carte blanche

Et si l’on essayait la gestion par l’écoute et la confiance?

Ingénieure de gestion, consultante et chroniqueuse

Il est difficile aujourd'hui de se représenter un système managérial avec des qualités d’écoute sincère et authentique. L’écoute, la confiance, l’introspection... tant de forces " yin " d’une puissance pourtant inestimable.

Monsieur Yin venait de battre Monsieur Yang aux élections d’un pays grand comme tout un continent. D’abord, il avait tenté de battre Monsieur Yang avec les mêmes armes que lui. Il a crié le caractère grotesque de son adversaire, a aboyé sur lui, l’a insulté… Un « shut up Yang man » lui a même échappé. Mais il a vite compris qu’à ce jeu-là, Monsieur Yang était le maître absolu. S’il voulait remporter la victoire, Monsieur Yin devait s’appuyer sur ses ressources intrinsèques. Pour ce faire, il lui fallait avant tout être pleinement lui. Incarner vraiment son nom de famille, Yin. Et les propriétés de sa lignée : la douceur, l’empathie, le respect.

Sarah Halfin. ©doc

L’Histoire nous dira s’il en est un digne représentant ou s’il y a eu usurpation d’identité. Pour l’heure, l’image caricaturale a surtout pour but d’illustrer le piège dans lequel il a bien failli tomber. Le même que celui dans lequel beaucoup de femmes (notamment) – ces êtres réputés plus «yin» que «yang» dans la sagesse ancestrale taoïste – se sont enlisées depuis leur arrivée dans le monde du travail vers les années 50.

D’abord, on s’est faite discrète, s’excusant presque d’exister, se demandant sans cesse comment aider. Ensuite, on a voulu évoluer et pour ce faire, on a cru qu’il nous fallait imiter ceux qui étaient arrivés au sommet. Ceci non sans refouler nos doutes intimes sur les méthodes empruntées. On a puisé dans notre «yang», souvent au détriment de notre «yin». En d’autres termes, on a pensé qu’il nous fallait changer plutôt que de devenir qui nous sommes, comme dirait Nietzsche. À savoir, des êtres capables d’exercer leur force sans forcer.

"On a pensé qu’il nous fallait changer plutôt que de devenir qui nous sommes"
Sarah Halfin
Ingénieure de gestion, consultante et chroniqueuse

"Je vous fais confiance"

Le phénomène de compensation décrit ci-dessus n’est bien sûr pas l’apanage des femmes et de Monsieur Yin. Il se retrouve dans toute la société. En conséquence, il est difficile de se représenter aujourd’hui un système managérial en phase avec sa composante « yin », que ce soit en entreprise ou dans la gestion d’une crise.

Sans doute se caractérise-t-il par une communication intégrant une part d’écoute sincère et authentique, à l’instar des maisons de retraite qui ont récemment demandé l’avis de leurs résidents face à l’ascension de la deuxième vague de contaminations. A l’Ehpad La Mesnie, située dans le Calvados, en France, le résultat fut sans appel : 9 pensionnaires sur 10 décidèrent d’opter pour un confinement strict. Par l’usage des quelques mots magiques « que voulez-vous ? », leur nouvelle mise en autarcie n’était plus perçue comme subie. Pas un détail pour l’adhésion et le moral.

Probablement aussi qu’après avoir expliqué et posé un cadre cohérent, un tel leadership ose la formule suivante : « je vous fais confiance ». Le pronom « vous » reflétant la politesse d’un vouvoiement, pas la réduction condescendante d’un peuple à une seule et même entité lisse et uniforme.

"La Suède a fait ce pari de miser sur la capacité de chacun à se responsabiliser."
Sarah Halfin
Ingénieure de gestion, consultante et chroniqueuse

Pour en revenir à la situation sanitaire actuelle, la Suède a fait ce pari de miser sur la capacité de chacun à se responsabiliser. Comparée à la France ou à la Grèce, la Belgique aussi dans une certaine mesure, en n’instaurant pas de système d’attestation de sortie ou d’envoi d’un SMS pour annoncer l’exode de son habitat.

L’écoute, la confiance, l’introspection… tant de forces « yin » d’une puissance inestimable quand elles émanent de quelqu’un qui est « dans son axe », pour reprendre les termes de Nathalie Kosciusko-Morizet interrogée à France Inter sur le dénominateur commun des femmes puissantes. A ce propos, il y a cette métaphore poétique: une fleur ne pourra résister à une tempête qu’en renforçant l’ancrage de ses propres racines dans la terre. Pas en essayant de calquer son comportement sur celui du vent.

Ainsi, les féministes de la nouvelle génération ont incontestablement fait avancer la cause des femmes. Leur outil de prédilection, la revendication, a démontré son utilité pour amorcer le changement. Mais ce puissant mode d’action très « yang » a également vite fait de dévoiler ses failles. Au nom de la justice, on s’est vu prêt à renoncer à la présomption d’innocence et à effacer toute trace de vie relative à un probable coupable (allusion au récent phénomène de censure rétroactive dénommé cancel culture). En voulant dominer les dominants, on est devenu à notre tour… des dominants. L’ordre établi a bel et bien bougé, mais pas le cadre du paradigme en cause.

L'exemple de Nelson Mandela

En guise de comparaison, voici un mode d’action alternatif mieux équilibré « yin-yang » qui nous vient de Nelson Mandela. En Afrique du Sud, un musée exposait des statues coloniales dégradantes de Khoïsans, un des premiers peuples originaires de la région. À son arrivée au pouvoir, Mandela n’a pas fait fermer cet établissement indigne. La philosophe Barbara Cassin témoigne qu’au lieu de ça, il a fait installer une pancarte à l’entrée du bâtiment sur laquelle était écrit : « que pensez-vous de ce que vous voyez ? ».

Soit la contraction de l’interrogation « que souhaitez-vous ? » et de l’affirmation « je vous fais confiance pour trouver en vous la bonne réponse ». La simple présence d’un écriteau immobile veillait ainsi à orienter le bon ordre des choses. À l’image des plus grands des dirigeants selon le taoïsme, il agit par sa seule (mais haute) qualité de présence. On s’accordera tous pour dire que l’absence d’interdits et de mesures formelles n’équivaut ici ni à un cautionnement des honteuses statues ni à un laisser-faire paresseux. Mais la vraie question est de savoir si nous pouvons avoir foi en l’efficacité de ce procédé à grande échelle.

«Sommes-nous prêts à faire confiance à la puissance du 'yin' pour nous diriger, en complément de celle du 'yang'?
Sarah Halfin
Ingénieure de gestion, consultante et chroniqueuse

Autrement dit, sommes-nous prêts à faire confiance à la puissance du « yin » pour nous diriger, en complément de celle du « yang » ? L’alchimie prodiguée étant un juste équilibre entre les deux. En tant qu’universitaire et héritière des Lumières, j’aimerais pouvoir m’appuyer sur des données chiffrées et des statistiques comparatives avant de me prononcer. Mais le fait est que cette perspective a peu été exemplarisée jusqu’ici dans nos sociétés. Comme l’a fait Nelson Mandela à ses heures, nous n’avons donc pas d’autres choix à date que de nous fier à notre instinct. Rien de très « yang » à proposer donc ce coup-ci… mais n’est-ce pas là précisément l’idée ?

Sarah Halfin
Ingénieure de gestion, consultante et chroniqueuse

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