"Nous nous battrons pour Port Pirie"

©Meike Wijers

Reportage | Les problèmes que rencontre l’usine Nyrstar de Port Pirie, en Australie-Méridionale, ne préoccupent pas que les investisseurs. Les travailleurs locaux aussi sont inquiets.

"Quand je suis en voiture avec ma famille, nous jouons toujours à qui sera le premier à apercevoir la cheminée de la fonderie. Dès qu’elle apparaît à l’horizon, nous savons que nous sommes presque arrivés à la maison. " Leon Stephens, le maire de Port Pirie, est attaché à la ville qui dépend de sa fonderie de plomb et de zinc depuis 130 ans.

Dans un des pays les moins densément peuplés au monde, la sensation d’espace donne le vertige sur la route qui relie Adélaïde, la capitale de l’État d’Australie-Méridionale, à la ville industrielle de Port Pirie, siège de la très controversée fonderie de Nyrstar. Pendant ces 230 kilomètres, le paysage varie à peine. L’horizon imperturbable semble s’étendre à l’infini, jusqu’à ce qu’une cheminée apparaisse au loin – pour les locaux, le signe qu’il ne reste que 30 kilomètres à parcourir avant d’arriver à Port Pirie.

Pirie, ville de 14.000 habitants, se targue d’être "the city of friendly people". Elle est aussi surnommée "the five-minute city", parce que tout y est accessible en cinq à dix minutes. Les larges avenues qui permettent constamment à trois voitures de rouler de front sont le plus souvent désertes, à un pick-up près. Et on n’y dénombre qu’un seul feu rouge. D’un côté de la ville s’élèvent de gigantesques silos à grain. De l’autre côté, il y a la fonderie.

Port Pirie a été fondée en 1851 par des migrants italiens. Peu après, en 1889, est inaugurée une fonderie appelée à devenir un élément primordial de la communauté.

" J’ai perdu ma mère quand j’étais encore enfant. À 16 ans, c’est mon père qui est décédé. Mon père avait travaillé pendant 40 ans à la fonderie. Le manager de l’époque s’est immédiatement occupé de tout. L’entreprise a réglé les funérailles, de l’argent a été mis de côté pour mon avenir , se rappelle Stephens. À cette époque, la fonderie était profondément ancrée dans notre communauté. Elle prenait soin de ses travailleurs et de leurs familles. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. "

La préoccupation de l’emploi

139
millions d'euros
En 2014, l’ancien gouvernement travailliste d’Australie-Méridionale du Sud s’est porté garant des prêts contractés par Nyrstar pour financer les travaux à concurrence de 139 millions d’euros.

En 2012, Nyrstar annonçait la transformation de la vieille fonderie de plomb polluante en un site multimétaux moderne. L’usine mise en service depuis lors recycle les résidus des autres fonderies de zinc de Nyrstar. À terme, elle doit également recycler des déchets d’équipements électroniques. En 2014, l’ancien gouvernement travailliste d’Australie-Méridionale du Sud s’est porté garant des prêts contractés par Nyrstar pour financer les travaux à concurrence de 291 millions de dollars australiens (139 millions d’euros). Le projet avait déclenché une vague d’enthousiasme dans la ville. Le nouveau site devait réduire considérablement les émissions polluantes et préserver l’emploi.

Mais l’euphorie s’est peu à peu dissipée à mesure que les retards s’accumulaient et que Nyrstar peinait à honorer ses engagements financiers. En Bourse, mais aussi à Port Pirie.

La préoccupation première des habitants est l’emploi. La nouvelle usine devait employer 750 personnes, avait-on promis. Mais Nyrstar a récemment annoncé la suppression de 120 postes de travail en 2019. "Ces licenciements, c’est un emplâtre sur une jambe de bois. Dans la panique, ils essaient de faire des économies, mais ces mesures n’auront pas le résultat escompté", déplore Michael Hopgood, délégué syndical de l’Australian Workers Union (AWU).

Hopgood n’habite Port Pirie que depuis vingt ans et se considère toujours comme un étranger. "Mais ma femme est née et a grandi ici", insiste-t-il. C’est vendredi après-midi et Hopgood savoure sa première bière dans le pub local. Son regard est doux, mais l’homme semble épuisé. Depuis que Nyrstar a annoncé la suppression de plus de 100 emplois, il ne compte plus ses discussions avec des travailleurs inquiets. Ils ont si peur de perdre leur travail ou d’indisposer la direction qu’aucun d’entre eux ne veut exprimer publiquement son inquiétude.

"Des gars qui travaillaient à la fonderie depuis 40 ans et qui auraient volontiers continué quelques années de plus sont partis parce qu’ils en avaient assez."
Michael Hopgood
Délégué syndical de l’Australian Workers Union

Bien que Hilmar Rode, le CEO de Nyrstar, ait récemment fait le déplacement de Zurich pour s’entretenir de la fonderie avec le ministre des Finances de l’Australie-Méridionale, la direction locale fait la sourde oreille, déplorent le syndicat et la ville. "Il est regrettable que les travailleurs n’aient pas le respect qu’ils méritent", soupire Hopgood. Selon lui, l’entreprise n’est pas ouverte à la concertation avec les syndicats. Les relations sont si mauvaises que le syndicat a porté l’affaire devant l’organe national de surveillance des relations de travail, la Fair Work Commission.

Le bourgmestre Stephens aussi est indigné de la communication de la direction de l’entreprise. " Nous sommes très déçus, et c’est un euphémisme. C’est nous, les autorités locales, qui devons expliquer l’évolution de la situation à notre communauté, parce que l’entreprise néglige d’informer ses travailleurs. Naturellement, ce n’est pas correct", s’emporte-t-il visiblement marqué.

Émissions de plomb

Les travailleurs et les habitants de Port Pirie ont un autre motif d’inquiétude : la concentration de plomb dans l’air. En novembre dernier, les services australiens de l’environnement ont tiré la sonnette d’alarme quand des mesures ont révélé que les émissions nocives de plomb des installations Nyrstar avaient atteint leur plus haut niveau en quatre ans. "Nous ne sommes pas là pour fermer une industrie. Nous voulons que la nouvelle fonderie marche. Mais nous sommes inquiets des émissions et nous continuons à les surveiller de près ", explique Keith Baldry, directeur scientifique et de la communication de l’EPA, l’agence de contrôle de l’environnement.

L’EPA veut maintenir le niveau d’émission aussi bas que possible. Une concentration excessive de plomb dans l’air est surtout préjudiciable aux enfants : le plomb peut entraver leur développement. " Il y a quelques décennies, il y avait tant de plomb dans l’atmosphère que même les travailleurs adultes en souffraient. " Pour réduire significativement les émissions, il a déjà été décidé de mettre l’ancienne usine à l’arrêt pendant les six dernières semaines de 2018. À terme, la nouvelle usine doit reprendre la totalité de la production.

À Port Pirie, nous rencontrons également Geoff Brock, député d’Australie-Méridionale et ministre du précédent gouvernement travailliste. C’est lui qui a permis le deal entre Nyrstar et l’Etat. Il reste optimiste pour Pirie. Selon lui, l’accord financier a donné une nouvelle vie au site. " Depuis l’annonce de la création d’une nouvelle usine, entre 80 et 100 millions (50 à 64 millions d’euros, NDLR) de dollars australiens ont été investis à Port Pirie. Auparavant, Pirie n’était qu’un petit acteur sur le marché international ; à présent, nous sommes un facteur influant pour le groupe Nyrstar", poursuit-il.

Selon Geoff Brock, on savait que des emplois seraient perdus en cas de fermeture de l’ancienne usine de sintérisation. " Le directeur général m’avait promis que rien ne changerait jusque fin 2019. Il doit également s’expliquer auprès des travailleurs. Aujourd’hui, j’essaie de rassurer les gens. Mais ce n’est pas ma tâche."

Bien que le deal n’ait pas eu tous les effets souhaités, Brock ne regrette rien. "Nous n’avions pas le choix. Sans cette transaction, Port Pirie n’existerait peut-être plus." Ces derniers mois lui ont cependant fait prendre conscience de la dépendance excessive de la communauté à l’usine. Avec le bourgmestre, Brock fait pression sur le nouveau gouvernement pour qu’il appuie de nouveaux projets industriels, notamment dans l’énergie verte.

Entre-temps, certains travailleurs ont jeté le gant. "Des gars qui travaillaient à la fonderie depuis 40 ans et qui auraient volontiers continué quelques années de plus sont partis parce qu’ils en avaient assez. Nyrstar a subitement perdu une incroyable mine de connaissances et d’expérience", regrette encore le syndicaliste Hopgood. Mais lui n’abandonnera pas. "Les gens de Port Pirie aiment leur ville et veulent se battre pour elle. C’est notre ville, nous la protégerons." En coulisse, les syndicats se préparent à l’éventualité d’une faillite de Nyrstar. " Nous sommes prêts à déclencher des actions plus fermes si l’usine fermait. Nous continuerons à nous battre pour nos affiliés", insiste un Hopgood soudainement combatif.

La direction du site de Port Pirie n’a pas accepté notre demande d’interview.

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