Payés à ne rien faire

©Pieter Fannes

Et si dormir ou rire au bureau n’était pas une perte de temps mais une manière de gagner en productivité?

Entre les séances de yoga du rire, les micro-siestes ou les apéros informels, les possibilités ne manquent pas de faire mentir l’adage qui veut que le boulot soit une affaire sérieuse et qu’on n’y est ni pour rigoler, ni pour dormir, ni pour boire un coup. Sans parler d’autres manières de favoriser les relations entre collègues sur le lieu de travail. Mais sont-elles réellement efficaces?

"Quelle que soit la technique utilisée, le rire, les siestes, le jeu… cela ne sert à rien si cela ne correspond pas à votre problème." Laurence Vanhée, fondatrice de Happyformance et coach en entreprise spécialisée sur le bonheur au travail est assez ferme là-dessus: on aura beau inventer des tas de techniques pour favoriser le bien-être au travail, ce sera voué à l’échec si cela ne correspond pas à un besoin réel.

Dans le même ordre d’idée, installer des kickers, des tables de ping-pong ou des toboggans pour dévaler d’un étage à l’autre peut se révéler de pure cosmétique "à la Google", si cela ne traduit pas une réelle politique de bien-être au travail. "Simplement parce que, la plupart du temps, les gens viennent au bureau d’abord pour bosser. Et pas nécessairement pour faire la fête ou pour rigoler un bon coup", constate Vanhée.

Mais dans la mesure où l’on passe le plus clair de son temps au boulot, autant adapter son environnement et son rythme de travail pour le rendre le plus agréable possible. De plus en plus, le rire ou la sieste sont utilisés comme des outils de ressourcement dans les entreprises. Et loin d’être perçu comme une perte de temps, tranches de rire et micro-siestes deviennent des outils de performance et de productivité. De même, le jeu ou le simple fait de boire un verre entre collègues sur le plateau deviennent autant d’occasions de raffermir les liens dans les équipes.

Vous n'avez rien de mieux à faire?

Que jouer ou boire un verre sur le plateau? Non, pas pour l’instant. D’ailleurs on ne se distrait pas Monsieur, on se ressource et on stimule notre créativité!

Elue meilleur employeur de Belgique à plusieurs reprises, la société de logiciels comptables Easi met un point d’honneur à soigner le bien-être de ses employés. Cela passe notamment par une offre de services sur le lieu de travail (car wash, coiffeur, traiteur…) pour décharger le personnel de ces contraintes chronophages de la vie quotidienne. Une grande place et un budget sont également laissés aux activités organisées par des employés. Les uns font découvrir leur passion, les autres leur région, ceux-là organisent un tournoi de Wii… Bon an mal an, compte tenu de la diversité proposée, tous les employés ont l’occasion de participer à une activité organisée par des collègues.

Depuis plus de 10 ans, le vendredi soir, alors que les claviers crépitent pour terminer les derniers papiers, peu après la réunion qui décident de la une du journal du lendemain, des bruits de verre et des bouteilles viennent perturber l’ambiance "studieuse" de la rédaction de L’Echo. L’apéro du vendredi soir, c’est devenu une institution. Lancée entre quelques collègues, l’initiative est toujours restée aux mains des journalistes sans qu’aucune hiérarchie ne vienne l’organiser.

©Pieter Fannes

"À l’époque où je travaillais dans une grande entreprise nationale, la plupart du personnel nous regardait avec des yeux de merlan frit lorsque nous organisions des repas de service. On commandait 25 ou 30 pizzas d’un coup, qui arrivaient dans plusieurs camionnettes", se souvient Laurence Vanhée, aujourd’hui coach spécialisée dans le bonheur au travail.

À ses yeux, les initiatives prises par le personnel, qui pourraient passer pour du temps perdu, sont au moins, sinon plus importantes pour la productivité que n’importe quelle réunion studieuse. "Cela a toujours existé de manière plus ou moins formelle. Mais ce n’est jamais aussi efficace que lorsque cela reste en marge de la hiérarchie et de la voie officielle."

Ce type d’activité, simplement conviviale, comme les apéros ou les petits dej’ de service, ou plus ludique (comme des séances d’"escape games" – ces jeux collaboratifs où il faut résoudre une série d’énigmes pour sortir d’une pièce –, très en vogue pour l’instant), permet aussi de remplir un "vide" laissé par les "team buildings" de la "grande époque", où l’on privilégiait les épreuves sportivo-aventurières. "Mais peut-être que tout le monde n’a pas envie de se rouler dans la boue devant tous ses collègues, alors qu’on sera peut-être prêt à le faire en plus petit comité si on est amateur de trail ou de randonnée", comprend Laurent Delime, HR Supervisor de Easi. "Les activités entre collègues n’ont pas la même fonction que celles organisées par l’entreprise pour l’ensemble du personnel."

On n'est pas là pour rigoler!

Ben si justement! Pourquoi faudrait-il que, sous prétexte que l’on est dans un environnement de travail, chacun adopte une figure d’enterrement? La productivité et la performance sont-elles synonymes d’austérité?

Paul Flasse n’hésite jamais à raconter cette expérience: "Dans un de mes premiers boulots, dans une grande multinationale, ma supérieure directe m’a convoqué un jour en me disant ‘Je suppose que tu te doutes de pourquoi je voulais te voir...’ J’avais beau me triturer les méninges, je ne voyais pas trop quelle faute grave j’avais pu faire. ‘Tu ris trop et trop fort. Cela ne fait pas sérieux. Il faut que tu te calmes…’ Quelques semaines plus tard, j’ai quitté l’entreprise pour fonder mon entreprise de formation basée sur le rire."

"On peut travailler sérieusement sans se prendre au sérieux" est l’une des maximes que ce bon vivant, dont la physionomie joviale met déjà de bonne humeur, retient de cette première expérience. Loin de distraire les employés, le rire permet d’accroître la productivité et la concentration et contribue grandement à la prévention du burn-out.

L’utilité de l’humour comme "arme" de résistance au stress et aux situations délicates n’est plus à démontrer. Une équipe de psychologues de l’université de Zurich a mis en exergue l’utilité du rire sur le lieu de travail en matière de résistance au stress, de cohésion au sein du groupe, voire même comme instrument de pouvoir.

Antistress de groupe

"Le corps est bien fait, constate Paul Flasse. Dans une situation de tension, il secrète de l’adrénaline. Pour compenser, il va chercher à produire de l’endorphine, l’hormone du plaisir, qui va lui permettre de relâcher la pression. C’est typiquement le phénomène du fou rire nerveux en plein enterrement…"

"Le rire ouvre les divergences et favorise la créativité."
Paul Flasse
Formateur et animateur de Yoga du rire

Qu’il soit forcé ou réel, le rire va provoquer la production d’endorphine et placer l’individu dans une situation de bien-être et de relâchement parfois très profonde. La technique du "yoga du rire" peut être utilisée en prélude à une réunion importante, question de mettre les participants dans de bonnes conditions, de bienveillance, de relâchement mais aussi de créativité. Le rire permet d’ouvrir chacun et de bousculer les barrières. "Le rire ouvre les divergences et favorise la créativité. On change les perspectives pour faire sauter les freins."

Yoga du rire? Ces séances, occasionnelles ou périodiques, réunissent quelques personnes autour d’un coach. Seul moyen d’expression possible, le rire pour faire passer diverses émotions. "Le rire est un langage universel. Il peut s’appliquer comme n’importe quel langage à toutes sortes d’émotions. Il faut parvenir à les maîtriser et les contrôler par le rire." Après près d’une heure de rire plus ou moins forcé, la séance se termine généralement par une période de méditation et de relâchement. "Et lorsque cette séance de retour au calme est émaillée de fous rires des participants, je sais que la séance est réussie", constate Paul Flasse.

On peut s’éduquer au rire, en tout cas à cette technique de relaxation et de (re)mise en forme. Reste évidemment à se laisser porter par la dynamique du rire. Tout dépend évidemment du degré d’implication des participants… et de la barrière psychologique du regard des autres. "Cela ne peut fonctionner que si on travaille en amont sur la perception de la détente au bureau", avertit Flasse. En d’autres termes, tant que le rire reste considéré comme une distraction uniquement extraprofessionnelle, aucune chance que le projet trouve un écho. Et Flasse de se rappeler des séminaires organisés pour deux distributeurs différents. D’un côté, le patron était le premier à provoquer le rire, de l’autre, le management regardait ça avec condescendance et un sourire pincé. "Je vous laisse imaginer le résultat dans chacun des cas", analyse Flasse.

Cherche petit comique

Faut-il pour autant recruter des joyeux drilles plutôt que de tristes sires? Le sens de l’humour doit-il, comme cela se voit parfois, devenir un élément du profil recherché? "Cela commence à se voir, effectivement, reconnaît Laurence Vanhée. Pas nécessairement pour amuser la galerie et créer une bonne ambiance sur le plateau, mais plutôt parce que l’humour individuel permet de résister au stress et de prendre de la distance par rapport aux événements."

Rire ensemble lors de séances ad hoc, c’est une chose, partager le même humour en est une autre. "Attention, avertit Flasse, l’humour est quelque chose de terriblement culturel!" Il suffit pour s’en persuader d’observer les différences notables dans les déclencheurs de rire entre le nord et le sud du pays… Les plaisanteries de médecins, par exemple, paraîtront affreusement noires et cyniques à un "non-initié". On peut multiplier les exemples par autant de professions ou d’origines.

Le risque est donc grand de créer des dissensions là où le rire pourrait servir à rapprocher les équipes. Le profil du "fou du roi" au sein d’une équipe peut donc se révéler très positif pour la cohésion, pour autant que son humour soit partagé par tous et ne joue évidemment au détriment de personne. "Le degré ultime de l’humour est l’autodérision, mais c’est aussi le plus difficile à atteindre", estime Flasse.

On ne vous paye pas pour dormir!

Et pourquoi pas, d’abord! À force d’exiger la performance, ne crée-t-on pas des armées de zombies avachis derrière leur écran? Pourquoi le rythme de travail ne pourrait-il pas s’adapter à celui du corps?

La  sieste  dans les pays méditerranéens fait partie intégrante, sinon de la vie quotidienne, au moins des clichés. Dans les pays du nord par contre, cela ferait presque partie des tabous. Loïc Donckers se lève à 6h tous les matins pour venir travailler chez Thalys. "En début d’après-midi, il n’y a rien à faire, difficile d’être toujours aussi opérationnel, reconnaît-il. Une sieste me permet de repartir. Mais il faut prendre le temps de la faire et passer outre le regard des autres."

Dans le cadre de son déménagement de l’avenue Louise vers le quartier de la gare du Midi, Thalys, l’opérateur ferroviaire du TGV Paris-Bruxelles, en a profité pour revoir complètement ses espaces de travail: cleandesk et casier personnel, espaces de réunion multiples qui oscillent entre le compartiment, la salle d’attente et le wagon bar, grande table de bureaux partagés… Les espaces sont ouverts, clairs et se prêtent à toutes les utilisations.

"Avant, j’allais dormir dans ma voiture, quasi en cachette, mais c’était moins efficace."
Laurie Herrant
Service customer Thalys

Niché dans une petite pièce sombre, deux fauteuils profonds (l’un avec massage intégré), séparés par une cloison de bambou. C’est l’espace sieste de Thalys, accessible sur réservation anonyme pour des séances de "déconnexion totale" de 20 minutes. La (petite) salle de repos et l’application qui l’accompagne ont été mises en place en collaboration avec WorkInJoy, une startup liégeoise qui se développe dans ce créneau. Avec un certain succès puisque sur les 200 personnes qui fréquentent le siège administratif, plus de 150 s’y sont inscrites.

Le système est toutefois toujours en rodage. "20 minutes, c’est sans doute juste un peu court, le temps de s’installer, de prendre possession des lieux… On en sort un peu groggy, mais le temps d’arriver à son bureau et on est de nouveau d’attaque", précise Sandrine Libert, customer service coordinator. "Avant, j’allais dans ma voiture, quasi en cachette, mais c’était moins efficace et surtout moins confortable", complète Laurie Herrant, sa collègue.

Césure dans la journée pour recharger ses batteries, la sieste, appelée "power nap" en bon franglais, peut aussi permettre d’affronter des moments importants en pleine possession de ses moyens. Le conseil de direction d’un gros assureur belge le pratique régulièrement avant certaines réunions délicates.

La technique, qui peut aussi prendre la forme de séance de méditation collective, doit encore lutter contre certaines réticences. "Il faut un peu de pratique pour en profiter pleinement et immédiatement, et plus on le fait, mieux cela se passe", témoigne Houda Draouil, utilisatrice régulière. Et puis il y a surtout la perception du monde extérieur. Rien à faire, se taper une petite sieste en plein après-midi, cela fait toujours un peu "désordre". "Pourtant, cela ne prend pas plus de temps sur la journée que d’aller fumer quelques cigarettes ou de papoter à la machine à café", fait remarquer Laurie Herrant.

La direction est en conférence...

Quand on parle de relâcher la pression, une simple sieste ou un grand éclat de rire peut ne pas suffire. Tout est question de personnalité ou de l’activité. Il vaut parfois mieux un punching ball qu’un oreiller.

Un élu suédois a poussé le bouchon plus loin encore en proposant un texte légal qui instaure une pause… sexe pendant les heures de travail. Partant du principe que le taux de natalité s’est considérablement ralenti ces dernières années, Per-Erik Muskos, conseiller communal d’une bourgade du nord de la Suède, a proposé d’octroyer aux employés un temps de pause pour rentrer chez eux y faire l’amour. Une manière comme une autre de décompresser, pour l’élu suédois.

Sa proposition, qui n’a finalement pas été approuvée, est pourtant soutenue par nombre de psychologues, qui voient dans la pratique sexuelle, et dans la masturbation notamment, sans doute plus facile à pratiquer sur le lieu du travail, une excellente manière de soulager la tension. La masturbation rendrait donc le personnel plus attentif, plus productif et plus souriant.

L’idée n’est pas si incongrue quand on sait que selon une étude américaine plus d’une employée sur trois se masturberait régulièrement au bureau. Dans le même ordre d’idée, durant les réunions, un participant sur dix fantasmerait sur certains de ses collègues… Question de métabolisme. Durant ces moments "coupables", le cerveau suscite la production d’endorphines, hormones du plaisir. De quoi mettre l’employée dans de bonnes dispositions pour la suite.

À condition, avertissent les psychologues et sexologues, que l’individu arrive à ses fins. Sans quoi la frustration aura un effet exactement inverse et ne fera qu’accroître le stress...

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