analyse

Les femmes prennent du galon dans le Bel 20

©Vincent Dubois

Le Bel 20 comptera bientôt 15% de CEO féminins. C’est trois fois plus que dans le S&P 500 de Wall Street. Il s’agit incontestablement d’une bonne nouvelle pour les actionnaires…

Les femmes sont de plus en plus nombreuses à occuper le poste de CEO (chief executive officer). Elles seront donc désormais trois à exercer les plus hautes fonctions dans l’organisation opérationnelle des 20 plus importantes sociétés cotées à la Bourse de Bruxelles. Après Dominique Leroy nommée CEO chez Proximus en janvier 2014 et Isabelle Kocher parvenue au poste de directrice générale chez Engie en mai 2015, c’est au tour d’Ilham Kadri d’être nommée au poste de CEO chez Solvay. Elle succédera à Jean-Pierre Clamadieu à partir du 1er mars 2019.

Ilham Kadri, nouvelle CEO de Solvay. ©Solvay

Avec la nomination d’Ilham Kadri, ce seront 15% des 20 entreprises du Bel 20 qui seront donc pilotées par une femme. Peu encore, diront certains. Il reste qu’en pourcentage, c’est beaucoup mieux qu’à la Bourse de New York où, selon des chiffres avancés par Catalyst Inc (une association de défense des femmes sur le lieu de travail aux Etats-Unis), 5% seulement des sociétés de l’indice S&P 500 étaient conduites par des femmes au début de cette année. Mieux donc qu’à New York. Beaucoup mieux encore qu’à la Bourse de Paris, où ce chiffre tombe à 2,5% pour l’indice CAC 40. Au niveau mondial, 5% des CEO des plus grandes sociétés sont des femmes.

"Beaucoup de candidats en mesure de me succéder sont des femmes."
James Dimon
CEO de JP Morgan

La Bourse de Bruxelles apparaît comme un bon élève sur la diversité des genres au niveau de la direction opérationnelle des entreprises. Petit bémol toutefois: si l’on prend en considération l’ensemble des sociétés cotées chez nous, ce pourcentage chute. À peine 6,25% des entreprises daignent en effet accorder leur confiance à des femmes pour occuper le fauteuil de CEO. En plus des CEO cités ci-avant, il y a Michèle Sioen qui dirige la société qui porte son nom, Anneleen Desmyter chez Qrf et Françoise Chombar aux manettes chez Melexis.

Cela dit, notre pays fait, là encore, mieux que ses plus proches voisins. En France, d’après un décompte établi en 2017 par le cabinet de recrutement américain Heidrik & Struggles et relayé par l’hebdomadaire français Challenges, 2% de l’ensemble des sociétés sont dirigées par la gent féminine. En Allemagne, c’est pire encore. Il est en effet rare de voir une femme diriger une société. 1% à peine des sociétés leur propose ce poste à responsabilité.

Phénomène assez récent

en 1972, Katharine Graham prit la tête du Washington Post et devint la première femme à devenir CEO d'une entreprise côtée à Wall Street. ©BELGAIMAGE

L’exercice de la fonction de CEO par une femme dans le monde est un phénomène encore assez récent. La première fois que ce poste a été attribué à une femme à Wall Street, c’était en 1972 lorsque Katharine Graham est devenue directrice générale du Washington Post. Depuis, rapporte Bloomberg, seules 67 autres femmes ont accédé à de telles responsabilités.

La part de présence des femmes dans les instances dirigeantes des entreprises tend à s’améliorer. Mais cette amélioration peine à s’accélérer. En tenant compte du récent retrait d’Indra Nooy de chez Pepsi-Cola, l’indice S&P 500 compte 24 CEO féminins.

La faible représentation des femmes aux postes à responsabilité devrait persister un certain temps dans la plupart des régions du monde. Cela en raison des multiples freins – sociaux, culturels et autres – qui les dissuadent de les occuper. CEO de la banque américaine JP Morgan, James Dimon déclarait en septembre lors d’une conférence organisée par le New York Times sur le leadership féminin, qu’"il faudra probablement attendre une décennie pour que les femmes représentent entre 10% et 15% des CEO", ajoutant que "beaucoup des candidats en mesure de lui succéder sont des femmes".

Le législateur féminise les "Boards"

La femme qui se classe le mieux dans les CA belges est Evelyn du Monceau, grâce à ses mandats "lourds " auprès d'UCB, de Solvay et de la Financière de Tubize. ©Dieter Telemans

Là par contre, où un important effort a été réalisé pour accorder davantage de place aux femmes au sein des entreprises cotées, c’est au niveau de la féminisation des conseils d’administration (CA). En Europe en particulier. Le nombre de femmes qui occupe des postes au sein des CA est en constante augmentation.

Si des efforts restent à consentir sur ce point en Belgique, il reste que chez nous, les femmes sont plus nombreuses qu’auparavant à siéger dans les CA. Il faut cependant reconnaître que cet effort n’a pas été spontané. Il est dû pour une bonne part à la volonté du législateur. Chez nous, le gouvernement avait promulgué en 2011 une loi sur les quotas. Selon cette loi, au moins un tiers de l’ensemble des membres des CA des grandes entreprises doit être composé de femmes dès 2017. Les entreprises de plus petite taille disposent, quant à elles, de deux années supplémentaires pour atteindre cet objectif.

Dans la plupart des autres pays européens, le législateur s’est employé à imposer des quotas. En France ou en Norvège pour ne citer que ces pays, les femmes doivent représenter 40% des CA "L’augmentation du nombre de femmes dans les CA résulte néanmoins plus de la création de nouveaux postes d’administration que du remplacement des hommes par des femmes", constate Michel Ferrary, professeur à l’Université de Genève qui dirige l’Observatoire Skema de la féminisation des 60 plus grandes entreprises cotées de France.

Aux Etats-Unis, le législateur n’impose aucune contrainte sur les quotas. D’où les femmes restent peu présentes dans les conseils d’administration. Autour de 15%. La situation pourrait cependant évoluer favorablement dans les années à venir. Le gouverneur de Californie par exemple vient de prendre l’initiative de signer un projet de loi obligeant les 165 sociétés cotées de son État de compter au moins un membre féminin au CA d’ici la fin de l’année 2019.

Femmes surperformantes

L’arrivée de Dominique Leroy au poste de CEO chez Proximus avait été suivie par la montée du cours de l’action à un sommet historique dans les mois qui ont suivi sa nomination. ©BELGA

Contrairement à certaines idées répandues, les affaires d’entreprises dans lesquelles les femmes sont bien représentées se portent généralement mieux que celles dirigées par des CEO masculins. Et, par un effet de ricochet, satisfont naturellement mieux leurs actionnaires.

L’arrivée de Dominique Leroy au poste de CEO chez Proximus avait été suivie par la montée du cours de l’action à un sommet historique dans les mois qui ont suivi sa nomination, avant d’être ensuite rattrapée par les exigences de la régulation qui impactent l’évolution de ses bénéfices, ainsi que par le risque de voir apparaître un 4e opérateur mobile en Belgique.

CEO de Sioen depuis septembre 2013, Michèle Sioen est en passe d’au moins doubler le bénéfice de la société en 5 ans. Une performance que son père Jean-Jacques Sioen, qui l’avait précédé à ce poste, n’était quasi jamais parvenu à accomplir sur une telle période. Chez Melexis que dirige Françoise Chombar depuis 2004, le chiffre d’affaires a été multiplié par 22! L’arrivée d’Ilham Kadri chez Solvay semble de son côté prometteuse. Cette CEO du groupe américain Diversey est connue pour sa capacité à réaliser des croissances à deux chiffres des ventes et des bénéfices.

Les performances ne sont pas aussi fortes pour Muriel De Lathouwer qui a été aux commandes d’EVS entre 2014 et mi-2018. Mais il faut reconnaître qu’elle avait hérité d’une situation difficile lorsqu’elle a accédé au poste de CEO. Tout comme Isabelle Kocher chez Engie en 2016.

"Les sociétés avec une forte représentation de femmes au CA ou au sommet de la gestion opérationnelle, procure des returns sur fonds propres plus élevés, des valorisations plus élevées, ainsi que des distributions de dividendes plus élevées", écrivent les analystes de la banque Crédit Suisse dans une étude réalisée en 2014 et intitulée "Gender Diversity and Corporate Performance". Ces analystes observent que lorsqu’un CEO masculin réalise un return sur fonds propre de 11,9%, ce taux monte à 15,2% pour une femme CEO. Si celle-ci est moins encline à réaliser des opérations de rachat ou de cession, elle ne craint pas par contre d’avoir recours à l’endettement. La dette nette de sa société représente 46,5% de ses fonds propres en moyenne, contre 43,7% pour son collègue masculin. Cela n’empêche pas sa société d’être mieux valorisée en Bourse. A 3,22 fois sa valeur comptable, contre 2,33 fois pour une entreprise dirigée par un CEO.

Enfin, toujours selon l’étude de la banque suisse, les secteurs où l’on retrouve le plus de CEO féminins sont dans l’ordre ceux des médias, des soins de santé, des "utilities", de l’agroalimentaire, et des télécoms.

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