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reportage

Carrière du Bay Bonnet: un passé en acier, un avenir en béton

Le site du Bay Bonnet n'attire pas que les bumpers et les camions, mais aussi les faucons, les sangliers et... un couple de grands-ducs. ©Valentin Bianchi

La carrière a failli disparaître avec les derniers hauts-fourneaux liégeois. Elle renaît grâce à la ténacité de la commune et d'entrepreneurs locaux.

Au sud du pays de Herve, Olne brigue le titre de plus beau village de Wallonie. Il a entre autres pour argument d'aligner une série de maisons séculaires de style mosan, aux soubassements et façades en moellons de calcaire. On trouve également de la pierre calcaire dans le dallage ou les enrochements des villas plus récentes. Ces pierres n'ont pas beaucoup voyagé avant de trouver leur usage final: aujourd'hui comme jadis, elles proviennent de la Carrière du Bay Bonnet, située à trois kilomètres à vol d'oiseau du patelin, le long d'une petite vallée descendant de Fléron vers la Vesdre.

L'endroit est splendide, c'est un écrin de pierre aux falaises striées de veines colorées, apprécié notamment par les rapaces (faucons, grands-ducs...) et les sangliers... Après être passée en diverses mains, cette carrière a failli disparaître; son nouveau propriétaire et ses nouveaux exploitants l'ont remise sur rail. Pour vingt ans au moins.

Le renon du sidérurgiste

La région est posée sur un sous-sol karstique, composé surtout de calcaire et de grès. Au Bay Bonnet, on exploite le gisement de pierre calcaire depuis le XIXᵉ siècle; le premier permis enregistré renseigne l'année 1926. Dans les années 1950, elle a été reprise par le producteur d'acier liégeois Espérance-Longdoz, qui avait besoin de la castine de la carrière pour alimenter ses hauts-fourneaux: à haute température, cette pierre calcaire se meut en gaz carbonique et chaux qui aident à former le laitier, où sont concentrés les scories à la surface du métal en fusion.

Espérance-Longdoz a fusionné avec Cockerill, puis ce dernier a été racheté par Usinor pour créer Arcelor, avant que le milliardaire anglo-indien Mittal ne reprenne le tout pour fonder ArcelorMittal. Le nouveau numéro 1 de l'acier mondial a mis ses hauts-fourneaux liégeois sous l'éteignoir pour ne plus conserver cette activité qu'à Gand en Belgique. En amont de tout cela, la carrière du Bay Bonnet a continué d'alimenter fidèlement les hauts-fourneaux de son propriétaire aux multiples casquettes, d'abord à Chertal et Ougrée, ensuite à Gand. Jusqu'en 2014.

"Notre castine n'était soudain plus bonne pour Gand, relate Luc Scarule, le directeur du site. En réalité, le sidérurgiste a commencé à alimenter Gand en castine venue par bateau d'Espagne et du Portugal: des transports de 40 à 100.000 tonnes abordant directement au Port de Gand. En comparaison, au départ du Port de Liège, nos chargements étaient transportés par des péniches de 4.000 tonnes." Le coût du transport, un élément de base dans la fixation des prix des granulats, avait basculé en faveur des pierres ibériques.

De gauche à droite, le bourgmestre Cédric Halin, le directeur du site Luc Scurole et le directeur de la concession Jean-Louis Leclef: "On se parle directement et non plus via l'intermédiation d'ArcelorMittal." ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Depuis lors, ArcelorMittal n'a plus recouru aux productions du Bay Bonnet qui, heureusement pour lui, alimentait déjà d'autres clients: centrales à béton, entrepreneurs routiers, etc. La sortie de la carrière du périmètre d'activités de son propriétaire a coïncidé avec l'arrivée à échéance d'une option d'achat du site par la commune d'Olne. Pour un euro symbolique, le village de 4.000 habitants est soudain devenu propriétaire de la carrière...

"Compte tenu de l'intérêt économique de la carrière pour la commune en termes d'emplois et de rentrées financières, le maintien est apparu comme la décision la plus raisonnable."
Cédric Halin
Bourgmestre, commune d'Olne

"Un choix s'est alors ouvert pour la commune, explique Cédric Halin, élu bourgmestre en 2018: soit arrêter l'exploitation de la carrière et récupérer 85 hectares de terrain pour en faire un espace vert ou que sais-je? (il y a des bois, des zones agricoles...); soit maintenir le site en exploitation; soit le destiner à un centre d'enfouissement de terres ou un centre de stockage d'eau, comme divers groupes politiques locaux en ont fait la suggestion. Compte tenu de l'intérêt économique de la carrière pour la commune en termes d'emplois et de rentrées financières, le maintien est apparu comme la décision la plus raisonnable."

300.000 tonnes de moins pour réduire les nuisances

La commune a lancé une procédure de marché public pour l'octroi d'une nouvelle concession sur 20 ans. À la surprise de son nouveau bourgmestre, bien connu par ailleurs pour avoir révélé le scandale à l'origine de l'affaire Publifin, trois candidats se sont présentés! Peu au fait, de son propre aveu, des réalités du marché du béton, Cédric Halin craignait que cela n'intéresse personne. L'offre d'un consortium de quatre entrepreneurs locaux l'a emporté. Et deux des trois recours déposés par les deux groupes défaits ont été rejetés à ce jour; un troisième reste pendant devant le Conseil d'État.

"Avec les emplois indirects, on fait vivre au moins 80 familles."
Luc Scurole
Directeur du site, Carrière du Bay Bonnet

Une nouvelle société anonyme baptisée Carrière du Bay Bonnet a été constituée en janvier dernier par les quatre mousquetaires: il s'agit de deux exploitants de carrière, la SA Bodarwé et la SA Joly, d'un asphalteur et bétonnier, la SA Marcel Baguette, et d'un transporteur, FAS Services. Ils ont repris le personnel de Ferrari Granulats, la société qui exploitait la carrière en sous-traitance pour ArcelorMittal, et convenu avec la commune de modifier une série de paramètres pour réduire les nuisances pour les riverains.

"On s'est engagé, dans l'offre, à maintenir l'emploi, détaille Luc Scurole qui dirigeait déjà la carrière sous l'ancien régime: 35 collaborateurs permanents, plus des sous-traitants, plus des chauffeurs. Avec les emplois indirects, on fait vivre au moins 80 familles." À noter que contrairement à ce qu'on pourrait penser, les nouveaux actionnaires ne vont pas s'immiscer dans l'opérationnel: ils resteront au balcon, c'est-à-dire au conseil d'administration. Et Baguette continuera de s'approvisionner en granulats auprès de la carrière comme les autres clients.

10 millions €
investissement
Les quatre partenaires de la nouvelle société d'exploitation investiront 10 millions dans la carrière et ses équipements.

"Il y avait trois formes de nuisances, précise de son côté Cédric Halin: les tirs de mine (on fait exploser la roche pour extraire les granulats, NDLR), le bruit (surtout dû à l'activité du concasseur) et l'aspect visuel. L'exploitant s'est engagé à réduire les tirs et leur ressenti, il a aménagé les horaires de production pour réduire les moments de bruit, et il va progressivement rabaisser le terril de terres qui occulte en partie le paysage pour certains riverains."

Comme ils suppriment le travail le week-end et qu'ils empêchent aussi le travail de nuit entre mai et fin septembre, ces engagements ont un important impact pour la production annuelle du site. "On revient d'un million à 700.000 tonnes par an, indique Jean-Louis Leclef, le directeur de la concession. On a prévenu nos clients qu'on réduirait la part destinée à chacun d'eux."

"Comme les exploitants de forêts"

Pour la commune, outre les emplois, la carrière génère une double entrée d'argent: une redevance de concession de 300 à 350.000 euros par an et une partie de la taxe sur les carrières, à partager avec le concurrent qui exploite une carrière de grès de l'autre côté de la vallée, soit environ 200.000 euros par an pour Bay Bonnet. "Sur un budget communal de 4,2 à 4,3 millions d'euros, c'est important", commente le bourgmestre.

"On doit en effet penser loin et travailler pour que ceux qui nous suivront auront la tâche plus facile."
Jean-Louis Leclef
Directeur de la concession, Carrière du Bay Bonnet

Quant à la demande, elle est bien là. Les centrales à béton absorbent neuf dixièmes des pierres qui sortent de la carrière, le solde se répartissant entre les asphalteurs et les jardiniers (gabions...). Et comme on sait, le secteur de la construction tourne à plein régime actuellement.

Au total, les nouveaux actionnaires vont investir une dizaine de millions dans l'affaire. Pour produire quelque 14 millions de tonnes de granulats en vingt ans. "On est une entreprise familiale et on vise le très long terme, conclut Jean-Louis Leclef. Comme les exploitants de forêts, on ne le fait pas tant pour soi que pour les générations futures. On doit en effet penser loin et travailler pour que ceux qui nous suivront auront la tâche plus facile."

Le résumé

  • Après être sortie du périmètre d'ArcelorMittal, l'exploitation de la Carrière du Bay Bonnet est repartie pour 20 ans avec un nouveau propriétaire et de nouveaux actionnaires.
  • Ceux-ci ont accepté de réduire la capacité annuelle de un million à 700.000 tonnes pour réduire les nuisances (bruit, tirs de mine).
  • Ils vont investir une dizaine de millions d'euros et tablent sur 14 millions de tonnes de granulats sur la durée de la concession.
  • Ils ont repris les 35 emplois directs de l'ancien exploitant et négocié avec les clients des réductions d'approvisionnement.

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