altifort a été élu par un tribunal de Strasbourg pour reprendre l’aciérie d’Ascoval, à Saint-Saulve, dans les Hauts-de-France. Ascoval est le plus gros morceau parmi les 15 sociétés rachetées en cinq ans par le holding codétenu et géré par le Belge Bart Gruyaert et le Français Stanislas Vigier. Alors qu’en France des doutes viennent d’être soulevés sur le financement de leur dernier achat (Ascoval), Bart Gruyaert nous livre sa vision.

Quels sont vos projets pour Ascoval?
Elle va devenir une société de services. Cela peut paraître étrange pour une aciérie, mais nous voulons en faire une société hyper-réactive. Dans le schéma traditionnel, une aciérie fabrique des produits, puis interviennent successivement un stockeur et un distributeur, avant que soit atteint le client final. Dans notre projet, à partir de 90 tonnes, chaque client pourra commander directement à l’usine, avec remise de prix entre 24 et 48 heures et un délai moyen de livraison de 2 à 3 semaines seulement. C’est l’objectif à très court terme pour Ascoval. On parle ici d’aciers spéciaux. C’est un marché essentiellement domestique: seuls 10% des aciers spéciaux sont importés de pays non-européens. Il n’y a ni Chinois ni Indiens sur ce marché-là. Chez les Chinois, il faut commander par bateau entier, alors que le marché des aciers spéciaux est caractérisé par de petites quantités et des requêtes de qualité spécifiques. Des essieux de train, par exemple: un produit de sûreté, où il faut effectuer un an de test pour faire valider un acier. Ascoval peut couler 400 aciers différents: c’est donc une épicerie, ce dont on tire un avantage. On peut commander parmi 400 références dans notre catalogue et être livré en deux semaines. Voilà pour le court terme. À moyen terme, nous projetons d’ajouter une activité en aval, qui transformera les aciers en produits plus finis: barres, garrets ou fils. Les marchés visés sont les forges, les tubistes, les mécaniciens (usineurs) et les fabricants de pneus. Notre stratégie, chez Altifort, consiste à ne rester ni mono-marché, ni mono-client, pour des raisons de conjoncture.

CV express
  • Bart Gruyaert est né le 2 novembre 1977
  • Diplômé en ingénierie navale à l’Université de Gand en 2000, MBA à Ehsal (Bruxelles), 2000-2002
  • Project manager chez Philips, 2000-2005
  • Operation manager chez Saint-Gobain, 2005-2006, puis chez ArcelorMittal, 2006-2009
  • Directeur général pour l’Asie centrale chez Ahlers, 2009-2012
  • Directeur d’usine chez Punch Metals, 2012-2013
  • Fonde Altifort en France avec Stanislas Vigier en octobre 2013: sans Ascoval, le groupe pèse 200 millions d’euros de chiffre d’affaires pour 1.500 emplois.

Pourquoi, à l’exception de 3M Wendt Boart à Nivelles, investissez-vous toujours en France? Pour des raisons de politique économique?
Non, c’est lié à une succession de hasards. J’ai déménagé en France il y a des années et j’y réside depuis. Un deuxième élément de réponse est que la France est plus grande que la Belgique, avec davantage de possibilités de reprendre des entreprises. Trois, en Flandre, les prix des transactions pour des sociétés sont de loin supérieurs à ceux des deals en Wallonie ou en France. C’est logique, du reste, car il y a relativement beaucoup d’argent qui circule en Flandre, surtout chez les entrepreneurs, qui cherchent à acquérir des entreprises. Il y a donc très peu de sociétés à vendre en Flandre. En France, le problème est plutôt de trouver des acquéreurs pour les sociétés industrielles. En raison du contexte: tout le monde a peur du contexte social français.

À cause des 35 heures?
À cause de l’ensemble. L’image de la France à l’étranger n’est pas excellente – attention, je ne dis pas que la Wallonie soit mieux placée. Vue de l’étranger, la France apparaît comme un pays compliqué pour le dialogue social. Ce que je conteste du reste…

Y a-t-il toujours moyen de dialoguer?
La difficulté, c’est que, pour parler brutalement, on a toujours considéré les ouvriers comme des idiots. Du coup, on ne leur a pas donné beaucoup d’information, considérant qu’ils ne comprendraient rien – je grossis le trait pour bien me faire comprendre. Je considère au contraire que ce sont les ouvriers opérateurs qui créent la richesse pour le client. Quand vous valorisez ces gens-là, que vous les prenez en considération et que vous communiquez vers l’atelier et les délégués du personnel, dans la majorité des cas, vous arrivez à une compréhension mutuelle et un dialogue. Je ne fais pas de différence dans la façon dont je traite un ouvrier, un délégué ou un cadre. Selon moi, cette infériorité de classe, qu’on installe non seulement dans la société industrielle mais aussi dans la société civile, est complètement ridicule. Le dimanche, dans un club de cyclotourisme, il n’y a aucune distinction entre l’ouvrier, le médecin et le dirigeant: c’est un des rares lieux sociétaux où, dans nos régions, les populations se mélangent encore. Cette culture de "mix" fait défaut dans l’entreprise.

Le même problème se pose-t-il en Wallonie qu’en France?

Oui, ainsi qu’en Flandre. C’est aussi une question de taille: dans une petite entreprise familiale en Wallonie, le patron sera proche de ses ouvriers, pas dans une grande. Les entreprises que je reprends appartiennent en général à de grands groupes. Chez 3M Nivelles, par exemple, les opérateurs dans l’usine étaient des numéros. J’essaie d’établir une relation avec tout le personnel. Il faut se positionner comme un père de famille sans être paternaliste.

La vieille industrie manufacturière semble mourante en Europe. Ce n’est pas votre avis?
Je pense (mais je suis naïf) qu’il y a des cycles. On assiste à des cycles de mondialisation, et l’on voit de nombreux signaux montrant qu’on est en train de basculer vers un mouvement identitaire nationaliste, avec de bons et de mauvais côtés. Je ne dois pas vous expliquer quels sont les mauvais: voyez les élections…

"Il y a une énorme contradiction entre la grève du 13 février pour le pouvoir d’achat et les manifestations des jeunes pour le climat."
Bart Gruyaert

Et les bons?
Pour mon modèle économique, les bons côtés renvoient à l’environnement et l’emploi. Un exemple: avec Ascoval, je dispose d’une aciérie qui émet 200 kilos de CO2 par tonne d’acier. C’est l’aciérie la moins polluante d’Europe en émissions. Les systèmes de quotas de CO2 n’ont toutefois pas été conçus de manière à encourager l’industrie sidérurgique et les cimenteries à réduire leurs émissions. Elles ont leurs quotas et elles ne payeront pas de pénalités si elles les dépassent, ni ne toucheront de dvidendes si elles les réduisent. Ascoval fonctionne en outre en économie circulaire, car ses matières premières sont la ferraille qui provient d’un périmètre de 100 km autour de l’usine: elle n’importe pas de matériau de l’autre bout de la planète. C’est un modèle où nous pouvons être hyper-autonomes, sans subir l’impact des crises internationales. Ce que je veux dire, c’est qu’on doit tôt ou tard en revenir au bon sens. Il y a eu grève générale en Belgique le 13 février, pour une revendication de pouvoir d’achat: notre univers est gouverné par la consommation. Le problème écologique ne peut pas être résolu par une gouvernance de consommation, mais par ce que j’appelle "du bon sens". Si l’on achète un produit fait en Chine avec moins de restrictions environnementales qu’en Europe, on fait fausse route. Le bon sens voudrait que si les Chinois causent un dégât environnemental évalué à 20 euros pour produire une pièce, ces 20 euros soient ajoutés au prix facturé au client. Le consommateur n’aimera pas entendre ce discours, mais si on ne le fait pas, on ne résoudra jamais la problématique environnementale (climat). Les mouvements nationaliste et environnemental peuvent jouer tous deux en faveur de notre modèle: aujourd’hui, à Ascoval, on produit selon une consommation écologique, et dans 4 ou 5 ans, cette usine produira des aciers sans plus aucune émission de CO2. Actuellement, cela ne me confère aucun avantage économique, mais je suis convaincu qu’à terme, notre économie doit converger vers un modèle qui incite aux efforts environnementaux. Il y a une énorme contradiction entre la grève du 13 février pour le pouvoir d’achat et le mouvement des jeunes pour le climat: les grévistes veulent plus de pouvoir d’achat, les jeunes veulent protéger l’environnement.

"Sans l’industrie classique, on ne pourra plus offrir de l’emploi à l’ensemble de la population."
Bart gruyaert
cofondateur et directeur général d’Altifort

Où est le lien avec les mouvements nationalistes?
Ce qui a déclenché le mouvement des gilets jaunes en France, c’était le vote d’une loi écologique, la taxe carbone. Les gilets jaunes sont un mouvement de consommateurs, de pouvoir d’achat. Dans chaque pays, la mutation du pouvoir d’achat vers l’écologie doit avoir lieu, mais la difficulté tient au fait que les solutions sont de véritables défis. Quand on dit qu’il faut remplacer les voitures diesel par des autos électriques, c’est la réponse d’une classe de riches, à laquelle les classes moyennes ou les gens en difficulté ne comprennent rien. Quand vous vous trouvez en mode de survie, vous êtes déjà content d’avoir un véhicule qui roule. Dans cette mutation, l’industrie classique est un des piliers à même de résoudre ces deux équations: l’équation écologique, où l’industrie ancienne adopte une vision verte (on peut acheter soit un acier polluant, soit un acier neutre en émission), et celle de l’emploi… On est aussi en train de muter au niveau des professions: quelle réponse offre-t-on aujourd’hui à toute une population sous- ou non-qualifiée? Si demain, seuls les services demeurent en Europe, on ne va jamais résoudre ce problème de qualifications, des mouvements du type gilets jaunes vont s’amplifier et la colère de la classe populaire deviendra une révolution. On ne leur donne aucune perspective, sauf en termes de robotisation et de globalisation. Qu’on le veuille ou non, l’industrie classique a donc toute sa place en Europe, car sans elle, on ne sera plus capable d’offrir de l’emploi à toute la population. C’est pourquoi je me bats autant pour cette industrie, dans laquelle on peut trouver une rentabilité, une clientèle et une expertise. On ne peut répondre aux défis de la société qu’en tenant compte de l’impact réel de ce qu’on fait. Et si on est capable de le faire, l’industrie peut renaître.

Altifort a racheté nombre d’entreprises en 4 ans. Où allez-vous vous arrêter?
Cette année, je ne ferai plus d’acquisition. Il faut qu’on s’arrête un moment.

Pour consolider le tout?
Oui. Altifort détient aujourd’hui 15 usines et 15 centres de services. À présent, nous devons muter d’une galaxie de PME vers la synthèse d’un groupe industriel. Ce sera notre travail pour les 24 mois à venir.

Y a-t-il des synergies ou complémentarités entre vos usines et vos centres?
Oui, on ne va pas chercher les complémentarités dans la technicité (même s’il y en a), mais autour des clients. On s’adresse notamment au secteur de la défense: un gros marché pour nous. Notre deuxième marché est le nucléaire (y compris le démantèlement), puis le pétrole et le gaz, la chimie et l’agroalimentaire.

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