reportage

La vie après ING

Henk Dekeyser ©jonas lampens

Henk, Isabelle, Bruno et les autres. Après le choc de la restructuration chez ING, ils ont réalisé leurs rêves.

De la salle des marchés à la salle des ventes

Quand ING lui a proposé de quitter la banque dans le cadre d’un plan d’accompagnement, Henk Dekeyser n’a pas hésité. L’ex-banquier est devenu commissaire-priseur. Une fois, deux fois, trois fois… Adjugé!

Le prépensionné bienheureux. Attablé au cœur de la salle de ventes "Maison Jules", au centre de Gand, Henk Dekeyser rit tout le temps. Chaque phrase est ponctuée d’un éclat de rire. Revigorant. Il faut dire que le commissaire-priseur se sent bien dans ses nouveaux habits. Lorsque ING, la banque pour laquelle Henk a travaillé plus de 23 ans, lui a proposé de partir en prépension, il n’a pas hésité longtemps. "Dès que j’ai reçu le mail en disant que les travailleurs de plus de 55 ans intéressés par un départ anticipé pouvaient se faire connaître, je leur ai dit de m’envoyer le papier tout de suite et que j’allais le signer", s’esclaffe-t-il. Plus sérieusement, il reconnaît ne pas avoir hésité bien longtemps. Il faut dire que le banquier, passionné d’antiquités, possédait déjà sa propre salle de ventes, un espace acquis avec son ami, Jo Tondeleir, au centre de Gand.

Le goût du beau et du bon

Les deux compères se sont rencontrés… dans une salle de ventes. "C’était un ami de l’un de mes amis qui travaillait chez ING. On s’est retrouvés dans une vente publique, il y avait un bar, on s’est rencontrés autour d’un bon verre de rouge", glisse-t-il, toujours hilare. De fil en aiguille, les deux amis ont réussi à monter leur propre affaire, toujours en accord avec ING. Banquier le jour, antiquaire la nuit et les week-ends. Jusqu’à ce que la banque lui propose d’accompagner son départ sous forme d’une petite rente versée jusqu’à la pension. "On a beaucoup de projets pour le futur et maintenant. Grâce à ING, j’ai le temps de m’en occuper. On me paie encore un certain pourcentage de ce que j’avais et, grâce à cela, je peux me consacrer à 100%, à la salle de vente", explique-t-il.

"J’ai eu de la chance que la banque me laisse faire pendant que je travaillais pour eux."
Henk Dekeyser

Pour les amateurs du genre, la salle de ventes ressemble à une véritable caverne d’Ali Baba qui ne manque pas d’attiser la curiosité des passants. Il n’est pas rare que l’un ou l’autre s’arrête et tente de pénétrer dans la boutique. Sauf que ce n’est pas une boutique, mais une salle d’expositions, ouverte seulement quelques jours avant les ventes qui, elles, sont organisées une fois tous les deux mois.

Après 23 ans de carrière chez ING, Henk Dekeyser a ouvert sa propre salle de vente avec son ami Jo Tondeleir. ©jonas lampens

Maintenant qu’ils en ont le temps, Henk et Jo ont des  idées à revendre. "On nous demande souvent d’organiser des expositions entre deux ventes. On l’a déjà fait pour des amis, mais ce n’est presque pas faisable. On n’a pas assez de place, mais on veut faire cela, des jeunes nous le demandent souvent", raconte le commissaire-priseur. Au premier étage, ils ont aménagé un espace dédié aux expositions, une partie de leur bâtiment pour lequel ils doivent encore prévoir une entrée séparée. Cet aménagement leur permettra de ne pas devoir faire place nette avant chaque exposition ou avant chaque vente. Pour le moment, les ventes sont organisées dans la salle d’exposition et, tous les deux mois, c’est le grand déménagement. À terme, les deux compères ont bien l’intention d’aménager une salle de ventes permanente, séparée de la salle d’exposition.

Henk a étudié l’économie à Gand avant d’entamer sa carrière chez Bekaert, puis de prendre la route de la banque. Son compagnon était trader dans les matières recyclées. Deux fameux profils qui ont finalement lâché le costume cravate pour vivre leur passion. Henk est presque né dans ce milieu. Tout comme ses parents, Henk est collectionneur et, il a la passion de l’esthétique. "Ici, nous n’avons que des belles pièces. Quand c’est beau et qu’il y a une histoire derrière, tout se vend. Ce que nous voulons faire, c’est attirer les gens avec un cabinet de curiosités", explique Henk, tandis que Jo accueille un client venu présenter des objets à vendre.

A-t-il des regrets en pensant à sa vie précédente? Pas vraiment, mais il lui a fallu un certain temps pour retomber sur ses pattes. "Cela m’a pris quelques semaines. Avant, quand je montais dans ma voiture et que je roulais vers Bruxelles, je réfléchissais à ce qu’il fallait faire. Pendant quelques semaines, je me demandais ce que je devais faire pour la banque alors que je ne travaillais plus. Mais je n’ai pas de regrets. Maintenant, je fais quelque chose pour moi. J’ai toujours eu de la chance que la banque me laisse faire pendant que je travaillais pour eux. Je suis quelqu’un de très créatif et pour faire cela, on doit vous laisser faire".

"Quand c’est beau et qu’il y a une histoire derrière, tout se vend."
Henk Dekeyser

Avant de filer, le commissaire-priseur nous propose une visite guidée des lieux. On ne se fait pas prier. On repartirait bien avec la moitié des objets, mais il faudra patienter jusqu’à la prochaine vente. Il s’arrête devant un service offert sous le règne de Napoléon, il s’émerveille en prenant une tasse. Mais finalement, pourquoi ce nom, Maison Jules? "Je collectionne les œuvres de Jules De Bruycker, ma maison est comme un petit musée". Voilà comment tout a commencé. Depuis les premières ventes, le lieu est prisé et il n’est pas rare que des antiquaires passent faire des estimations et assistent aux ventes. "Je rigole pendant les ventes, je prends le temps de raconter des histoires", nous explique-t-il, avant de préciser qu’il présente entre 80 et 100 lots par heure. Une vente compte en moyenne entre 300 et 400 lots. Faites le compte.

Un petit conseil pour faire des affaires? Attendez la fin de la vente. "Vers 18h00, je commence à avoir soif, alors j’accélère le rythme, c’est là qu’on peut faire des affaires." On le croit sur parole. On laisse l’ancien banquier aborder sa nouvelle vie de commissaire-priseur. Le sourire aux lèvres.

"Condamnés" à une nouvelle vie...

Après plus de vingt ans de carrière chez ING, Isabelle et Bruno ont profité de la restructuration pour se réinventer. Ils ont repris 4 chambres d’hôtes dans le sud de la France.

Bruno Van den Driessche et Isabelle Straet ©Imagedesk

Un lundi midi, sur le quai de la gare d’Avignon. Le soleil brille. Cette assertion météorologique n’a l’air de rien, mais pour quelqu’un qui n’a pas quitté la Belgique depuis plusieurs mois, ce rien met du baume au cœur. Descendu de la montagne, le mistral souffle à plus de 90 kilomètres/heure. On dit de ce vent qu’il rend fou. Mais de folie, il ne peut être question à l’heure de rejoindre Bruno Van den Driessche et Isabelle Straet, deux anciens d’ING qui viennent de reprendre le Mas des Hirondelles, 4 chambres d’hôtes situées à Saumane-de-Vaucluse, à côté de l’Isle-sur-la-Sorgue. Passé le portique automatique qui ouvre sur leur nouveau domaine, Bruno, l’air décontracté – qui ne le serait pas? – vient à notre rencontre. Construite en pierre du pays, la bâtisse est magnifique et les lampions accrochés à un majestueux platane n’attendent que les beaux jours pour éclairer des apéros endiablés. Reprendre des chambres d’hôtes dans le Sud de la France? Qui n’en a jamais rêvé? Isabelle et Bruno l’ont fait.

"C’est quelque chose qui trottait dans notre tête depuis longtemps. Cela a pris un peu de temps à maturer, mais la restructuration d’ING a accéléré le processus. Au niveau de notre carrière chez ING, nous étions peut-être arrivés à saturation", explique Bruno, attablé dans son nouveau chez lui. Tout est allé très vite. Isabelle a été licenciée et est partie avec un préavis classique après 25 ans de carrière. Bruno, lui, a profité du plan "Start your own business" et a démissionné. Il est parti avec quatre mois de salaire. Pour le couple, cette restructuration est probablement tombée à point nommé. Isabelle était au bout du rouleau. On ne pourrait le dire autrement. "Après 25 ans, j’avais fait le tour de la banque, je ne voyais plus du tout mon avenir là. Et puis le plan arrive et là, on se demande ce qu’on fait. Est-ce qu’on lâche tout? Après 25 ans, c’est quand même difficile. On a un salaire confortable, une voiture de société, on est bien matériellement, mais on n’est plus bien dans ce qu’on fait, on n’arrive plus à se lever le matin", explique Isabelle.

"Nous avons été très bien traités par la banque. ING n’a pas fait ce plan de gaieté de cœur et cela a dû être très difficile pour beaucoup de travailleurs, mais anticiper, c’est gérer. Il y a sûrement eu des drames humains et sociaux, mais la banque a géré cela proprement."
Bruno Van den Driessche

C’est en mai 2017 que le couple a décidé d’opter pour le grand basculement. "Cela faisait longtemps que nous ne nous sentions plus bien dans nos baskets. Moi, j’ai toujours eu une âme d’indépendant. Nous avons réfléchi à ce que nous savions faire, ce que nous aimions faire sans qu’il ne faille reprendre cinq ans d’étude", explique Bruno. L’idée première était de faire de la conciergerie de luxe dans le sud de la France, mais l’idée de reprendre des chambres d’hôtes s’est rapidement imposée comme une évidence. En juin 2017, le couple a visité une dizaine de biens, avant de jeter son dévolu sur le Mas des Hirondelles. Dans la foulée, tout a été très vite. Le compromis a été signé à Marseille durant le week-end du 21 juillet. "Nous sommes descendus dans le Sud avec des moules pour les manger avec des amis belges qui habitent près du Mont Ventoux", se rappelle Isabelle.

Le Mas des Hirondelles

Briser la routine

Une fois le compromis signé, le couple est condamné à une nouvelle vie, leur faisons-nous remarquer. "Condamnés, c’est le mot. Je ne me suis jamais sentie aussi mal. Quand je suis venue durant le mois de juillet, j’étais liquéfiée, je ne savais plus comment je m’appelais", se rappelle-t-elle. Avant d’enchaîner. Il faut aller de l’avant. Finalement, cette restructuration d’ING, c’est peut-être le coup de pouce qu’il fallait pour briser la routine, changer de vie. Arrêter de le dire, passer à l’acte et sauter le pas.

Ils le savent, ING a été le déclic. Avec ou sans la restructuration, il leur fallait autre chose, du changement. Cela devenait presque une question de survie. "J’ai demandé à Isabelle ce qu’il se passerait si elle continuait chez ING. Elle m’a répondu ‘je vais mourir’. Il fallait arrêter", raconte Bruno. Effectivement. Pour autant, celle qui a passé 25 ans à la banque en gravissant tous les échelons ne renie pas son passé. "Chez ING, ce que j’aimais, c’était le contact avec la clientèle. A ce moment-là, j’étais comme un poisson dans l’eau", raconte Isabelle. Le contact humain, donc… Et de ce côté-là, elle risque bien d’être servie.

Novices dans la profession, Isabelle et Bruno ont reçu quelques hôtes dans le courant du mois de janvier, essentiellement des proches ou des amis, pour "lancer la machine", puis quelques clients dans le courant du mois de février. Un constat? Les gens parlent, ils se livrent facilement. "On pose une ou deux questions et, hop, tout sort. Après un petit-déjeuner, on sait tout des gens, ils se livrent à une vitesse incroyable", explique le couple. Ces premières expériences ne les ont pas refroidis, bien au contraire. "Pour nous, tout ce qui tourne autour de l’accueil et de l’humain était important. Notre idée était également d’avoir une qualité de vie différente et de revenir vers des valeurs plus humaines et moins commerciales. Après, on sait qu’il faut faire bouillir la marmite, on doit faire entrer l’argent, mais plus avec cette optique mercantile", résume Bruno.

Ce changement de vie en fait rêver plus d’un, mais il faut l’assumer. Isabelle et Bruno ont vendu leur maison à Bruxelles et laissé derrière eux les deux filles de Bruno, deux jeunes adultes. Pas toujours simple. Et puis, il y a le regard des autres. Celui du père d’Isabelle, par exemple, qui a mis un certain temps à accepter. "Quand on lui a annoncé la première fois, je pense qu’il n’a pas saisi. Il a travaillé chez ING, dans le risk management et quand ça a fait tilt, il n’a vu que les risques liés au projet. Maintenant, comme les parents de Bruno, il s’en réjouit", raconte Isabelle. Puis, il y a des remarques qui font mal. C’est Bruno qui raconte. "Un soir, nous parlions avec des amis et l’un d’entre eux nous a dit: ‘donc, vous allez faire le ménage tous les jours. Bonjour l’ascenseur social!’… Techniquement, c’est vrai, mais c’est la partie accessoire de notre métier. On va faire plein d’autres choses, on va faire de belles rencontres, on aura une meilleure qualité de vie", explique-t-il avant de préciser qu’effectivement, en saison, tenir une chambre d’hôtes, c’est sept jours sur sept, même si c’est à mi-temps. "Il n’y a quand même pas beaucoup de gens qui travaillent sept jours sur sept", glisse Bruno.

"Anticiper, c’est gérer"

À un moment de la discussion, Isabelle s’éclipse pour préparer le repas. Bruno en profite pour s’épancher un peu. "Nous avons été très bien traités par la banque. ING n’a pas fait ce plan de gaieté de cœur et cela a dû être très difficile pour beaucoup de travailleurs, mais anticiper, c’est gérer. Il y a sûrement eu des drames humains et sociaux, mais la banque a géré cela proprement", assure Bruno, avant de continuer, dans la même veine. Il n’a pas de ressentiment vis-à-vis d’ING, qui a été son employeur et qui l’a toujours payé en temps et en heure. Et puis, il avoue ses craintes pour "sa" banque, la peur de voir trop de gens de qualité s’en aller, rebondir ailleurs. Mais ceux qui restent vont devoir se réinventer, accepter de changer de fonction, en interne, ce qui n’est pas toujours facile. "Pendant vingt ans, des gens ont fait le même métier au sein de la banque, c’est pour eux que ce sera le plus difficile", résume Bruno.

Le Mas des Hirondelles. ©Imagedesk

Finalement, nous rejoignons Isabelle dans la cuisine, autour d’un verre de rosé frais. Les langues se délient un peu plus. L’ancienne banquière raconte son burn-out, une période difficile après un bête accident. Un soir de pluie, alors qu’elle marchait tête baissée, elle a heurté une poutre. Après cet accident, elle ne voulait plus exercer de fonction de manager, sa motivation avait disparu. Au moment de la restructuration, elle a annoncé à son responsable que sa motivation était au plus bas sans savoir ce qu’elle pourrait faire en dehors de la banque. Finalement, cette restructuration et le fait de devoir repostuler en interne ont été le déclencheur. "Je ne voulais plus me retrouver en train de me battre pour ma place", souligne-t-elle. Elle a suivi le processus, a postulé, mais sans convaincre.

Nouvel équilibre

Attablés dans leur nouvelle demeure, les anciens banquiers attendent la haute saison de pied ferme. Bruno a poncé les tables de la terrasse, il doit encore les peindre. Il s’est également mis à la soudure, histoire de réaliser lui-même un salon d’hiver. Ils prennent aussi le temps de créer un nouveau tissu social, ce qui a notamment amené Bruno à jouer les commis durant une semaine auprès d’un restaurateur de la région. La banque ne semble déjà plus qu’un lointain souvenir…

Quoique. Un des premiers clients du Mas des Hirondelles fut l’ancien responsable de Bruno, le responsable chez ING des entreprises de grandes tailles pour la Wallonie. En transit entre des vacances et une prestation professionnelle au Mipim de Cannes, il n’a pas résisté à la tentation. Un des membres de l’équipe de Bruno, ayant profité du plan accordé aux plus de 55 ans, a également fait une halte chez Isabelle et Bruno en descendant en Espagne. Une autre collègue viendra en mai fêter le premier anniversaire de son fils,… et ainsi de suite, quand l’ancienne vie s’invite dans la nouvelle.

Les nouveaux propriétaires du Mas des Hirondelles sont détendus. "L’agenda se remplit bien. Pour juillet et août, nous en sommes déjà à 60% de réservations", se réjouit Isabelle. Deux couples de Français ont réservé pour dix jours, mais avant de valider la réservation, un des hommes a téléphoné à Bruno afin de poser trois questions existentielles: il voulait savoir s’il pourrait jouer aux boules, à la belote et s’il y avait du rosé en suffisance. Trois fois oui, a répondu Bruno avant que l’homme ne valide sa réservation.

Avant de prendre congé, Bruno nous fait remarquer qu’il a installé une slack line dans le jardin, entre deux arbres, une sangle tendue entre deux pins sur laquelle les hôtes de passage pourront faire du funambulisme. "C’est également une façon de se retrouver, apprendre à respirer, se contrôler et trouver son équilibre. C’est également la paix intérieure, c’est lié à notre démarche, à ce que nous voulons faire passer". Et voilà que la banque s’éloigne à nouveau, à petits pas, que les souvenirs s’estompent, happés par les défis d’une nouvelle vie à gérer. Car oui, il y a une vie après ING.

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