La FSMA examine une éventuelle manipulation des comptes de Nyrstar

©Nyrstar

Selon un lanceur d’alerte, Nyrstar a maquillé ses bilans pendant des années. La FSMA examine actuellement les informations transmises par l’ancien auditeur du groupe.

La FSMA contrôle actuellement si Nyrstar a maquillé son bilan. Le gendarme des marchés a lancé cet examen après des informations d’un lanceur d’alerte qui n’est autre que l’ancien chef du service de l’audit interne de la société, Gilbert Guinikoukou, licencié récemment. Sauvé cet été de la déconfiture financière par Trafigura, Nyrstar semblait avoir repris le cours normal de ses activités. Mais le deuxième plus grand producteur de zinc du monde ne semble pas pouvoir tirer un trait de sitôt sur les "comptes" du passé.

Gilbert Guinikoukou prétend, documents et tableaux Excel à l’appui, que Nyrstar n’a pas publié de résultats financiers corrects durant plusieurs années et a trompé de la sorte aussi bien le marché que ses banques créditrices. Le lanceur d’alerte n’est pas n’importe qui. Bardé de diplômes (master en auditing & ontrolling de la Skema Business School de Lille, MBA à Lausanne et certificat de management à la Harvard Business School), Gilbert Guinikoukou a passé une bonne partie de sa carrière à débusquer les fraudes, dans des fonctions d’audit exercées au sein de groupes de premier plan (KPMG, Heineken, Italcementi et Philip Morris). Depuis février 2017, il dirigeait le service d’audit interne de Nyrstar.

Dans les mains de la FSMA

Il s’agit soit de mauvaise gestion, soit de fraude à grande échelle.

Mais Nyrstar l’a licencié, début de la semaine dernière, officiellement parce qu’il n’avait plus sa place après le passage de la société sous le drapeau Trafigura. Une issue qui n’est sans doute pas étrangère non plus aux nombreuses situations problématiques que Gilbert Guinikoukou dit avoir signalées aux plus hautes instances du groupe. Il déclare en avoir informé la haute direction et le conseil d’administration et a eu des entretiens privés à ce propos avec le CEO Hilmar Rode et le président Martyn Konig. Mais il a également, à l’automne dernier, communiqué ces informations à la FSMA, constatant le peu de cas que les organes de gestion de son entreprise faisaient de ses signalements.

Le porte-parole de la FSMA, Johan Corthouts, confirme l’examen des informations transmises, qui concernent une société cotée – même si son cours est suspendu depuis près de deux mois. "Nous les étudions de manière approfondie", précise-t-il en jugeant "prématuré" de s’exprimer sur le résultat de ces investigations. En théorie, une telle enquête peut conduire à des sanctions administratives, voire à une instruction judiciaire si la FSMA estime que certains aspects outrepassent ses compétences. Il est vraisemblable que cet examen dure encore un certain temps compte tenu de la dimension technique des situations dénoncées.

La FSMA connaît bien le dossier Nyrstar. Elle tient la société à l’œil depuis quelque temps déjà. En juin dernier, elle a adopté une position unique dans les annales boursières en avertissant les actionnaires de Nyrstar qu’ils ne disposaient pas d’informations suffisantes pour se prononcer sur les comptes annuels lors de l’assemblée générale.

Témoin gênant

Gilbert Guinikoukou déclare que son licenciement n’est que l’aboutissement d’une série d’intimidations à son encontre. Dans un courriel adressé à Hilmar Rode en mars 2018, il fait état d’un chantage: il est menacé de licenciement s’il dévoile le pot aux roses. Dans le même courrier électronique, il qualifie de "pourri" le dispositif de contrôle en place chez Nyrstar. Il informe également la FSMA des menaces planant sur son emploi, en raison de sa position de "témoin gênant".

Estimée à 514 millions de dollars australiens en 2014, la conversion de l’usine pourrait coûter finalement 865 millions selon une note interne que nous avons consultée.

L’auditeur pointe une série de problèmes. À commencer par les factures relatives à la transformation de l’entité australienne à Port Pirie. La conversion de l’usine, l’un des principaux producteurs de plomb et d’argent du monde, en unité de pointe dans le raffinage et la récupération de métaux, a constitué un gouffre financier. Estimée à 514 millions de dollars australiens en 2014, elle pourrait coûter finalement 865 millions selon une note interne que nous avons consultée. Ce dérapage, qui a fait l’objet d’un examen approfondi par les consultants KPMG et EY, a mis en lumière une défaillance de contrôle, de nombreuses anomalies et des conflits d’intérêts entre le manager de l’époque (Andrew Napier) et certains fournisseurs.

Mais Gilbert Guinikoukou épingle surtout la manipulation des chiffres relatifs à la valorisation des stocks. Il dit avoir prouvé que Nyrstar avait gonflé la valeur des stocks destinée à servir de borrowing base pour obtenir des lignes de crédit auprès des banques. Cette "base d’emprunt" était supérieure à la valeur réelle du stock de sa filiale NSM, le centre commercial suisse du groupe, tant à la fin décembre 2017 qu’à la fin janvier 2018. À la fin 2017, la différence se chiffrait à près de 160 millions de dollars américains, et un mois plus tard à 95 millions.

Le gonflement de la valeur des stocks, selon Gilbert Guinikoukou, avait également pour but d’augmenter les résultats opérationnels. Cet inventory uplift a consisté, selon lui, à surestimer les résidus du processus de fonte, lesquels contiennent encore des métaux. Il chiffre cette surestimation à 31,4 millions d’euros à fin 2016 et à 69 millions à fin 2017. Ce faisant, le groupe a dopé artificiellement son résultat brut d’exploitation (ebitda) alors que l’estimation comptable de la valeur des résidus doit être réalisée avec la plus grande prudence parce qu’on ne connaît pas la quantité de métaux qu’ils contiennent. "Ce résultat ne reflétait donc pas les véritables performances du groupe ", estime l’ancien auditeur de la société. Selon lui, Nyrstar a trompé le marché et les investisseurs. "De surcroît, Nyrstar ne tenait pas compte dans ces chiffres du coût d’extraction des métaux dans les résidus", souligne-t-il encore.

La société a renoncé finalement à opérer une correction globale de ses résultats (à hauteur de 335 millions d’euros), estimant qu’elle ne s’en remettrait pas au vu de sa grande fragilité.

Gilbert Guinikoukou fait observer que PwC avait constaté le problème de l’inventory uplift. Mais le conseil d’administration avait décidé de ne rien y changer, ce qui était une des options présentées par PwC. L’étude du service d’audit sur la borrowing base n’a pas eu de suite non plus, selon Gilbert Guinikoukou. Et la société a renoncé finalement à opérer une correction globale de ses résultats (à hauteur de 335 millions d’euros), estimant qu’elle ne s’en remettrait pas au vu de sa grande fragilité.

L’ex-auditeur de Nyrstar estime que Roman Matej, à l’époque group controller et à présent directeur financier ad interim, est à l’origine des deux problèmes. "L’an dernier, il a été suspendu en raison d’une enquête menée par le conseil d’administration. Mais il a été réhabilité ensuite parce qu’il a promis de revoir les chiffres. Le conseil d’administration n’a cependant rien voulu savoir. "

La réaction des petits actionnaires

Réaction

L’avocat Benoît Allemeersch (Quinz Advocaten) de Nyrstar qualifie Gilbert Guinikoukou d’"auditeur interne de Nyrstar très mécontent qui présumait déjà en octobre dernier qu’il ne pourrait sans doute pas rester et avec lequel la collaboration a d’ailleurs été rompue entre-temps". Il évoque également une "suite gigantesque de déclarations et de communications empreintes de panique."

Selon Benoît Allemeersch, les anomalies en question ont été signalées au comité d’audit du conseil d’administration et examinées par KPMG, PwC, EY et Deloitte. En outre, la FSMA a interrogé à ce sujet Nyrstar et son réviseur Deloitte et la société y a répondu de manière circonstanciée.

"De nombreux éléments (évoqués par Gilbert Guinikoukou, NDLR) n’étaient pas corrects. Et lorsqu’ils le sont, ils manquent parfois totalement de matérialité. L’examen du prétendu gonflement du stock n’a rien révélé. Cela vaut également pour la borrowing base, la valorisation destinée aux banques pour l’octroi des crédits. Nyrstar est un dossier de restructuration. Dans un tel cas, les banques examinent l’entreprise de fond en comble. " Trafigura n’a fait aucun commentaire.

L’avocat Laurent Arnauts (Watt Legal), qui assiste une série d’actionnaires mécontents, réagit aux déclarations de Gilbert Guinikoukou, en soulignant que les conclusions des analyses du service d’audit interne de Nyrstar n’ont jamais été communiquées au marché. "Il s’agit soit de mauvaise gestion, soit de fraude à grande échelle. Cela s’ajoute à la mise en coupe réglée par l’actionnaire de contrôle de fait Trafigura pour expliquer la déconfiture de Nyrstar. "

Selon Laurent Arnauts, les administrateurs, Trafigura et un petit groupe d’investisseurs institutionnels se sont arrangés ensuite pour que les petits actionnaires supportent la quasi-totalité de la facture. "Leurs droits fondamentaux ont été violés. On l’a dissimulé à coups de rapports onéreux, mais truffés de clauses de non-responsabilité parce qu’ils ont été rédigés à la va-vite. Ils se basent d’ailleurs tous sur du sable puisque les comptes annuels de 2018 ne sont toujours pas approuvés par le réviseur d’entreprise de la société, Deloitte ."

" L’argument ultime qui est avancé est ce soi-disant risque de faillite. Mais il revient à dire que Trafigura et les investisseurs institutionnels menacent de mettre Nyrstar à mort s’ils n’obtiennent pas satisfaction dans les deux mois. Ce chantage ne passera pas: ils ont encore beaucoup plus à perdre que les actionnaires avec une telle solution. Nous étudions donc également les possibilités de bloquer tout le processus, indépendamment de l’action en référé en cours. Il s’en suivra, en tout cas, des demandes de dommages-intérêts considérables ", conclut Laurent Arnauts.

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