reportage

A6K/E6K, un laboratoire du renouveau industriel et technologique de Charleroi

©Kristof Vadino

Sous l’impulsion de la cellule de redynamisation économique Catch, l’ancien tri postal de la ville se transforme en laboratoire industriel et technologique. Le lieu rassemble des grands industriels, des start-ups, un centre de recherche, des partenaires institutionnels et des programmes de formations. Si l’initiative ne manque pas d’ambition ni de potentiel, elle a encore tout à prouver. Si elle y arrive, le modèle pourrait être répliqué ailleurs en Wallonie.

Charleroi se métamorphose et ça se voit. Dernière preuve tangible, la réhabilitation d’une partie de l’ancien tri postal de la cité carolo en un lieu hybride qui concentre entreprises, formations, incubation et ambitions régionales. S’il est de coutume de dire qu’à Charleroi tout est encore à faire, la ville vient de se doter de l’un des lieux les plus innovants du pays. Inspirés des modèles de Rotterdam et Anvers, les 6000 m2, et bientôt plus, consacrés au futur de l’industrie sont déjà le théâtre de collaboration concrètes. Matérialisation physique du volet "Advanced Manufacturing" du plan Catch mis sur pied pour redynamiser et relancer la croissance de l’emploi dans la métropole, l’endroit est scindé en deux pôles d’activités qui s’entremêlent: A6K pour l’innovation et E6K pour la partie formation.

Un tour de force

"L’objectif est que d’ici 5 ans, lorsque l’on cherchera des solutions industrielles, c’est vers Charleroi que l’on se tournera."
Abd-Samad Habbachi DElivery unit officer de Catch Charleroi

Situé au cœur de l’ancien bassin industriel, le bâtiment austère adossé à la Gare de Charleroi appartient à la SNCB. Une situation qui rappelle celle de Be Central à Bruxelles, on retrouve d’ailleurs certains acteurs communs au sein des deux initiatives comme l’organisme de formation BeCode. À la tête du projet, Abd-Samad Habbachi, ancien de Caterpillar, qui représente à lui tout seul le vent neuf qui souffle sur Charleroi. En moins d’un an, lui et son équipe ont réussi un tour de force: réunir au sein du même lieu des grands industriels, des start-ups, un centre de recherche, des partenaires institutionnels et des programmes de formations.

Une fois la façade du bâtiment passée, c’est un autre monde qui se présente face au visiteur. L’inspiration architecturale du lieu a été puisée dans l’esprit des villes romaines de l’antiquité. Au cœur de l’espace, on retrouve une agora censée favoriser les échanges entre start-ups, industriels de renoms et étudiants. L’espoir est évidemment de créer une émulation positive entre les différents acteurs comme l’explique Abd-Samad Habbachi: "On est avant tout un lieu physique de colocation qui propose un environnement favorable de communication et d’interconnexion entre des acteurs qui ont chacun des intérêts communs et distincts. Par exemple, le monde de l’industrie n’est pas attractif pour les jeunes. Avec cet outil, on permet aux entreprises d’attirer indirectement des talents."

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Pour atteindre un tel objectif d’émulation, il faut créer une identité forte qui supplante les cultures d’entreprises des acteurs impliqués et fédère les différentes initiatives dans un même entonnoir. Les équipes d’AGC, Thalès et Alstom présentes sur place se retrouvent donc plongées dans un environnement déroutant mais qui leur offre des possibilités de collaboration. "Sur base d’une technologie créée ensemble avec les autres industriels, chacun réalise ensuite avec des cas pratiques dans son domaine d’activité", explique Pierre Meunier, directeur de l’innovation chez Alstom. Si ce type de collaboration n’a évidemment pas attendu le projet A6K/E6K pour voir le jour, un lieu physique inspirant pour les développer devrait multiplier les initiatives du genre. "Le fait de disposer d’un lieu commun où nous sommes physiquement rassemblés et où nous agrandissons l’écosystème potentiel autour de chaque projet, cela a beaucoup de valeur", confirme Pierre Meunier.

Première concrétisation de cette émulation, le projet MaSCOTT. Il s’agit du développement d’une architecture de communication dans le domaine des convertisseurs d’énergie électrique avec des possibilités d’utilisation autant dans le ferroviaire que dans l’aérospatial. Le projet a rassemblé des acteurs comme Alstom, Thales Alenia Space, le pôle de compétitivité MecaTech, Cetic et les universités de Mons et de Liège. Il constitue selon les dires des dirigeants d’A6K/E6K, "l’exemple type de ce que le lieu peut produire en terme de collaboration". Même son de cloche du côté de Thales qui espère beaucoup du potentiel travail collaboratif: "Ce projet débute mais on voit déjà la différence avec ce que nous avons l’habitude de faire. Là où d’habitude, pour des projets communs, nous allons nous voir une fois par semaine, ici on travaille concrètement ensemble au quotidien, ce qui crée une véritable dynamique d’équipe transversale", détaille Marc Bekemans, à la tête du département recherche et innovation chez Thales, mais qui s’est aussi impliqué personnellement dans le projet A6K.

Le pari de Sambrinvest

Côté finance, on retrouve Sambrinvest à la manœuvre. "Le portefeuille de Sambrinvest ne comprenait quasi plus d’entreprises de type industriel qui est le cœur historique de la région, c’est donc assez logiquement que ce projet a attiré notre attention", nous explique Anne Prignon, administratrice et directrice générale de Sambrinvest. Concrètement, l’organe de financement prend le risque immobilier et locatif auprès de la SNCB et a financé la réalisation des travaux d’aménagements. Sambrinvest assure la sous-location des différents modules aux occupants et la gestion administrative du lieu.

©Kristof Vadino

"Notre métier historique est de financer des entreprises. Ici, nous nous inscrivons dans un contexte plutôt macroéconomique avec l’idée et le pari que des projets incubés ici puissent terminer dans notre portefeuille par après." C’est dans le cadre de cette collaboration qu’un accélérateur a été ajouté au projet. Baptisé "AE. ccelerator", il propose des programmes de coaching et d’accélération, couplés si nécessaire à la recherche de financement aux différents stades de maturité des projets.

Former aux métiers du futur

C’est Technofutur TIC, l’IFAPME et BeCode qui occupent l’espace dédié à la formation au sein du lieu (E6K). Cela peut paraître étonnant car les formations proposées par ces organismes ne rencontrent pas forcément directement les besoins que peuvent avoir des industriels comme Alstom ou Thales. "Ici, il s’agit clairement d’un laboratoire pour nous. On va tester des formations pour différents publics, on va adapter ensuite en fonction des retours qu’on aura. L’idée est aussi de tester le travail collaboratif au sein du lieu avec les autres organismes de formation et de faire évoluer nos pratiques", explique Yvan Hucques de Technofutur Tic. Des premiers contacts fructueux ont déjà permis a des développeurs web issus du cursus de BeCode d’être engagés au sein des entreprises partenaires. Toutes les parties prenantes étant en phase test, les interactions devraient évoluer et se multiplier. Le lieu attend avec impatience l’arrivée des machines d’impression 3D de Sirris pour pouvoir permettre aux industriels de tester leurs innovations directement sur place et de favoriser un peu plus le travail collaboratif. Des négociations sont en cours avec le centre collectif de l’industrie technologique et devraient aboutir prochainement.

©Kristof Vadino

"L’un des objectifs, c’est que d’ici cinq ans, lorsque l’on cherchera des solutions industrielles en matières d’énergies liées au transport et à la mobilité par exemple, c’est vers Charleroi que l’on se tournera.", confie Abd-Samad Habbachi. Au-delà de ce domaine d’activité précis, il y a aussi l’objectif plus global de redonner une nouvelle dynamique à l’ancien bassin industriel de Charleroi qui dans les années à venir va produire une réserve foncière importante une fois les anciens sites d’exploitation dépollués.

Le projet présente tellement d’ambitions et d’objectifs qu’il demandera une évaluation rapide pour faire le tri entre les initiatives cosmétiques et celles qui auront un réel impact auprès des partenaires impliqués et sur la région. Le projet A6K/E6K n’est qu’une étape dans le renouveau industriel global de la région de Charleroi mais la capacité de l’initiative à fédérer et à entraîner avec elle autant d’acteurs d’importance et les projets qui vont avec, laisse entrevoir des possibilités à grande échelle. Si ce test s’avère concluant, le modèle pourrait inspirer et être répliqué dans d’autres villes wallonnes.

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