reportage

Apprendre à coder, le nouveau sésame

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On ne dirait pas, mais le code est partout. Et savoir coder, c’est prendre la main sur son avenir. On vous dit pourquoi.

Tout part d’une situation stupide. Qui, stupidement, dure depuis des lustres. D’un côté des employeurs qui pleurent pour avoir des développeurs informatiques. De l’autre, un taux de chômage douloureux, surtout chez les jeunes. Entre les deux berges, il y a des ponts qui ont été bâtis – la stupidité a ses limites, tout de même. Le Forem, Bruxelles Formation, le VDAB ont formé et forment des développeurs. Mais la demande augmente, au fur et à mesure que le numérique et les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) s’insinuent dans tous les secteurs, et sont utilisées au quotidien. Pensons, en tant qu’utilisateurs, aux applis qu’on consulte sur nos smartphones, aux sites internet grâce auxquels on fait nos courses en ligne ou encore aux millions de lignes de code qui font tourner Facebook. Si en 2013, on cherchait 11.700 informaticiens en Belgique, en 2017 on en aurait besoin de 16.000 d’après Agoria, la Fédération des entreprises technologiques. Une augmentation qui s’explique aussi par les besoins en nouveaux profils. À côté de la programmation, la sécurité, les data, le design engendrent de nouveaux métiers pour lesquels peu de personnes sont formées. Bref, l’innovation allant bon train, tant en termes de quantité que de spécificités, l’offre de main-d’œuvre ne parvient pas à suivre.

Des formations éclairs

Or des gens désœuvrés il y en a. Des gens qui veulent changer de job aussi. Pour ceux-là, ceux qui veulent reprendre la main sur leur trajectoire, ceux qui ont envie, vraiment envie, les (ex) start-upers de la Silicon Valley ont lancé des coding bootcamp il y a 5 ans. Le principe est simple: quel que soit ton âge – oui, c’est un univers où le tutoiement est de rigueur –, diplôme ou pas de diplôme, ordi ou pas, on t’apprend à coder en quelques semaines (9 à 12) ou quelques mois (3 à 6). Contre paiement ou pas, cela dépend des écoles. Tu sors de là en étant opérationnel avec, en somme, trois options: se faire embaucher comme développeur, lancer sa propre start-up, poursuivre une formation plus spécialisée.

Le codeur

In et has been

On parle de code et de codeurs, il y a une émulation, un engouement. OK, mais… ça existait déjà il y a dix ans. Et on parlait alors de programmation et de programmeurs. Puis on a préféré parler de développement web et de développeurs. À ce jour, on donne dans le code. "C’est une manière de dépoussiérer l’image, de faire moins peur et moins savant. D’autant que c’est un secteur qui a énormément de mal à attirer des personnes", résume l’initiateur de BeCode, Cédric Swaelens.

Code, ça claque mieux, ça véhicule l’espoir d’avoir les clés pour accéder au Graal: lancer sa start-up de génie et devenir millionnaire. Mais c’est la version hype et rêvée du codeur. La plupart des codeurs sont des exécutants, ils savent faire des lignes de code et point. Or ce n’est déjà plus ce dont le marché a véritablement besoin. À la tête de Technocité pendant dix ans, Pascal Keiser a pu observer que le problème le plus important pour les employeurs aujourd’hui, "c’est le manque de compétences dans la grammaire du code. On a des gens bien formés pour coder, mais qui ne comprennent pas toujours le sens, l’architecture générale". Marc Lambotte, le directeur d’Agoria, abonde dans le même sens: "On manque plus de profils hybrides, ceux qui s’y connaissent à la fois au niveau business et au niveau technologique."

Dès 2013, l’homme d’affaires français Xavier Niel (fondateur de Free) lance sur le même principe son École 42. La sienne est gratuite, sans professeur, avec une pédagogie par projet. Le succès est fulgurant. La même année, un mois avant, ouvre Simplon, lancée par quatre jeunes. Le principe est le même. Son taux de "sortie positive" (en bref, ceux qui font quelque chose avec ce qu’ils ont appris) est de 80%. En Belgique, BeCode réplique le modèle de Simplon et a fait sortir sa toute première promotion en juin dernier. La Coding School de MolenGeek a vu, elle aussi, le jour en 2017. Mais le tout premier "dev’ bootcamp" fut importé sur notre sol par l’école de code française Le Wagon en janvier 2015. Quoique… L’Open Summer of Code, qui se tient en ce moment, existe depuis 2013. Cela dit, il ne s’adresse, lui, qu’aux étudiants.

Le code ouvre les portes de l’emploi et de l’entreprenariat

On comprend bien qu’apprendre à coder a le vent en poupe. Mais, osons la question, c’est quoi le code? "C’est l’ADN de tout ce qui est digital: les sites web, les applis, les images…, métaphorise Cédric Swaelens, chief operating officer de BeCode. C’est le langage commun entre l’homme et la machine, et qui permet de piloter la machine." Donc, en sachant coder, on fait des sites internet, des applis mobiles, des jeux vidéos, des objets connectés, on devient interaction designer, data scientist, ingénieur de la cyberdéfense, etc. L’éventail est large. En sachant coder un peu on est une main-d’œuvre précieuse car en pénurie actuellement. En sachant coder et en ayant une vue d’ensemble on peut atteindre des postes de cadre – encore plus en pénurie, ou se lancer dans l’entreprenariat.

"Aujourd’hui, on est dans un monde qui se digitalise, souligne Julie Foulon, cofondatrice de MolenGeek. Pour faire de la communication, il faut avoir un site web. Pour faire de la location de voitures, il faut un site ou une appli. Avant, l’illustrateur devait savoir manier Photoshop, aujourd’hui il doit savoir intégrer ses images sur la plateforme. Il faut permettre aux jeunes de déployer leurs connaissances ‘traditionnelles’ en fonction du numérique." Et son associé, Ibrahim Ouassari, d’enchaîner: "Apprendre à coder c’est un peu comme apprendre une nouvelle langue, ça ouvre de nouvelles opportunités. Dans chaque métier aujourd’hui, on parle numérique. Il ne faut pas nécessairement être un expert, mais avoir les connaissances de base ça permet d’être dans ce mouvement, de suivre ou mener les inévitables réunions tech et de gérer les problématiques auxquelles on doit faire face aujourd’hui." Et de se positionner pour les métiers de demain car tout plein de fonctions n’existent pas aujourd’hui mais seront cruciales demain. C’est le propre de cette innovation galopante.

"Pour moi, apprendre à coder en 2015, c’est comme apprendre à lire dans les années 1800: c’est embrasser l’avenir et ne pas le subir", disait dans une interview (1) un jeune Français, Louis Pinot, qui, après avoir appris à coder est devenu "web dev" dans une start-up de la Silicon Valley.

"Apprendre à coder, c’est un peu comme apprendre une nouvelle langue, ça ouvre de nouvelles opportunités."

Des citoyens avertis

La phrase résume bien l’esprit de ce mouvement. Et laisse entrevoir pourquoi certains s’horrifient de ce qu’on ne forme pas nos jeunes dès l’école. Le numérique est une composante de notre société, c’est l’un de ses moyens de fonctionnement, c’est l’un de ses moteurs. Rater ce train-là, c’est un peu être analphabète, donc démuni et inquiété par un environnement qu’on ne comprend pas. Pour la plupart d’entre nous, nous sommes des utilisateurs. On installe des applis, on publie des photos sur les réseaux, on commande un plat, on s’informe, etc. Mais on ne sait pas comment tout cela fonctionne. Pour la plupart d’entre nous, c’est la même chose qu’avec notre voiture. On la conduit, mais de là à savoir vraiment comment elle fonctionne… Du coup, le garagiste peut nous dire ce qu’il veut. Et il est l’un des professionnels les moins appréciés car notre méconnaissance nous rend méfiants. Devons-nous tous apprendre la mécanique? La voiture n’est qu’un confetti dans nos vies. Le numérique, lui, est transversal. Il touche tout notre environnement et va s’y inscrire de plus en plus dans les années à venir. Si je ne comprends pas que les algorithmes de Facebook sélectionnent et ne me montrent que certaines informations, quelle va être ma lecture du monde qui m’entoure? Si je n’ai pas, au moins, des connaissances de base sur la programmation informatique, quelle angoisse va naître de cette prolifération et de cette automatisation des machines?

Des enfants outillés

C’est une question d’appréhension de notre environnement, de compréhension du monde dans lequel nous vivons. La culture numérique devient un élément pour se constituer en tant qu’individu, qu’acteur, que citoyen. "Je suis atterré qu’il n’y ait pas de cours d’éducation civique ou numérique, alors qu’on parle de Pacte d’excellence, se désole Pascal Keiser qui a été, jusque fin mars 2017 et depuis dix ans, le directeur de Technocité à Mons. Sommité du secteur numérique, il est le coordinateur général de French Tech Culture, le label national culture et numérique du gouvernement français. On sait que dès 8-9 ans, les enfants passent de 4 à 5 heures par jour sur des supports numériques. La première chose à faire, c’est de leur expliquer les choses d’internet: les données personnelles, la publicité en ligne, etc. Dans le contexte actuel, ce serait la première décision à prendre pour recréer un dynamisme des enjeux sociétaux. Pour l’instant, les enfants sont complètement démunis."

Au travers de ses études, Julie Henry, spécialiste de la didactique de l’informatique à l’université de Namur, voit très nettement que les jeunes qui apprennent à programmer prennent conscience que l’ordinateur répond à un ordre et sont plus confiants dans la technologie parce qu’ils savent comment elle fonctionne. Effet cascade: ils ne vont pas avoir peur de tout ce qui va arriver par après. "Dans le Pacte d’excellence, il y a un souci du numérique mais orienté utilisation plutôt que compréhension", précise-t-elle.

"Dans le Pacte d’excellence, il y a un souci du numérique, mais orienté utilisation plutôt que compréhension."

L’apprentissage par problème

À côté de cet éveil au numérique, apprendre aux enfants à coder a aussi un autre bénéfice: la méthodologie. "Cela développerait une certaine logique, celle de la pensée informatique: on extrait les informations importantes, on les organise et on résout le problème en le découpant en sous-problèmes. Les études sont en cours, rien n’a encore été prouvé", modère-t-elle. Mais les praticiens de terrain font tous ces observations. Et l’apprentissage du code s’insère bien dans les pédagogies actives grâce à sa méthode d’apprentissage par problème. C’est d’ailleurs dans les pays où les pédagogies sont plus ouvertes que code et numérique ont une place, sans surprise dans les pays scandinaves.

En Angleterre, tous les élèves en première année de secondaire reçoivent un microrobot pour apprendre à programmer. C’est une carte de 5 cm sur 4 couverte de led, boutons et autres capteurs pour apprendre à faire le pont entre logiciel et matériel et à extraire des données.

En France, les cours d’informatique couvrent maintenant tout le cursus secondaire, non pas pour former des informaticiens, mais pour éveiller à la culture numérique.

Pour les enfants encore plus jeunes, il existe des langages de code conçus pour eux, tel le fameux Scratch où l’enfant ne doit pas tout programmer, mais combiner des modules préexistants. D’ailleurs Lego s’est engouffré dans la brèche en proposant d’apprendre à programmer les mouvements et les réactions de son robot EV3. En s’associant avec Hour of Code, Disney propose de s’initier avec Star Wars, La Reine des Neiges ou Vaiana.

Reste qu’à ce jour les formations pour enfants, sous forme d’activités à l’année ou de stage, sont quasi inexistantes en Belgique. Même les parents les plus motivés et les plus débrouillards pour dénicher les formations méconnues ont abandonné. Et se désolent. #jdcjdr

Où apprendre

→ Pour les adultes

  • Le Wagon: la prochaine session a lieu du 25 septembre au 24 novembre, à Bruxelles centre. www.lewagon.com/fr/brussels
  • La Coding School de MolenGeek: la prochaine formation débutera courant octobre. www.molengeek.com/coding-school
  • BeCode: prochaine formation de septembre à avril, la suivante de janvier à août 2018. À Bruxelles centre et Anderlecht. www.becode.org

→ Pour les enfants

  • CodeFever: l’initiative venant de Flandre, ces cours de programmation pour les 8-15 ans sont dispensés dans plusieurs villes flamandes, mais aussi à Bruxelles Central et Etterbeek. www.codefever.be.
  • Coder Dojo Belgium: ASBL qui propose des sessions gratuites de 3 heures pour initier les 7-18 ans à la programmation avec Scratch. On trouve des Dojo à Liège, Louvain-la-Neuve, plusieurs à Bruxelles, Waterloo, Charleroi, Mons. Mais ils sont peu fréquents. www.coderdojobelgium.be
  • La Coding School de MolenGeek met en place des coding week pendant les vacances scolaires pour que les ados puissent y participer. La prochaine se fera du 21 au 25 août. www.molengeek.com/coding-school
  • Kodo Wallonie organise de temps en temps des événements autour du code et aussi des stages. Le prochain se tient du 7 au 11 août, de 9h à 16h, à Marche, pour les 8-14 ans. Ils y apprendront à créer leur jeu vidéo et à programmer un robot. http://kodowallonie.be/evenements/
  • Capital Digital, sous la houlette de Maks, organise des semaines de stages pour enfants de 9 à 12 ans. La plupart sont en néerlandais, il y en a cependant une en français du 24 au 30 août à Molenbek, au siège de Maks. www.capitaldigital.org

→ Dans les écoles

  • #WallCode: du 7 au 22 octobre, l’opération #wallcode va sensibiliser élèves et enseignants à la programmation et aux algorithmes. Pour demander une animation/formation: www.digitalwallonia.be/wallcode2017.
  • Interface3.Namur mitonne des animations gratuites dans les écoles primaires et secondaires, pour les 6-14 ans. Pour réserver une animation dans une classe : www.interface3namur.be

(1) Sur devmag.fr: "J’ai appris à coder dans un boot camp et je suis dev dans la Silicon Valley".

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