Alibaba met la Wallonie en ébullition

©Tim Dirven

C’est le branle-bas de combat à l’aéroport de Liège et un peu partout en Wallonie. L’arrivée du géant chinois de l’e-commerce Alibaba suscite les convoitises. Elle va également nécessiter d’importants travaux d’aménagement à l’aéroport et dans ses environs pour permettre l’acheminement des milliers de colis chinois à travers toute l’Europe.

Tout commence par quelques inscriptions en mandarin à l’entrée d’un entrepôt. Elles signifient "bienvenue". Plus loin, c’est un petit drapeau chinois qui a été posé à côté de celui de la Belgique. Des caisses s’empilent dans un entrepôt. Elles sont toutes estampillées "made in China". À peine débarquées, elles repartent illico par camions pour l’autre bout de l’Europe. Dans les hangars, certains employés s’expriment en mandarin. Les quais de chargement ne désemplissent pas. À l’extérieur, d’autres camions attendent leur tour. Ici à l’aéroport de Liège, on vit au rythme chinois. "C’est un micro-village chinois qui se construit à Liège. C’est peut-être la dernière chance pour la Wallonie, il faut la saisir", lâche un acteur du terrain.

"Des entreprises nous contactent d’un peu partout pour voir comment elles peuvent travailler avec Alibaba à Liège"

To-do-list avant l'arrivée d'Alibaba

-Trouver des solutions pour augmenter le nombre de vols la nuit, surtout en heure de pointe. En journée, une solution devrait permettre de passer de 32 à 40 vols en heure de pointe.

-Construire six emplacements de parking pour des avions gros porteurs au nord de l’aéroport. -Relier la zone aéroportuaire à la zone d’activité économique où sera construit le bâtiment d’Alibaba.

-Fluidifier le trafic routier autour de l’aéroport. On parle notamment d’un contournement de l’aéroport. Il est aussi envisagé de relier l’autoroute E42 à la E40 au niveau de l’échangeur de Loncin.

Depuis mardi matin et l’officialisation d’un des patrons d’Alibaba dans la presse de la venue du géant chinois de l’e-commerce sur l’aéroport de Liège et la construction d’un entrepôt dont la surface devrait avoisiner les 380.000 m², c’est l’emballement. Logisticiens, transporteurs, assembleurs… Les entreprises se pressent au portillon! "Le téléphone n’arrête pas de sonner. Des entreprises nous contactent d’un peu partout pour voir comment elles peuvent travailler avec Alibaba à Liège", explique un responsable de l’Awex, l’Agence wallonne à l’exportation. Même son de cloche auprès des acteurs qui gravitent autour de l’aéroport où l’on n’hésite pas à qualifier Alibaba de nouveau messie pour leur business.

La caravane publicitaire

Le trait n’est probablement pas forcé. Contrairement à un autre géant du web comme Google, qui fait sa course en solitaire dans la région montoise, Alibaba ne se déplace pas seul. À l’image du Tour de France et de sa caravane publicitaire, l’arrivée du géant chinois de l’e-commerce est précédée d’une véritable armada qui se met en branle autour de l’aéroport de Liège.

La première vague chinoise est arrivée il y a plusieurs mois, au moment où Cainiao, le bras logistique d’Alibaba dans le monde, annonçait que Liège allait être son hub européen. Parmi les éclaireurs venus tâter le terrain, la compagnie aérienne Sinotrans a signé pour la location d’un hangar de stockage de plus de 7.000 m² sur la zone logistique de Liège en octobre. Depuis, elle opère déjà une série de vols entre Hangzhou et la Cité ardente pour le compte d’Alibaba.

Un autre éclaireur chinois s’appelle ZIH. Cet opérateur ferroviaire vient d’affréter le premier train en partance de Liège pour Zhengzhou en plein cœur de la Chine. Ici aussi, c’est l’arrivée imminente de la compagnie de l’homme d’affaires Jack Ma qui a positionné Liège face à des concurrents néerlandais ou Duisbourg. On peut continuer ainsi à les énumérer.

Fin juillet, c’était le logisticien 4PX spécialisé dans les services pour le secteur de l’e-commerce pour Alibaba d’annoncer sa venue. Même les Russes sentent le vent tourner en faveur de Liège. Le transporteur AirBridge Cargo a récemment préféré installer son hub à Liège et la liaison Guangzhou-Liège, annoncée fin octobre, a immédiatement été sold-out jusqu’à la fin de l’année.

3 millions de colis depuis janvier

La déferlante de l’e-commerce chinois fait exploser les compteurs du service des douanes de l’aéroport. Alors que l’aéroport a géré 384.000 colis liés à l’e-commerce en 2017, les douaniers comptabilisent déjà 3,172 millions d’envois e-commerce sur les 10 premiers mois de l’année. "Et rien que pour le mois d’octobre, nous sommes à 1,2 million de colis", explique Isabelle Kelder, la chef du service de gestion des risques à l’aéroport de Liège.

Sur le tarmac, c’est l’emballement. Le patron d’ECDC Logistic, Patrick Hollenfeltz, se montre stupéfait. Son entreprise, spécialisée dans le dédouanement et le transport des colis jusqu’aux clients finaux, traite en direct avec une trentaine d’e-commerçants chinois comme la plate-forme Taobao, un autre grand nom du web asiatique. "Il y a un véritable effet d’entraînement. On reçoit tous les jours des délégations d’hommes d’affaires chinois qui nous demandent des offres depuis qu’Alibaba a communiqué sur sa venue. Ce qui se passe est assez incroyable. Je traite avec la Chine depuis cinq ans. Les premières années, je devais expliquer où était située Liège. Aujourd’hui, avec Alibaba mais aussi grâce à l’Awex, nous sommes sur la carte. L’engouement est là! Les délégations chinoises qui veulent se lancer dans la vente en Europe se bousculent. Le volume à traiter explose."

"Quand j’ai commencé, nous traitions 30 tonnes par semaine. Nous en sommes maintenant à 250"

Sur les quais de son entreprise située en bordure de l’aéroport, le personnel s’active ce matin autour de dizaines de colis débarqués durant la nuit. "Ce sont des caisses de textile qui viennent d’arriver de Chine par train depuis Tilburg aux Pays-Bas. Il faut rapidement les charger dans un camion pour l’Espagne. Tout arrive la nuit et le hangar doit être vidé pour accueillir les nouvelles marchandises ce soir. C’est l’effervescence depuis quelques jours. La Chine remplit tous les stocks de ses plateformes logistiques à l’approche des fêtes. J’avais 21 personnes la semaine dernière et nous sommes déjà passés à 30 aujourd’hui. Mais c’est un marché cyclique. En octobre, nous avons traité environ 450 tonnes. Je cherche à construire un autre hangar mais c’est la saturation ici."

L’engouement touche également son concurrent Liège Cargo Agency. "Quand j’ai commencé, nous traitions 30 tonnes par semaine. Nous en sommes maintenant à 250. En janvier, j’avais 8 employés, nous sommes aujourd’hui 19", explique Eric Bruckman.

De retour chez ECDC Logistic, le va-et-vient pour charger les nouveaux camions qui arrivent n’a pas ralenti. Non loin de là, d’autres employés circulent entre les rayonnages de produits. Robes de mariée, cravates, chemises… On trouve ici des milliers de produits renvoyés par les consommateurs européens. "Il y a actuellement 650 références. Cela représente des milliers de produits renvoyés par les clients des plateformes chinoises. Ces stocks sont très importants pour nos clients chinois. Au lieu de retourner en Chine, ces produits sont remis en stock chez nous à Liège et lorsqu’un consommateur allemand par exemple veut un t-shirt, il est déjà à Liège."

Plus inattendue, cette gestion méticuleuse est assurée par des employées asiatiques. "La moitié de notre personnel est chinois. C’est indispensable qu’une partie de nos employés parlent mandarin pour directement rentrer dans les systèmes informatiques de nos clients."

Allo Tango? Ici Zoulou

Cet afflux de marchandises et la hausse du trafic aérien qu’engendra notamment l’arrivée d’Alibaba va nécessiter plusieurs aménagements à Liège, si l’on veut éviter la congestion.

Avec un volume de fret qui se rapproche du million de tonnes sur un an et qui ne fait qu’augmenter d’une année à l’autre, l’aéroport a par exemple récemment mené des négociations avec les autorités du contrôle aérien en Belgique pour abaisser les seuils minimas de séparation entre deux avions en approche afin d’absorber des vols supplémentaires. Chez Skeyes (l’ex-Belgocontrol), on évoque un gain de flexibilité donné à Liège depuis juin. "La séparation minimale entre deux avions en approche de Liege Airport a été réduite de cinq à trois miles nautiques (environ 5,6 kilomètres), tout en garantissant la sécurité des opérations. Les nouveaux minimas de séparation permettent de rendre les opérations plus fluides et efficaces au profit de l’aéroport et de ses clients. De plus, la Sowaer (la branche publique de la Région wallonne qui gère les deux aéroports en Wallonie, NDLR) et Skeyes étudient d’éventuelles adaptations au niveau des procédures de vol afin d’offrir davantage de capacité à l’aéroport. L’ensemble de ces mesures pourra faire passer le nombre de mouvements de 32 à 40 en heure de pointe", explique Alain Kniebs, le porte-parole de Skeyes.

Tout n’est cependant pas réglé. Si le contrôleur aérien estime que les nouvelles mesures permettront d’augmenter le volume de trafic en journée, "de nuit, des considérations de capacité se posent, surtout en heure de pointe".

À côté de la gestion du trafic, la Sowaer a prévu d’investir 30 millions dans la construction de 6 nouveaux emplacements de parking pour des avions gros porteurs au nord de l’aéroport. Les chantiers sont en cours. Il est aussi question de relier la zone aéroportuaire à la zone d’activité économique où sera notamment situé le bâtiment d’Alibaba. Enfin, concernant les riverains qui pourraient être incommodés par l’intensification du trafic aérien, la Sowaer assure que les plans actuels d’aide à l’isolation ont déjà intégré l’augmentation qu’engendra l’arrivée d’Alibaba. "Mais évidemment, nous veillerons", assure-t-on.

Un tronçon pour relier la E42 à l’E40

Mais ce succès notamment lié à l’arrivée d’Alibaba aura aussi des conséquences au-delà du tarmac de l’aéroport et les transporteurs routiers sont eux aussi dans les starting-blocks. C’est le cas de GLS qui s’attend à devoir renforcer les équipes. "Les équipes au niveau de la partie domestique seront probablement renforcées. Nous disposons d’infrastructures avec des technologies de triage et allons entamer la construction d’un nouveau terminal à 25 km de l’aéroport. Ce terminal sera directement connecté avec tous nos autres dépôts de distribution en Belgique. À l’international, nous renforcerons nos équipes de dispatching pour coordonner les mouvements des semi-remorques vers chaque pays de destination", explique Luc De Schrijver, managing director, qui attend maintenant plus de précisions sur les besoins d’Alibaba.

La question de la mobilité est aussi sur la table du gouvernement de la Région wallonne. Devant ce qui pourrait représenter un afflux de camions sur les routes autour de l’aéroport, les autorités régionales réfléchissent à la mise en place d’une série de mesures afin d’améliorer la fluidité du trafic routier autour de l’aéroport. Une enveloppe de 80 millions d’euros est même débloquée. Outre des parkings de délestage pour les camions et les voitures, le ministre des Travaux publics Carlo Di Antonio (cdH) veut lancer un contournement nord de l’aéroport et le réaménagement d’un échangeur autoroutier. "Nous allons aussi réaliser une liaison entre l’autoroute E40 et E42 au niveau de l’échangeur de Loncin."

Un acteur de l’ombre

Derrière cette success story chinoise où manutentionnaires, transporteurs routiers et sociétés de handling se relayent jour et nuit pour décharger les avions et acheminer les colis vers les consommateurs en des temps records, un acteur inattendu a joué un rôle primordial dans la montée en puissance de l’aéroport de Liège comme plaque tournante pour l’e-commerce chinois: la douane!

Dans un monde digital où le facteur temps est primordial, les douaniers belges ont mis en place un système bien rodé. Pour ne pas ralentir les opérations au sol, les contrôles douaniers commencent dès le décollage des avions depuis la Chine. "On a dû trouver un système pour rapidement analyser les risques et sélectionner les marchandises qui seront contrôlées au sol. Les entreprises doivent nous envoyer avant l’atterrissage de l’avion toutes les données concernant les marchandises. Cette méthode nous donne le temps nécessaire pour analyser toutes les déclarations et déterminer les marchandises qui seront contrôlées avant que l’avion arrive", explique la responsable des douanes sur le site.

Derrière ce ballet incessant, une centaine de douaniers sur les 150 affectés au bureau de l’aéroport se relayent au sol jour et nuit pour inspecter et contrôler les paquets. "Aux portes de l’Europe, nous avons une fonction de stop. Nous devons arrêter toutes les marchandises illicites comme de la contrefaçon ou des jouets mal fabriqués. Le défi est de ne pas ralentir les entreprises dans leur travail. 40.000 colis liés à l’e-commerce (sur les 120.000 traités quotidiennement) arrivent ici tous les jours mais nous évitons l’engorgement car le système que nous avons mis en place priorise les contrôles. Nous sommes là pour réaliser les contrôles mais aussi pour faciliter le commerce", assure Isabelle Kelder.

Les Belges arrivent

La suite de l’histoire Alibaba? Liège l’attend. Elle aura forcément des impacts sur la création d’emplois directs et indirects. Elle va aussi encourager de nombreuses PME à se lancer dans l’exportation vers la Chine à travers la vente de leurs produits via la plateforme d’Alibaba, mais surtout grâce aux avions et aux trains qui retourneront vers ce marché de plus de 1,4 milliard de consommateurs. "C’est une formidable opportunité pour notre entreprise", se réjouit par exemple Philippe Bodson, un des actionnaires du groupe Top Coffee spécialisé dans la distribution de confiseries, d’articles de café et également dans les produits pour la papeterie à travers une de ses filiales. "La classe moyenne chinoise est consommatrice de produits de qualité belges et européens. Si Alibaba choisit 200 références chez nous pour les mettre sur son site, on va exploser les ventes. En tout cas, on est prêts. Cela fait deux ans qu’on prépare ce dossier!"

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